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Les piroguiers du lac Tchad, victimes collatérales de Boko Haram

Avachi à l'avant de sa pirogue, Mahamat regarde les heures passer, les yeux hagards. Sur les rives du lac Tchad, les dizaines d'embarcation de la localité de Guité n'ont plus navigué depuis des mois, figées dans les hautes herbes par la menace Boko Haram.

"On est là, on ne fait rien, nous n'avons plus de travail", commente d'un ton résigné le piroguier tchadien, balayant du regard un groupe d'hommes assis par terre qui tuent le temps en jouant aux cartes.

Avec l'insécurité qui touche toute la région du lac Tchad, les échanges commerciaux entre les pays riverains (Nigeria, Tchad, Cameroun, Niger) sont paralysés depuis des mois.

Les paillotes des commerçants, qui écoulaient jadis des sacs de maïs, de sucre et de riz importés du Nigeria sont closes: "plus de marchandises à vendre, plus d'argent", résume un vieillard qui se plaint de ce que le prix des denrées a doublé pour les habitants de Guité.

Youssouf Yaya, un autre piroguier, s'était reconverti en guide touristique pour les étragners de N'Djamena en mal de loisirs qui venaient passer le week-end sur le lac, à seulement deux heures de route de la capitale. 

"Il y a avait des Français, des Américains, même des Chinois. Je les emmenais voir les hippopotames et les oiseaux sur mon bateau. Mais ils ne viennent plus. Maintenant je cultive la terre pour nourrir ma famille", dit-il.

"Vous voyez ces ruelles vides? Avant c'était animé, mais beaucoup d'habitants sont partis vivre à N'Djamena, ou dans d'autres villages", souligne Youssouf Yaya.

Les allées et venues du groupe islamiste Boko Haram sur et entre les îles du lac ont rendu la zone dangereuse. Début février, les insurgés ont créé la stupeur en attaquant pour la première fois le territoire tchadien, dévastant la petite presqu'île de Ngouboua, où s'étaient réfugiés des milliers de Nigérians fuyant leur pays.

L'attaque a fait deux morts et laissé un village calciné, où même le bétail a brûlé.

 

- Le Tramol, fléau d'une jeunesse désoeuvrée -

 

Guité n'est qu'à quelques kilomètres des eaux camerounaises et nigérianes, réputées "infestées" d'islamistes, qui rôdent sur l'eau à bord d'immenses pirogues motorisées peintes de couleurs vives, également utilisées par les commerçants.

L'Etat tchadien a donc interdit ces embarcations de navigation, désormais ouverte aux seules patrouilles militaires. Et regarde avec attention tout ce qui se passe à Guité, où vivent un grand nombre de commerçants et pêcheurs originaires du Nigeria, qui parlent plus souvent le haoussa que l'arabe tchadien.

Policiers, gendarmes, militaires et informateurs en civil de l'Agence nationale de sécurité (ANS), présents en permanence, surveillent les déplacements et les conversations. 

"Parmi les habitants, on a identifié des complices des Boko Haram", raconte sous couvert d'anonymat un soldat en treillis, armé d'une lourde kalachnikov: "ils leur donnaient des renseignements et leur vendaient du carburant".

Avec ses centaines d'îlots éparpillés sur des surfaces immenses, le lac Tchad est d'ailleurs très difficile à contrôler. Et les trafiquants en tous genres ne s'y trompent pas: ils en ont fait depuis bien longtemps un lieu privilégié pour écouler leurs marchandises d'un pays à l'autre.

Armes, drogues et produits de contrebande y circulent généralement sans trop d'encombre. C'est notamment le cas du Tramol, un stimulant prisé par les combattants de Boko Haram, mais aussi de plus en plus par la jeunesse tchadienne pauvre et désoeuvrée des rives du lac.

"Nous essayons d'arrêter la drogue en provenance du Nigeria mais les trafiquants savent s'adapter. Récemment nous en avons saisi des quantités sur des pirogues de pêcheurs: ils avaient éventré les poissons et mis les comprimés dans du plastique à l'intérieur", raconte un officier de police.

 

AFP

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