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En 2015, les Erythréens représentent la deuxième population de migrants en Méditerranée. REUTERS/MOAS/Darrin Zammit
En 2015, les Erythréens représentent la deuxième population de migrants en Méditerranée. REUTERS/MOAS/Darrin Zammit

Le drame des migrants en Méditerranée est aussi le drame de l’Erythrée

Les réfugiés érythréens sont les plus nombreux derrière les migrants syriens à prendre des embarcations de fortune pour rejoindre l’Europe. Une situation révélatrice de la situation du pays.

Comment un petit pays de 3,5 millions d’habitants de la Corne de l’Afrique a-t-il pu devenir le deuxième «pourvoyeur» de migrants pour l’Europe via la Méditerranée? C’est l’histoire tragique de l’Erythrée.

Depuis le début de l’année 2015, sur un total de 36.390 migrants qui sont arrivés sains et saufs en Europe, 3.363 étaient Erythréens, selon les chiffres du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) révélés mardi 21 avril par la porte-parole de l’organisation. C’est plus que n’importe quel autre pays, si l'on excepte la Syrie (8.865 réfugiés).

Les Erythréens qui fuient par milliers leur pays ont une bonne raison de le faire. Cet Etat, qui a vu le jour en 1991 à l’issue d’une sanglante guerre d’indépendance qui l’a opposé à l’Ethiopie, compte parmi les pays les plus pauvres au monde. À l’indice du développement humain (IDH), l’Erythrée se classe 181e«Les habitants ne mangent pas toujours à leur faim. Il y a beaucoup de marché noir, notamment avec le Soudan», me confiait Roger Auque, l’ancien ambassadeur de France à Asmara (la capitale) aujourd'hui disparu, lors d’une interview accordée en 2013 à Slate Afrique.

Le nombre de migrants érythréens a triplé en un an

L’Erythrée est surtout une terrible dictature militaire. Quelques jours après les attentats du 11-Septembre à New York, le président Issayas Afewerki, à la tête du pays depuis l’indépendance, a coupé son pays du monde en faisant incarcérer en masse les réformistes de son parti, des intellectuels, des journalistes, des membres de l’opposition... Depuis, l’Erythrée est l’un des pays les plus fermés de la planète. Asmara se classe au dernier rang du classement de la liberté de la presse de Reporters sans frontières, derrière la Corée du Nord.

Conséquence, depuis plusieurs années, le pays se vide de sa population. Et les candidats au départ sont toujours plus nombreux. Selon le HCR, entre 2013 et 2014, le nombre de demandeurs d’asile originaires d’Erythrée a triplé. Sur son site, il indique:

«La plupart des demandes d'asile ont été déposées en Suède, en Allemagne et en Suisse. La grande majorité des Erythréens sont arrivés en Europe par bateau en traversant la Méditerranée.»

La plupart des Erythréens arrivent en Europe après un voyage à travers l'Ethiopie et le Soudan. «En 2013, entre 1.000 et 3.000 Erythréens traversaient chaque mois la frontière entre ces deux pays», nous explique Léonard Vincent, auteur du livre Les Erythréens«Aujourd’hui, ils sont entre 3.000 et 4.000 par mois à franchir la frontière entre l’Ethiopie et le Soudan», poursuit-il.

Les raisons de l’emballement de cet exode sont multiples. D’abord, après plus de quinze ans de répression et de dictature, «la population a perdu espoir», note Léonard Vincent qui côtoie de nombreux membres de la diaspora.

«Le degré de répression est le même qu’il y a deux ou trois ans, mais quand cela fait 10 ans que cela dure, les gens ne croient plus au changement.»

Dans un reportage publié sur le site de The Guardian, Sofia, une migrante érythréenne réfugiée au Caire raconte l'enfer de la vie quotidienne dans son pays natale. «En Erythrée, tu es même effrayé de parler à ta famille. La personne à côté de moi dans un cybercafé peut-être un espion. Des gens disparaissent tous les jours.»

«Des générations entières cherchent à partir»

Ensuite, la croissance mécanique de la diaspora encourage ceux qui ont une famille à l’étranger à partir à leur tour. «Aujourd’hui, tout le monde a un cousin, une soeur, un membre de sa famille en Europe ou en Amérique du Nord», raconte Léonard Vincent. «De nombreux Erythréens ont une situation à l’étranger et peuvent envoyer de l’argent à leur famille qui tentera à son tour sa chance.» Un chiffre résume la situation de ce pays qui se vide de l’intérieur. Il y a aujourd’hui environ 6 millions d’Erythréens à travers le monde, dont seulement 3,5 millions en Erythrée.

«Le régime d’Asmara connaît très bien la réalité du pays. Il sait que des centaines de jeunes érythréens quittent chaque jour l’Erythrée pour trouver une vie meilleure ailleurs. Des générations entières cherchent à partir», nous confiait Roger Auque en 2013. «Il y a une répression forte à la frontière érythréenne, sur les routes qui y mènent et dans les familles», complète Léonard Vincent. Dès 2004, le président-tyran du pays, Issayas Afewerki, avait donné l’ordre de tirer à vue sur les fuyards qui tenteraient leur chance à la frontière.

Mais l’Etat érythréen est aussi complice de cet exil. «Il y a un trafic de d’êtres humains organisé avec la complicité de généraux de l’armée», explique Léonard Vincent.«Et l’Etat récupère une partie de cet argent», assure-t-il. Sur la route de l’exil des migrants érythréens, la dictature d’Issayas Afewerki est le premier maillon d’une chaîne infernale, dont la dernière étape est la Méditerranée.

Camille Belsoeur

Camille Belsoeur

Journaliste à Slate Afrique. 

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