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Un ranger du Kenya Wildlife Service assiste à l'incendie de 15 tonnes d'ivoire, le 3 mars 2015. REUTERS/Thomas Mukoya
Un ranger du Kenya Wildlife Service assiste à l'incendie de 15 tonnes d'ivoire, le 3 mars 2015. REUTERS/Thomas Mukoya

Le florissant business des ONG anti-braconnage

Leçon de mitraillette, renseignement, soutien sur le terrain… des ONG spécialisées forment des rangers et soutiennent les parcs nationaux africains dans leur lutte contre les braconniers.

Dans les parcs nationaux africains, la lutte contre le braconnage tourne à une guerre ouverte entre rangers et braconniers. Dans un rapport très complet daté d’avril 2014, C4ADS, une organisation américaine à but non-lucratif spécialisée dans la data des zones de conflit, décrivait la militarisation et la professionnalisation des braconniers en Afrique. «Le commerce d’ivoire moderne s’est construit dans la guerre, et les braconniers sont hautement militarisés. Un fait qui a transformé la nature même de l’activité de protection de la faune en Afrique. Les parcs nationaux et les ONG ont été obligés d’endosser un rôle militaire pour continuer à jouer leur rôle. Et le phénomène de militarisation des braconniers n’est pas près de s’arrêter.»

Sur le terrain, le nombre de rhinocéros et d’éléphants tués –les deux proies favorites des braconniers– est en pleine croissance ces dernières années. En Afrique du Sud, premier sanctuaire de rhinocéros au monde avec 20.000 individus, le nombre de ces animaux tués s’est élevé à 1.215 en 2014, soit une hausse de 21% par rapport à l’année précédente selon les chiffres fournis par le gouvernement sud-africain. Les éléphants, dont la population a fondu de 80.000 individus sur l’ensemble du continent entre 2006 et 2013, sont eux aussi menacés d’extinction.

«Quand le braconnage se développe à un tel rythme, c’est la preuve qu’il relève du crime organisé», affirmait dans un communiqué Elisabeth McLellan, responsable au WWF de l’Initiative de lutte contre la criminalité sur les espèces sauvages, en réponse à ces chiffres.

Nombre de rhinocéros tués chaque année par des braconniers en Afrique du Sud | Create infographics

Cette professionnalisation et militarisation des braconniers ont poussé les unités des parcs nationaux africains à s’adapter pour freiner la vague d’extermination de leurs animaux vedettes.

À l’école des rangers de Vaalwater, un établissement privé situé dans le nord de l’Afrique du Sud, les apprentis rangers – un ranger est un gardien employé par l’Etat pour assurer la protection des parcs nationaux -  reçoivent notamment des cours de mitraillettes pour lutter contre les braconniers sur le terrain. L’Agence France-Presse avait décrit dans un reportage une journée type des élèves de cette école très spéciale.

«À Vaalwater, les recrues apprennent à survivre plusieurs semaines d’affilée en brousse. La journée commence à l’aube par cinq kilomètres de course à pied, des pompes et des flexions, avant des cours sur la faune sauvage et les techniques de traque des braconniers.»

Autre «radicalisation» dans le cadre de la lutte contre le braconnage, cette fois au Kenya, où la législation du pays permet désormais aux rangers de tirer à vue sur des braconniers dans les parcs nationaux du pays.

«Une centaine de rangers tués chaque année»

Dans ce contexte, un nouveau business se développe, celui des ONG et organismes spécialisés dans la lutte anti-braconnage, qui fournissent leur aide aux Etats africains.

«On est dans un théâtre de guerre où les rangers ne sont pas suffisamment formés», nous explique Céline Sissler-Bienvenu, directrice France et Afrique francophone du Fonds international pour la protection des animaux (Ifaw), une ONG spécialisée dans la protection des animaux. «Les rangers sont en première ligne. Il y a une centaine de rangers tués chaque année par les braconniers dans les parcs africains. Les ONG sont là pour leur apprendre à mieux se protéger et ne pas mettre leur vie en péril», poursuit-elle.

Parmi ces nombreuses ONG «anti-braconnage», la venue d’un nouvel acteur américain sur le marché a été très médiatisé. Il s’agit de Vetpaw.

La première mission de cette ONG est d’offrir une reconversion à des vétérans de l’armée américaine dans la lutte anti-braconnage. Les anciens GI employés par Vetpaw mettent leur compétence au service de parcs africains et leur principale zone d’action est l’aire du Ngorongoro en Tanzanie. «Nous formons les rangers des parcs africains par le biais d’entraînements adaptés pour leur offrir des compétences qui sont vitales dans le succès de la lutte contre les braconniers», explique l’ONG sur son site. Vetpaw les exerce par exemple aux patrouilles dans les parcs, au renseignement, aux premiers soins en cas de blessure en cours d’opération ou à l’adresse au tir.

«La lutte anti-braconnage s’est militarisée. Les braconniers disposent maintenant de véritables armes de guerres et notamment de kalachnikovs», note Céline Sissler-Bienvenu d'Ifaw. «Les villageois recrutés par les commanditaires sont souvent très pauvres, mais les commanditaires leur prêtent des armes pour les opérations. Dans ce cadre-là, l’action de ces ONG est utile.»

En dehors de Vetpaw, de nombreuses autres ONG ou fondations interviennent en Afrique pour former et aider les personnels des parcs nationaux. En France, l’Association d’appui au soutien de la biosphère (APB) –qui n’a pas souhaité répondre à nos questions– intervient au Malawi pour former des rangers. Dans les poids lourds du secteur, on compte aussi l’International anti-poaching foundation, une fondation australienne, qui fournit hommes et conseils aux parcs du Mozambique et Zimbabwe.

Ne pas franchir la ligne rouge

Avec l’apparition d’acteurs privés engagés aux côtés des Etats dans la lutte contre le braconnage, se pose la problématique de ce qui pourrait parfois s’apparenter à des milices privées sur le terrain. «À partir du moment où l’action des ONG se fait de manière très encadrée sur le terrain en lien avec les gouvernements, c’est une bonne chose. Surtout compte tenu de l’urgence de la situation. Mais il ne faut pas que les ONG se substituent au rôle des Etats. Il ne faut pas agir sans l’implication réelle des gouvernements», prévient Céline Sissler-Bienvenu.

Dans son rapport, l’organisation américaine C4ADS appuie également le rôle bénéfique des ONG.

«Les gouvernements sont en plein développement de leur législation et renforcent leurs structures sécuritaires et financières pour lutter contre les braconniers, mais les ONG et sociétés civiles peuvent jouer un rôle important pour aider les Etats à mieux se servir de leurs capacités nouvelles.»

La forte présence d’ONG dans le domaine de la lutte contre le braconnage rappelle en tout cas que la crise est profonde sur ce terrain en Afrique, et les Etats n’ont pour le moment pas les moyens d’éradiquer seuls le braconnage. Mais, «les ONG ne peuvent pas être là ad vitam aeternam, donc il faut qu’il y ait un vrai transfert de compétence», souligne Céline Sissler-Bienvenu. 

Camille Belsoeur

Journaliste à Slate Afrique. 

Ses derniers articles: L'immense succès d'un groupe Facebook secret pour les femmes nigérianes  Une partie du trésor africain de Kadhafi a été repéré à Ouagadougou  Que veut faire Emmanuel Macron d'une opération Barkhane qui patine? 

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