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Tunis, le 19 octobre 2011. REUTERS/Zoubeir Souissi
Tunis, le 19 octobre 2011. REUTERS/Zoubeir Souissi

Le scrutin tunisien en quatre points

A quelques heures des élections législatives en Tunisie, Slate Afrique fait le point sur un scrutin déterminant pour l’avenir de ce pays mais aussi pour l’évolution du Printemps arabe.

Mise à jour du 26 octobre, 10h30: Selon les résultats officiels partiels annoncés le 25 octobre par la commission électorale tunisienne Isie, Ennahda prend le dessus sur toutes les autres formations aux élections à l’Assemblée constituante qui comptera 217 membres. Le parti islamiste sort en tête dans 9 des 27 circonscriptions et remporte 28 des 55 sièges. Ennahda dispose déjà de 9 sièges obtenus à l’étranger.

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1- En quoi consiste le scrutin et quels sont ses objectifs?

Dimanche 23 octobre, près de 7,5 millions d’électrices et d’électeurs vont aller aux urnes pour désigner une Assemblée constituante de 217 députés (les 700.000 Tunisiens résidant à l’étranger, notamment en France, votent du 20 au 22 octobre). Ces élus composeront une nouvelle Assemblée qui va succéder à la «Haute Instance pour la réalisation des objectifs de la révolution, de la réforme politique et de la transition démocratique». Pour mémoire, c’est cette «Haute Instance» qui a réussi le tour de force de piloter sans trop de heurts la période transitoire entre la mi-mars et le 13 octobre en mettant notamment en place la nouvelle loi électorale et en rédigeant plusieurs textes sur les droits des partis politiques et des associations. L’Assemblée constituante aura un mandat d’un an pour élaborer une nouvelle Constitution. Durant ce laps de temps, elle aura aussi pour fonction de contrôler le gouvernement et d’adopter des lois. C’est cette même Assemblée qui élira un président qui nommera le nouveau gouvernement. En termes pratiques, cent dix partis vont participer au scrutin. Ce dernier se fera à la proportionnelle et concernera 1570 listes, soit un total de 11.000 candidats, dont une moitié d’indépendants et de membres de la société civile. Les premiers résultats seront connus à partir du lundi 24 octobre et seront proclamés de manière définitive le 29 octobre.

2- Quelles sont les forces en présence?

L’usage de la proportionnelle devrait permettre à la majorité des grandes formations de faire partie de la nouvelle Assemblée. Plusieurs personnalités tunisiennes ont fait connaître leur inquiétude de voir une multitude de partis être représentés d’où un risque de fragmentation de l’Assemblée. Cela pourrait ouvrir la voie à des tractations en coulisses et à une instabilité politique due notamment à la fragilité d’un gouvernement otage du jeu parlementaire. Mais, dans le même temps, de nombreux observateurs estiment que la proportionnelle va permettre d’éviter à un parti de remporter la majorité absolue. Il s’agit d’un point important dans la mesure où le parti islamiste Ennahda fait figure de favori avec des sondages (contestés) qui le créditent de 20 à 40% (voire 50%) des suffrages. «La proportionnelle devrait éviter à la Tunisie de vivre une expérience comparable à celle qu’a vécu l’Algérie en décembre 1991 lorsque le Front islamique du salut a frôlé la majorité absolue lors des élections législatives», explique un membre de la Haute Instance qui souhaite conserver l’anonymat.

Face à la formation islamiste, on dénombre cinq grandes formations qui devraient peu ou prou s’allier au lendemain du scrutin même si les dissensions entre elles sont nombreuses. La première d’entre eux est le Parti démocrate progressiste (PDP) d’Ahmed Najib Chebbi. Cette formation centriste, qui était autorisée sous le régime de Ben Ali (ce qui n’a pas empêché ses membres d’être persécutés par la police politique), revendique la place de second parti tunisien en termes d’importance ce qui revient à briguer de manière implicite le rôle de chef de file du camp progressiste (un leadership d’ores et déjà contesté par les autres partis).

Le PDP devrait attirer les votes des milieux d’affaires et d’une partie de la bourgeoisie des villes côtières. Vient ensuite Ettakatol, ou Forum démocratique pour le travail et les libertés du social-démocrate Mustapha Ben Jaafar, un proche du Parti socialiste français. Ce parti a rejeté «toute forme d’alliance avant le scrutin du 23 octobre» et nié tout rapprochement avec Ennahda. La troisième formation non-islamiste est le Pôle démocratique moderniste (PDM) ou Al-Qotb. Il s’agit d’une coalition de plusieurs partis de gauche et d’extrême-gauche parmi lesquels Ettajdid (renouveau, ex-communistes). Al-Qotb est l’une des formations qui s’est le plus ouvertement opposée aux islamistes d’Ennahda, dénonçant les violences et les intimidations de ce parti. Une position sans ambiguïté qui lui vaut le soutien de nombre de Tunisiens et qui lui fait espérer un bon score électoral.

