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Photographie © Oumar Ly. Courtesy of Musée des Arts Derniers
Photographie © Oumar Ly. Courtesy of Musée des Arts Derniers

Oumar Ly, l'âme du fleuve Sénégal

Il était photographe de studio depuis des décennies dans sa petite ville de Podor, au nord du Sénégal. Mais il n'a été reconnu qu'après 60 ans. Au Sénégal, en Afrique mais aussi en France. Portrait du photographe de l’Afrique provinciale, rurale et heureuse des années 60 et 70.

Oumar Ly n’en revient toujours pas.

Son appareil photo en bandoulière, boubou clair et barbichette blanchie par les ans, ce sexagénaire aime raconter son extraordinaire destin, qui l’a vu soudainement passer de photographe dans la petite localité de Podor, ancien comptoir colonial alangui sur le fleuve Sénégal face aux sables du désert mauritanien, à la reconnaissance internationale.

Nous l’avions rencontré en mai 2009 à Dakar. Il était alors exposé à la galerie Le Manège, dépendante de l’Institut culturel français, et avait à cette occasion été découvert par nombre de ses compatriotes dakarois. Ses photos couvrent toutes les années 60 et 70, les années euphoriques post-indépendance.

Fils de marabout, «né vers» 1943 à Podor, Oumar Ly a d’abord été le «sujet» d’un photographe français, qui l’a pris en photo au marché alors qu’il vendait des légumes. Mais au lieu de garder pour lui ses photos, le «toubab» a donné les clichés au jeune Oumar. Coup de foudre immédiat, une vocation était née .

Ly apprend la photo sur le tas et, en 1963, il ouvre à Podor le Thioffy Studio, célèbre dans toute la ville et les alentours. Il parcourt la région avec son Rolleiflex et sa valise bourrée de matériel. De village en village, il marche et photographie les habitants.

A l'époque, le Sénégal est un jeune Etat indépendant; les habitants ont alors besoin de photographies pour se faire délivrer leur carte d’identité.

La demande est énorme, mais les moyens financiers encore faibles. Oumar photographie donc plusieurs membres d’une même famille sur un seul cliché, et chacun découpe ensuite son portrait pour s’en servir pour sa carte d’identité. Quatre photos d’identité, mais un seul cliché payé.

Les notables font par la suite de nouveau appel à lui pour immortaliser un moment de vie; et c’est là que les photographies d’Oumar Ly prennent toute leur valeur, esthétique bien sûr mais aussi sociologique et historique.

Certains observateurs français le qualifient hâtivement de «photographe de la banalité», voire «sans prétention esthétique». Grave erreur.

Photographe de son temps

Tout d’abord, Oumar Ly offre à voir une Afrique que le monde ne connaît pas ou si peu, une Afrique tranquille, heureuse, provinciale. Une Afrique qui ne rentre pas dans les clichés du triptyque guerre-famine-sida, si souvent véhiculés par les médias étrangers. On ne meurt pas, on ne souffre pas dans le studio Thioffy. On rit, on danse, on prend la pose. On vit tout simplement.

Et le monde provincial des environs du fleuve Sénégal n’est pas l’Afrique fantasmée par  l’Elysée, ce monde paysan immobile, hors de l’Histoire, qui répète à l’infini les mêmes gestes. Non, ce Sénégal de province vit avec son temps.

Les filles portent des minijupes, les garçons des pantalons pattes d’eph'. On exhibe le poste radio, symbole de modernité mais aussi d’ouverture vers le monde avec les actualités.

Le fleuve Sénégal est depuis des décennies la principale région d’émigration vers la France. Et lorsque les émigrés reviennent au pays l’été, ils ramènent avec eux les modes vestimentaires et musicales de la France du général de Gaulle et de Pompidou.

Les clichés d’Oumar Ly ont ainsi une valeur historique inestimable sur la vie de ses compatriotes, notamment sur l’évolution des vêtements et des parures.

A la fin des années 2000, un Français découvre par hasard son talent, qui jusque-là n’avait guère dépassé les alentours de Podor. Et tout s’accélère. En 2009, Oumar Ly est exposé aux Rencontres de Bamako, incontournable rendez-vous de la photographie africaine, puis quelques mois plus tard, à Dakar. En France, il est d’abord exposé en 2010 à Lyon puis pour la première fois à Paris, au cœur du Marais, au Musée des Arts derniers.

On apprécie alors son style sans fioriture. Les poses sont simples, les accessoires rares. Pour les vues à l’extérieur, Oumar Ly photographie très souvent «hors-cadre». On voit alors le voisin, le mari, tenir la toile qui sert de fond, une main dépasser ou une tête coiffée d’un bonnet de laine. Cet aspect de son travail donne une humanité supplémentaire aux clichés.

Mais Oumar Ly, c’est aussi et surtout l’Afrique photographiée par un Africain. «Oumar Ly a une réelle complicité avec les gens; il y a un rapport d’égalité, une grande dignité», souligne Olivier Sultan, qui a crée en 2003 le Musée des Arts derniers, pour montrer un nouveau visage de l’Afrique éloigné des clichés misérabilistes.

«Un regard "blanc" est forcément voyeur, il n’y a pas ce rapport d’égalité», relève-t-il. Chez le photographe de Podor, «il y a une très forte présence de ces gens qui posent souvent pour la première fois. C’est un moment très solennel».

Oumar Ly est exposé jusqu’au 30 mars dans ce musée, avec d’autres photographes subsahariens, dont son «grand-frère», le respecté Malick Sidibé originaire du Mali.

Les photographes de studios «de brousse», très rares, sont en train de disparaître avec la photographie numérique. Aujourd’hui, Oumar Ly voit son talent reconnu bien au-delà de sa ville natale. Mais qu’en sera-t-il demain, et comment seront conservés ses 4 à 5.000 négatifs?

Le petit photographe de Podor attend «son musée», chez lui, au Sénégal, pour pérenniser une œuvre profondément originale et humaniste.

 Adrien Hart

Adrien Hart

Adrien Hart est journaliste, spécialiste de l'Afrique.

Ses derniers articles: L'Afrique qui marche est anglophone  Le Sénégal a du pain sur la planche  Mali: Paris et Washington, pas d'accord 

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