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Des opposants au président Pierre Nkurunziza, le 5 mai 2015 à Bujumbara. Photo REUTERS/Jean Pierre Aime Harerimana
Des opposants au président Pierre Nkurunziza, le 5 mai 2015 à Bujumbara. Photo REUTERS/Jean Pierre Aime Harerimana

Au Burundi, les opposants à Nkurunziza sont réprimés depuis longtemps

Quatre personnes sont mortes dans les affrontements au Burundi jeudi 7 mai, alors que les opposants au président Pierre Nkurunziza continuent à manifester.

Les yeux de la communauté internationale sont fixés depuis deux semaines sur les violences qui agitent le Burundi. Dans ce petit pays de la région des Grands lacs, les opposants au président Pierre Nkurunziza, en poste depuis 2005, manifestent depuis que ce dernier a annoncé qu'il se représentera pour un troisième mandat à l'élection présidentielle du 26 juin. Une acte politique qui était encore inconstitutionnelle il y a quelques jours. Mais la cour constitutionnel du Burundi en a décidé autrement le 5 mai, en autorisant Pierre Nkurunziza à se présenter pour un troisième mandat

Mais le jour même de cette décision judiciaire, on apprenait que le vice-président de la Cour avait fui le pays lundi 4 mai, dénonçant "d'énormes pressions et même des menaces de mort" sur les membres de l'institution, appelée à se prononcer sur la légalité d'un nouveau mandat. Des déclarations explosives après quasiment deux semaines d'une crise qui a déjà fait plus de 15 morts selon plusieurs sources locales. Jeudi 8 mai, quatre personnes sont mortes dans des affrontements au Burundi. L'une des victimes un adolescent de 15 ans, a été tuée par un policier dans la commune de Gisozi, à quelque 80 km au sud-est de Bujumbura. "Il semble que le policier ripostait à des tirs qui provenaient de manifestants", a dit le porte-parole de la police.

L'équilibre Hutu-Tutsi sapé par la présidence

Mais au Burundi, les opposants au très puissant président Pierre Nkurunziza sont réprimés depuis longtemps par l'armée. Depuis les élections de 2010 boycottées par l'opposition, les figures de la société civile, en pointe dans la campagne anti-troisième mandat, disent craindre pour leur vie. Plusieurs font l'objet de procédures judiciaires qu'elles estiment abusives. Certaines font l'objet de mandats d'arrêt depuis le début des manifestations.

Pour Dismas Kitenge, Vice-Président de la Fédération internationale des ligues des droits de l'homme au Burundi, qui a conduit une mission d’enquête dans le pays, "les affrontements violents auxquels on assiste aujourd’hui au Burundi sont le résultat direct d’un durcissement du régime de Pierre Nkurunziza observé ces dernières années et qui se renforce à mesure qu’approchent les élections générales."

Les opposants à Pierre Nkurunziza jugent sa candidature à la présidentielle du 26 juin anticonstitutionnelle et contraire aux accords d'Arusha qui avaient ouvert la voie à la fin d'une longue guerre civile (1993-2006) opposant une armée alors dominée par la minorité tutsi à des mouvements rebelles hutu. Dans un pays en très grande majorité peuplé de Hutu, ces accords organisent un savant équilibre de la représentation des Hutu et des Tutsi au sein des institutions.

Des figures de l'opposition en danger de mort

Mais depuis des mois, le gouvernement de Pierre Nkurunziza, lui-même ex-chef rebelle hutu, est accusé de saper, lentement mais sûrement, cet équilibre: l'an dernier, le gouvernement a tenté sans succès une révision constitutionnelle qui remettait en question ce délicat partage du pouvoir, contribuant au départ du gouvernement du principal parti tutsi du pays, l'Uprona. Le pouvoir est aussi accusé d'avoir peu à peu renforcé la représentation hutu au sein de la police, entraînant un déséquilibre dans ce corps honni par les manifestants, alors que les accords d'Arusha prévoient - comme dans l'armée - une stricte parité entre Hutu et Tutsi.

"Si Pierre Nkurunziza maintient sa candidature et que l'armée ne se rebelle pas contre son commandant en chef, il est probable qu'il obtienne un troisième mandat", écrit sur le site African Arguments, le chercheur Jean-Benoît Falisse, spécialiste du Burundi à l'université d'Oxford. "Depuis 10 ans, il détient le pouvoir et son parti, le CNDD-FDD a dominé le paysage politique et réduit l'influence des partis d'opposition, qui ont échoué à se rassembler derrière un candidat unique."

Plusieurs leaders de l'opposition qui sont rentrés de leur exil politique ces deux dernières années n'ont pas été reconnus comme des figures légales de l'opposition. La société civile dénonce régulièrement le harcèlement et les menaces dont sont victimes ces figures de l'opposition. Au mois d'Avril, la femme du leader historique du parti d'opposition du FNL, Agathon Rwasa, a ainsi échappé de très peu à un attentat. Un cas parmi de nombreux d'autres. 

Déjà des milliers de réfugiés

La crise qui secoue le Burundi a déjà fait son lot de victimes politiques. Près de 40.000 Burundais se sont déjà réfugiés dans les pays voisins du Rwanda, de la République démocratique du Congo et de la Tanzanie, selon des chiffres communiqués par les Nations unies mercredi 6 mai. 

Ces réfugiés quittent leurs terres par crainte de violences de la part des milices Imbonerakure, qui est la section des jeunes militants du CNDD-FDD. Depuis des annés, des observateurs sur le terrain indiquent que les milices Imbonerakure, déjà à l'origine de nombreuses violences contre les opposants à Nkurunziza, s'entraînent et s'arment. 

Le futur du Burundi, qui s'est extrait d'une guerre civile atroce il y a tout juste 10 ans, est donc fragile. En cas de victoire de Pierre Nkurunziza et d'un scrutin présidentiel entaché d'irrégularités - ce qui est hélas le scénario le plus probable -, le Burundi pourrait sombrer dans le chaos, avec des opposants qui descendent en masse dans la rue, et en retour une répression sanglante de l'armée et des milices Imbonerakure pour asseoir le pouvoir de Pierre Nkurunziza. 

Camille Belsoeur

Journaliste à Slate Afrique. 

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