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Trevor Ncube, le président du groupe Mail & Guardian. © Tous droits réservés.
Trevor Ncube, le président du groupe Mail & Guardian. © Tous droits réservés.

Zimbabwe, demain le changement

A 87 ans, Robert Mugabe s'accroche toujours au pouvoir. Mais le vent de la Révolution du jasmin pourrait souffler très bientôt jusqu'à l'Afrique australe, estime Trevor Ncube, le «citizen Kane» zimbabwéen qui dirige entre autres le prestigieux le Mail & Guardian. Interview.

Trevor Ncube est un magnat de la presse en Afrique australe. Président du groupe du Mail & Guardian, hebdomadaire sud-africain, ce Zimbabwéen de 49 ans a fondé et dirige trois autres journaux distribué dans son pays natal.

Tous se veulent impartiaux et sont réputés pour leur qualité éditoriale et le sérieux des informations. Le petit dernier, le Newsday, est le premier quotidien indépendant distribué aux côtés du Herald, instrument de propagande du parti présidentiel.

Robert Mugabe, qui a fêté ses 87 ans cette semaine, tient toujours le pays d’une main de fer. La semaine dernière, Trevor Ncube est sorti de son silence pour rédiger une longue chronique d’opinion dans le Mail & Guardian, où il encourage les Zimbabwéens à suivre l’exemple des pays arabes et à «se libérer par eux-mêmes». Sur Internet, l’article a battu tous les records d’audience et de commentaires.

Dans son bureau climatisé de Johannesburg, en Afrique du Sud, Al-Jazeera tourne en boucle. Entre deux questions, Trevor Ncube ne peut s’empêcher de jeter un oeil sur la situation en Libye.

C’est devenu une obsession. Comme si, dans les évènements libyens, il suivait la lutte pour la libération de son propre pays.

 

Slate - Vous avez publié il y a une semaine une chronique «We are our own liberators» (Nous sommes nos propres libérateurs) dans le Mail & Guardian. Le lendemain, 46 intellectuels et opposants au régime de Robert Mugabe étaient arrêtés. Ils étaient accusés de vouloir organiser des manifestations. Est-ce que le Zimbabwe peut encore penser à se libérer après cette vague d’arrestations?

Trevor Ncube - (soupirs) La Zanu-Pf [The Zimbabwe African National Union, Patriotic Front, le parti du président Mugabe, ndlr] s’inquiète de voir ces soulèvements en Afrique du Nord. Le gouvernement sait bien qu’il y a un fort mécontentement dans la population. Ça fait maintenant 31 ans que Mugabe est au pouvoir et nie toutes les libertés fondamentales de son peuple.

Les arrestations de cette semaine prouvent qu’ils veulent empêcher tout soulèvement. C’est pour montrer l’exemple. Ils font savoir que le gouvernement peut répondre rapidement à la moindre dérive et essaient de couper le mouvement à la racine…

La répression plutôt que les réformes. C’est typique des régimes de dictature. On n’écoute pas le mécontentement ou les critiques. La seule réponse est la fermeture et la répression. Faire des concessions est un signe de faiblesse.

Mais j’ai toujours envie de croire que le ras-le-bol des gens vaincra. Je pense qu’il serait naïf de croire que le peuple est capable de tout endurer. Les exemples de l’Egypte ou de la Libye montrent qu’un jour, assez c’est assez, peu importe la peur.

 

Slate - Des appels à la révolte circulent en ce moment sur Internet. On annonce une marche de protestation à Harare pour le 1er mars. Pensez-vous qu’elle puisse avoir lieu?

TN - J’ai mes propres doutes à ce sujet… A vrai dire, on ne sait même pas qui a lancé ces appels. Cela pourrait être le régime qui veut organiser une fausse révolte, histoire de prendre la température. C’est leur spécialité! Il y a une adresse mail sur la circulaire… Une manière pour eux de répertorier les acteurs d’une possible révolte, par exemple, ou de voir combien de gens y répondent.

La Zanu-Pf est infiltrée sur Facebook, Twitter… Ils savent que ce sont des armes efficaces, ils les utilisent pour leur propre bénéfice. Ce n’est pas en distribuant des tracts que l’on organise un soulèvement populaire. Et je reste persuadé que le Zimbabwe est un terrain fertile pour la révolution.

 

Slate - Peut-on vraiment en être sûr pour le Zimbabwe? Mugabe vient de fêter ses 87 ans; les Zimbabwéens préfèrent attendre qu’il meure plutôt que de risquer leur vie, non?