A ces trois partis, s’ajoutent le Congrès pour la République ou Mottamar de Moncef Marzouki, l’opposant historique à Ben Ali. Assez actif sur les réseaux sociaux, ce parti a subi plusieurs attaques et piratages ce qui pousse certains de ses membres à affirmer que la campagne pour d’éventuelles présidentielles a déjà commencé avec pour but de disqualifier une éventuelle candidature de Marzouki ? Enfin, last but not least, le Parti du travail tunisien d’Abdeljelil Bedoui est issu d’une mouvance de la très influente centrale syndicale UGTT. Le rôle décisif de cette dernière durant la révolution de janvier devrait permettre à ce parti d’engranger des voix et de peser dans les discussions de la future Assemblée. «Il est dommage que les partis non islamistes ne se soient pas entendu sur une plate-forme minimale. Cela ouvre la voie  à Ennahda qui risque fort d’empocher la mise», déplore un homme d’affaires tunisois qui se dit proche du PDP.

3. Quels ont été les grands thèmes de campagne?

Difficile de s’y retrouver quand autant de listes s’affrontent. Pour autant, de nombreuses convergences sont à noter entre les différents partis. La fin définitive du régime ancien est revendiquée par tous de même que la lutte contre la corruption et le jugement des anciens dirigeants et les proches de Ben Ali.

A cela s’ajoutent les thématiques socio-économiques, avec la création d’emploi et l’amélioration des prestations sociales. A noter que les programmes économiques n’ont guère brillé par leur originalité. Par ailleurs, aucun parti n’a vraiment osé s’aventurer sur des terrains épineux comme celui de la «laïcité». On peut même relever qu’un large consensus existe autour de l’identité «arabe et musulmane» de la Tunisie cela même si plusieurs personnalités, notamment du PDM ont insisté sur la nécessité de respecter le pluralisme religieux et politique en Tunisie.

4.Quels sont les problèmes qui pèsent sur le scrutin?

Même si elle est réussie, du moins pour le moment, l’expérience de ces premières élections libres et transparentes de la Tunisie indépendante connaît néanmoins quelques incertitudes et couacs. L’un des plus importants concerne l’irruption de l’argent dans la campagne électorale. Les autorités n’ont pu réglementer avec toute la sévérité voulue le financement des partis. Résultat, les accusations pleuvent notamment à l’encontre d’Ennahda, accusée d’être soutenue par des pays tiers.

«C’est ridicule, je suis interdit de séjour en Arabie Saoudite et en Iran. Comment voulez-vous que ces pays nous financent?» se défend son leader Rached Ghanouchi. Dans le même temps, de nombreux candidats ont distribué nourriture et médicaments lors de leurs meetings et des hommes d’affaires inscrits sur des listes indépendantes n’ont pas hésité à ouvrir leur porte-monnaie en échange d’une promesse de vote.

Le nombre important de candidats et l’existence de dizaines de milliers d’électeurs analphabètes, notamment en milieu rural, font craindre aussi des manipulations (d’où l’usage de symboles et dessins pour identifier les listes). Plusieurs partis craignent que les «accompagnants» ne soient tentés d’imposer leur choix et en appellent à la vigilance de tous. Du coup, des sites internet et des pages facebook ont été créés pour reporter d’éventuelles irrégularités.

Parmi eux, Nchoof (prononcer «nchouf») c’est-à-dire «on regarde» ou bien encore «on surveille». Interrogé par le quotidien étatique La Presse, l’économiste et universitaire Souad Triki, vice-présidente de l’Instance supérieure indépendante des élections (Isie) estime pour sa part qu’il y a peu de risques pour que le scrutin soit entaché par des trucages. L’usage d’encre indélébile (27.000 petites bouteilles ont été importée de Grande-Bretagne) pour marquer l’index des électeurs (et donc les empêcher de voter à plusieurs reprises), la refonte totale des listes électorales héritées de l’ancien régime (où les morts votaient), et la présence d’observateurs nationaux et internationaux réduisent effectivement les risques de tripatouillages.

Toutefois, cela n’a pas empêché les islamistes d’Ennahda de menacer contre toute manipulation du scrutin.

«En cas de falsification des élections, Ennahdha va opter pour la voie de la révolte et descendre dans la rue avec le peuple tunisien», a ainsi déclaré Rached Ghanouchi en affirmant que «la démocratie exige que le parti qui recueille la majorité des suffrages se charge de la constitution du gouvernement».

Une mise en garde qui a jeté un froid à la veille d’un scrutin aussi attendu que redouté. Un avertissement sans frais qui vise ouvertement les autres partis qui se préparent à former une coalition parlementaire au lendemain du vote pour empêcher Ennahda d’être majoritaire à l’Assemblée et cela même si ce parti arrive en tête du scrutin.

Akram Belkaïd, à Tunis

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Akram Belkaïd

Akram Belkaïd, journaliste indépendant, travaille avec Le Quotidien d'Oran, Afrique Magazine, Géo et Le Monde Diplomatique. Prépare un ouvrage sur le pétrole de l'Alberta (Carnets Nord). Dernier livre paru, Etre arabe aujourd'hui (Ed Carnets Nord), 2011.

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