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Rap sous pression en Guinée équatoriale

Du "rap révolutionnaire" sous l'égide de Bob Marley: Adjoguening et ses acolytes Abosicara et Mafia MC, les artistes hip-hop les plus connus de Guinée équatoriale, déclament des paroles subversives dans un pays sans presse libre et à l'opposition politique muselée.

Ils peuvent apprécier ou non sa musique, éventuellement le trouver trop radical, mais beaucoup d'Equato-Guinéens disent la même chose: "Lui, il dit la vérité".

Son rap en fang (langue vernaculaire de l'ethnie majoritaire), qui se vend par disques généralement piratés et souvent discrètement, dénonce surtout la corruption, les privilèges de la caste politico-économique et la chape de plomb sur ce petit pays de 700.000 habitants tenu d'une main de fer par le président Teodoro Obiang depuis 1979.

Dans son album de 2012, Adjoguening rappait par exemple: "Beaucoup de gens tuent simplement pour avoir de l'argent, empoisonnent les autres par ambition, accusent ou trahissent pour des postes, ce sont des anacondas, des assassins corrompus, des terreurs masquées, ils ne comprennent pas que la musique est plus que ce qu'ils perçoivent".

Dans son album de 2014, il lance, bravache: "Il y a de la vie, la Guinée est en train de brûler, avec les soldats du sifflet, je n'ai pas peur".

Trois ans après une première rencontre avec l'AFP en marge de la précédente Coupe d'Afrique des nations, "rien n'a changé", soupire Adjoguening (31 ans), dont le pseudonyme veut dire "guerrier sage" en fang et qui se veut le Tupac Shakur africain, un peu mystique, un peu christique.

 

- 'Plus rien à perdre' -

 

"Notre musique ne se développe pas. Nous n'avons ni producteur ni sponsor. Nous faisons une musique très forte pour notre société. Tous ceux qui l'achètent ont peur. Beaucoup peuvent nous applaudir, mais au moment de financer, il n'y a plus personne", explique-t-il.

"La peur, c'est la politique", relaie Abosicara (29 ans). "On s'est habitué à grandir sans pouvoir tout dire. Si tu parles, même ton père dira: +Tu n'es pas mon fils!+ Pour maintenir le peuple sous l'oppression, en paix, il ne faut dire que ce qui va bien. Beaucoup d'artistes ne font que des éloges. Le gouvernement peut faire 50% de choses bien, mais les 50% de mauvaises choses, il faut aussi les couvrir d'éloges, sinon on sera contre toi".

"Quand un artiste s'exprime, ils vont dire: +Attention, il peut provoquer, fomenter une grève, une manifestation, l'indiscipline du peuple, et cela peut nous nuire+", poursuit Abosicara. "C'est le système politique d'un pays qui n'aime pas qu'on exprime ce qu'on veut. Comme tous ceux qui ont de l'argent en Guinée sont des politiques, ils ne veulent pas prendre la responsabilité de soutenir une musique qui va à l'encontre de la vérité des politiques".

Si la liberté d'expression est largement contrôlée, les trois rappeurs n'hésitent pourtant pas à s'en saisir. "Parce que nous n'avons plus rien à perdre, affirme Adjoguening. Nous avons perdu le prestige, des amis, jusqu'à la famille, parce que la famille a peur des paroles qu'on prononce. Depuis le début, on subit des pressions. Des menaces dans la rue, au téléphone".

 

- 'Pas de la blague' -

 

"Je n'ai ni aide ni financement, je n'ai rien. Pourquoi avoir peur si je suis déjà mort? Quelqu'un peut venir me tuer et donner une fausse excuse à la télévision, qui est du gouvernement, et tout le monde va le croire parce qu'un mensonge répété mille fois devient une vérité", avance-t-il.

"Il y a des gens qui ont beaucoup d'argent et qui sont dangereux. Quand nous parlons comme ça, ce n'est pas de la blague, c'est un risque pour nous", soutient-il, grave, dans sa maisonnette de Bata. 

"Nous pouvons jouir de notre liberté en mangeant, en marchant, oui, parce que nous avons un avantage: la célébrité, tempère Abosicara. On ne peut pas nous mettre en prison comme n'importe quel jeune homme. Le jour où on met Adjoguening, Abosicara ou Mafia MC en prison, les gens vont parler. On dira que les rappeurs connus sont en prison. Sauf si on dit qu'on est en voyage, mais on ne peut pas cacher le soleil avec un doigt".

AFP

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