TN - Oui, c’est vrai. C’est vrai aussi que la culture est différente entre l’Afrique subsaharienne et le monde arabe. Dans la culture musulmane, il y a des causes pour lesquelles on est prêt à mourir… Le Zimbabwe est chrétien, et dans notre culture on s’en remet à Dieu pour nous sauver. Les épreuves sont envoyées par Dieu et c’est à nous de les surmonter avec son aide.

Un autre aspect important, c’est qu’un tiers du pays a fui. S’il n’y avait pas l’Afrique du Sud pour absorber toute la jeunesse éduquée, la révolte aurait éclaté il y a longtemps. D’ailleurs, les utilisateurs d’Internet, de Facebook ou de Twitter sont les jeunes de la diaspora, pas ceux qui sont restés au Zimbabwe!

Mais je reste confiant. La souffrance des gens sur place sera plus forte.

 

Slate - Il ne faut quand même pas oublier un point, c’est que Robert Mugabe a un soutien populaire important. Et de plus en plus important, d’ailleurs depuis les deux dernières années…

TN - Le parti d’opposition, le Movement for Democratic Change (MDC) a perdu beaucoup de son soutien électoral depuis qu’il participe au gouvernement d’union national, c’est vrai.

La Zanu-Pf est plus forte que jamais, car elle a réussi à démontrer que le MDC n’avait pas d’agenda politique, pas de vision claire pour le pays en les intégrant dans le gouvernement. D’ailleurs, si le Zimbabwe devait retourner aux urnes cette année, Robert Mugabe pourrait gagner… parce qu’il n’y a personne dans l’opposition pour lui faire face!

Mais je ne crois pas que cela doive empêcher un soulèvement populaire. On l’a vu en Tunisie, en Egypte; les mouvements n’étaient pas dirigés par l’opposition. C’était la voix du peuple. La «troisième voix» comme je l’appelle.

Selon moi, les deux partis politiques ne sont pas la réponse aux problèmes du Zimbabwe. Les seuls qui pourront être acteurs de changement, ce sont les Zimbabwéens eux-mêmes. Il faut qu’ils se libèrent seuls et décident ensuite de qui ils veulent pour gouverner ce pays. C’est ce qu’il se passe en Egypte, et ça me rend heureux de voir que c’est possible.

 

Slate - La Zanu-Pf ne cesse de brandir la menace de nouvelles élections cette année, malgré les accords établis par le gouvernement d’union national. Pensez-vous que c’est une simple provocation, ou que des élections pourront vraiment avoir lieu bientôt?

TN - La Zanu-Pf veut utiliser son joker… qui est Robert Mugabe. Et à 87 ans, cet atout va bientôt arriver à expiration, alors autant le jouer rapidement! Il ne va plus vivre longtemps, mieux vaut qu’il meure après avoir gagné des élections.

Sans la figure de Mugabe, encore très respectée au sein de la population, la Zanu-Pf ne pourra jamais l’emporter, et ils le savent. A 87 ans, le président ne contrôle plus le pays; ce sont des membres de son parti et l’armée qui mènent le jeu.

Morgan Tsvangirai [Premier ministre et opposant, ndlr] a dit qu’il était prêt pour des élections à condition qu’elles soient «libres». Cela n’arrivera pas de sitôt! Les violences ont repris, la nouvelle constitution n’est pas prête. Si Morgan Tsvangirai acceptait de retourner aux urnes, ce serait du suicide. 

 

Slate - Votre article a fait grand bruit au Zimbabwe, et à travers la diaspora. Vous n’avez pas peur que le gouvernement interdise vos journaux ou cherche à vous arrêter?

TN - Peut-on arrêter quelqu’un pour avoir exprimé une opinion? S’ils ne sont pas contents, ils n’ont qu’à écrire leur propre article pour me contredire! C’est ce qu’a fait le MDC; ils n’étaient pas ravis que je dise qu’ils sont inutiles, alors ils m’ont répondu dans un courrier des lecteurs.

La Zanu-Pf pourrait employer des méthodes plus violentes. Mais je dois retourner au Zimbabwe dans quelques jours, j’espère que tout ira bien! (rires)

 

Slate - Vous vivez à Johannesburg, mais vous retournez souvent au Zimbabwe. Qu’est-ce que vous ressentez en rentrant dans votre pays?

TN - Je suis tellement fier d’être zimbabwéen. J’aime mon pays. Et c’est pour cela que j’ai écrit cet article. Je suis sûr qu’un jour nous pourrons rentrer à la maison et vivre dans un pays libre, travailler, penser, nous rassembler en toute liberté.

Un jour, nous pourrons tous contribuer au développer de ce pays, sans peur. Sans peur…

Propos recueillis par Sophie Bouillon

Sophie Bouillon

Sophie Bouillon. Journaliste française installée à Johannesburg. Prix Albert Londres 2009, pour son reportage "Bienvenue chez Mugabe".

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