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Un enfant originaire de la région du Darfour .Reuters/ Mohamed Nureldin Abdallah
Un enfant originaire de la région du Darfour .Reuters/ Mohamed Nureldin Abdallah

Pas de printemps pour le Soudan

Quelques mois après la révolution égyptienne, son voisin soudanais n'est pas prêt à suivre la même voie.

«Par le passé, nous avons déjà renversé deux fois les gouvernements en place: en 1964 et en 1985. Alors, pourquoi pas une troisième fois?», ce refrain tourne en boucle dans la bouche des Soudanais. Seulement, près d’un an après la révolution tunisienne, le «Printemps arabe» n’a pas toujours pas atteint l’ancien plus vaste pays d’Afrique. Le président Omar el-Béchir ne manque pourtant pas d’opposants.

Au sein du Parti du congrès national (NCP)

Le NCP n’a jamais été aussi divisé depuis sa prise de pouvoir en 1989. Devant l’amoncellement des difficultés, conflits au Darfour, au Sud-Kordofan et au Nil bleu, sécession du Soudan du Sud et surtout mécontentement de la population dû à l’inflation, chacun des membres semble jouer sa propre partition.
Nafie Ali Nafie, conseiller auprès d’Omar el-Béchir et jusqu’ici homme lige des radicaux, a surpris tout le monde, en juin, en signant un texte reconnaissant la branche nord du Mouvement de libération du peuple soudanais (SPLM-N, LIEN), proche du Soudan du Sud, comme parti politique à part entière. «Cet accord est totalement illogique, je ne comprends toujours pas», précise un journaliste d’un quotidien pro gouvernemental. La réponse d’Omar el-Béchir est cinglante. Début septembre, il décide de fermer tous les bureaux du SPLM-N.
Ibrahim Ahmed Omar, ministre des sciences et des technologies et membre du bureau politique du NCP, demande ouvertement que son parti abandonne le «dialogue de sourd» avec les partis d’opposition pour des «discussions claires et organisées».
«Le NCP n’est clairement plus un parti très structuré, il existe différents groupes. Pour survivre, le NCP doit évoluer mais ça ne semble pas être le cas», résume Mohamed El-Mekki, professeur de Science politique à l’Université de Khartoum.
Les partisans, même les plus critiques, ne semblent, cependant, pas prêts à franchir le Rubicon et quitter le navire. En tout cas, tant qu’il flotte.

Chez les partis d’oppositions

L’opposition politique a décidé de s’unir sous le nom de «Forces du consensus national». L’objectif est clair: renverser Omar el-Béchir. Ensuite? En dépit de réunions multiples, rien de concret n’a véritablement émergé. Et pour cause: tout, ou presque, sépare les partis religieux du parti communiste, les deux principaux courants de la coalition.
Le parti Oumma et le parti du Congrès national populaire proposent une démocratie fondée sur l’Islam. Saddiq el-Mahdi, chef du parti Oumma l’assure: «Le bon musulman ne doit pas être effrayé par ce qui se passe dans le monde arabe actuellement. Nous pouvons mettre en place une démocratie compatible avec le Coran.»
Il appelle ainsi à un Djihad civique contre le gouvernement, «qui nous montre tout ce qu’il faut éviter de faire».
Son beau-frère Hassan al-Turabi, responsable du parti du Congrès national populaire, appelle Omar el-Béchir à se livrer à la Cour pénale internationale qui le poursuit pour crime de guerre et crime contre l’humanité au Darfour.
«La Charia n’a jamais été véritablement appliquée. Si c’était le cas, elle ne s’opposerait pas à un gouvernement social-démocrate avec des élections libres», revendique l’ancien étudiant à la Sorbonne.
Un discours qui fait sourire Mohamed El-Mekki: «Hassan al-Turabi est très intelligent. Il sait comment faire peser sur les autres ses propres erreurs». Au début des années 80, c’est lui qui est à l’initiative de l’application de la Charia sous la présidence de Numeiri( 1969-1985)
Au siège du parti communiste, on ne jure que par une Constitution laïque, sans référence aucune à la Charia. Surtout, on table sur une dégradation économique pour arriver à mobiliser les gens: «La crise économique est la raison principale de la colère de la population. C’est à cause de l’augmentation des prix que les gens manifestent. Une fois au pouvoir, il faudra d’abord instaurer une réforme agraire et remettre les secteurs publics en avant», défend Youssef Hussein, porte-parole du Parti communiste.
En attendant le «Grand soir», les partis politiques d’opposition sont absents des quelques embryons de manifestations qui se déroulent à Khartoum.

Dans la société civile

«Les partis politiques, quels qu’ils soient, ont tous échoué au Soudan. L’exemple tunisien nous a démontré que par des grandes manifestations populaires, nous pouvions renverser les barrières», le constat de Rachid Onour est sans appel. Le jeune homme est membre de Girifna, «Assez» en arabe. L’organisation, composée d’étudiants, est à l’origine des premières manifestations anti-gouvernementales qui se sont déroulées au début de l’année à Khartoum.
Pourquoi dix mois après, la contestation n’a pas pris? «La police nous traque partout. Pas seulement dans la rue, mais aussi sur Internet. Des policiers se sont infiltrés sur notre page Facebook, sur notre site. C’est très difficile de se réunir. Et puis quand ils nous arrêtent, ils retiennent les leaders plusieurs semaines, ce qui ralenti notre ré-organisation.» Outre les arrestations, les autorités usent de la pression psychologique pour éviter la propagation du mouvement. Djamila (le prénom a été modifié) raconte la peur de la délation: «Je ne dis pas à ma famille que je manifeste. D’abord, je ne veux pas leur faire peur si je suis arrêtée. Ensuite, si ça se savait, je ne sais pas comment les voisins réagiraient.»
Résultat, l’organisation est réduite à son minimum. Les manifestations sont spontanées, le lieu et l’endroit sont communiqués seulement quelques heures avant.

Embryon de contestation civile et politique

Fédérer la capacité d’organisation des partis politiques et le ras-le-bol de la population, c’est le pari du docteur Mayada Abdalla Swar Eldahab. Cette psychiatre d’une trentaine d’années est venue à s’intéresser à la chose publique après les manifestations des médecins, l’an dernier. Aujourd’hui, elle vient d’être élue est à la tête du jeune parti démocratique libéral.
«Le parti politique ne doit être qu’un outil pour structurer la mobilisation. Les gens ont raison d’être déçus par les politiciens. Mais à cause de la police, nous n’avons aucune liberté, tous les activistes sont arrêtés. Avec un parti, nous pouvons toucher les gens par des réunions, en distribuant des tracts, etc.»

Ces oppositions bien réelles mais totalement désarticulées les unes aux autres ne tendent finalement qu’à affermir Omar el-Béchir: «Qui pour le remplacer de manière crédible?», s’interroge, en effet, Mohamed El-Mekki. Et puis à Khartoum, ville construite sur le désert, c’est connu, il n’y a pas de printemps. Juste des étés accablants.

Mathieu Galtier

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Mathieu Galtier

Mathieu Galtier, journaliste français installé au Sud Soudan.

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