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Une Tunisienne vote pour l'Assemblée constituante au consulat de Marseille, le 20 octobre 2011. REUTERS/Jean-Paul Pelissier
Une Tunisienne vote pour l'Assemblée constituante au consulat de Marseille, le 20 octobre 2011. REUTERS/Jean-Paul Pelissier

En France, les électeurs tunisiens prennent goût à la liberté

La diaspora tunisienne en France est en passe de battre des records de participation aux élections de l'Assemblée constituante. Un événement en rupture avec les scrutins sous le régime de Ben Ali.

Mise à jour du 26 octobre, 10h30: Selon les résultats officiels partiels annoncés le 25 octobre par la commission électorale tunisienne Isie, Ennahda prend le dessus sur toutes les autres formations aux élections à l’Assemblée constituante qui comptera 217 membres. Le parti islamiste sort en tête dans 9 des 27 circonscriptions et remporte 28 des 55 sièges. Ennahda dispose déjà de 9 sièges obtenus à l’étranger.

***

Neuf mois après la révolution de janvier, les premiers pas politiques de la Tunisie laissent présager des taux de participation exceptionnels. 

Dès le 20 octobre 2011, le premier jour du vote de la diaspora pour l'Assemblée constituante, les Tunisiens de France -les plus nombreux à l'étranger (environ 500.000 sur 1 million)- se sont déplacés en masse dans les bureaux, arborant fièrement leur index peint à la sortie des isoloirs, témoin de cette volonté «physique» de s'impliquer dans le processus démocratique.

Car si cette échéance électorale passionne tant les Tunisiens, si le sujet a gagné les foyers, envahi les cafés et les étals des kiosques à journaux, c'est qu'il s'agit des premières élections libres du pays depuis la chute du régime du dictateur, Zine el-Abidine Ben Ali. Un événement encore inimaginable il y a quelques mois.

L'histoire sombre de la diaspora tunisienne en France

Par le passé, les taux de participation rendus officiels avaient déjà de quoi faire pâlir toutes les démocraties. Le pourcentage de votants avoisinait régulièrement les 90%, faisant de la Tunisie la «championne du monde» de la démocratie devant les Etats-Unis ou la France, et le Rassemblement démocratique constitutionnel (RCD), le plus grand parti politique avec près de 35% d'adhérents sur une population de 10 millions d'habitants.

Mais les méthodes du RCD, le parti de Ben Ali, n'étaient pas celles que les Tunisiens vont désormais découvrir. En se rendant par eux-mêmes aux bureaux de vote, en gardant leur bulletin secret, sans craindre d'être fichés par des fonctionnaires à la solde du régime, les Tunisiens vont faire l'apprentissage d'élections libres et transparentes, l'une des conditions de leur révolution.

Sur le territoire français, les électeurs tunisiens étaient surveillés de près par le régime. Il n'était pas envisageable de rater une élection. On votait par peur et par obligation, et sans aucune conviction.

«On se déplaçait pour faire acte de présence, pour se montrer. Sinon, il y avait des complications administratives pour nos papiers d'identité, ou en arrivant en Tunisie. Et puis on ne votait pas comme on voulait. Les bulletins de vote étaient colorés, c'était facile de voir pour qui ou quoi tu votais!», se souvient Thaleb, père de trois enfants et boulanger à Paris.

La diaspora tunisienne en France était épiée par les membres de l'ancien régime qui collaboraient régulièrement avec les services de renseignements français, et qui obligeaient les bureaux de vote à remplir des fiches de renseignements détaillées sur l'électorat en France.

Les rapports du RCD sur l'électorat tunisien

A titre d'exemple, parmi les archives récupérées au siège parisien du RCD, ont été trouvées des rapports sur le premier référendum du pays le 26 mai 2002. Pour mémoire, ce sondage portant sur la révision de la Constitution tunisienne, permettait à Ben Ali de se représenter sans limite de mandat et sans limite d'âge tout en lui garantissant une immunité judiciaire pendant et après ses fonctions. Cette réforme, officiellement approuvée à 99.52% par les électeurs, avait fini de verrouiller l'avenir politique du pays en faveur de Ben Ali.

Sur le rapport ci-dessous envoyé par le Consulat tunisien de Lyon au siège du RCD à Paris le 20 mai 2002, chaque détails du déroulement du référendum est noté selon des critères définis: comme les circonstances du déroulement du scrutin, le taux de participation ou encore le rôle des fonctionnaires dans les actions de «remplissage».

On remarque par exemple que 82,6% des électeurs étaient présents et se sont rendus aux bureaux de vote, mais que dans le même temps, les «cadres du rassemblement ont joué un rôle très important dans le remplissage des électeurs pour les transporter au bureau de vote».

Par ailleurs, on apprend que les fonctionnaires sur place devaient rendre compte au RCD des mouvement d'opposition au scrutin et de la présence de la presse et des médias autour des bureaux de votes. Le consulat tunisien collaborait et échangeait ainsi des informations sur les électeurs et sur leur vote avec le «Rassemblement des Tunisiens de France», une antenne du RCD.

En France, on envisage un record de participation électorale

Des méthodes de «flicage» avec lesquelles les Tunisiens ont le 14 janvier 2011 décidés d'en finir. Devant l'ampleur de la mobilisation au consulat général de Paris dans le 16e arrondissement, le président de l'Instance régionale indépendante pour les élections (Irie) pour la circonscription France Nord, Ali Ben Ameur, déclarait :

«Il y a un an, personne n'imaginait ça. On a préparé la transition démocratique pendant des mois et là elle démarre. Aujourd'hui c'est l'acte II de la révolution.»

Un succès qui s'explique par le regain d'intérêt des Tunisiens vivant à l'étranger pour leur pays libéré. En divisant la population tunisienne en fonction de son lieu de résidence et en interdisant toute contestation venant de l'étranger, le régime de Ben Ali était parvenu à désolidariser la diaspora avec la politique tunisienne en relayant son vote à un exercice électoral administratif. Mais le samedi 22 octobre 2011 sera le dernier jour des élections pour les Tunisiens installés à l'étranger. Et dans les bureaux de vote parisiens et marseillais, on envisage déjà un record d'affluence.

Mehdi Farhat

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Mehdi Farhat

Journaliste à SlateAfrique

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