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Afrique du Sud: dilemme sur la libération conditionnelle d'un tueur de l'apartheid

Eugene de Kock a tout confessé, demandé maintes fois pardon, aidé à élucider les crimes les plus sordides de l'apartheid. Mais la nouvelle demande de libération conditionnelle de cet ancien chef d'escadron de la police secrète embarrasse et divise l'Afrique du Sud.

La décision revient au ministre de la Justice et des Prisons sud-africain, Michael Masutha, qui devrait l'annoncer vendredi. Le comité spécial sur les libérations conditionnelles a déjà donné son feu vert.

L'ancien officier tortionnaire du régime blanc, après plus de 20 ans de prison et une participation modèle à la Commission vérité et réconciliation voulue par l'ancien président Nelson Mandela, est éligible depuis plus de sept ans à une remise en liberté conditionnelle.

Elle lui a déjà été refusée deux fois, dans un pays où la réconciliation raciale reste difficile.

Quelle que soit la décision vendredi, elle relancera le débat sur les crimes du régime raciste de la minorité blanche.

Pour beaucoup de ses compatriotes, Eugene de Kock, 65 ans, reste le diable incarné, auteur de crimes impardonnables - assassinats multiples, enlèvements, actes de tortures.

Plusieurs fois décoré, il était à la tête du commando "Vlakplaas", unité spéciale pourchassant les militants anti-apartheid, du nom de la ferme où l'escadron torturait et exécutait, près de Pretoria.

Devant la Commission vérité et réconciliation, il a avoué plus de 100 crimes, décrivant très précisément la manière dont les services de sécurité agissaient sous l'apartheid.

Il a été amnistié pour la plupart, y compris la destruction à la bombe des bureaux de l'ANC (Congrès national africain, parti au pouvoir auquel appartenait Nelson Mandela) à Londres en 1982.

Mais six meurtres dont le mobile politique direct n'était pas avéré, lui ont valu deux condamnations à perpétuité plus 212 ans.

Pour d'autres, De Kock est un bouc émissaire, un détenu symbolique mais repentant expiant un demi-siècle de racisme institutionnalisé et payant à la place de tous les responsables d'horreurs commises sous l'apartheid mais jamais punies.

Son histoire a donné matière à une pièce de théâtre, "A Human Being Died That Night" (Un être humain est mort cette nuit-là) de Nicholas Wright, tirée du livre de la psychologue qui l'a interrogé en prison, Pumla Gobodo-Madikizela.

Vendredi, ce sera le pouvoir politique qui donnera son avis sur ce qui a fait de De Kock un monstre sous l'apartheid, sur sa part d'humanité et la sincérité de ses remords.

 

- Sauvage ou bouc émissaire? -

 

En juillet 2014, la dernière fois que la libération conditionnelle avait été refusée, le ministre Masutha avait déclaré que De Kock avait "fait sans aucun doute des progrès" en prison.

Pour la famille de Phemelo Moses Nteheland, battu et étranglé à Vlakplaas en 1989, De Kock reste "un sauvage" qui "doit pourrir en prison", estimait en décembre Victor Makoke, le beau-frère de Phemelo, lors de l'exhumation des restes de ce dernier, jeté dans un trou à la frontière avec le Botswana.

De Kock a été amnistié pour la mort de cet "askari" (agent double), engagé d'abord dans la lutte armée anti-apartheid puis capturé et forcé à coopérer avec la police jusqu'à sa mort.

"En tant qu'êtres humains, nous avons une tendance naturelle à désigner des boucs émissaires", commente Mike Batley, directeur du Centre pour la justice réparatrice. "On cherche un coupable et je pense que c'est assez largement ce qui se joue ici".

L'argument était avancé par De Kock lui-même dans sa requête en libération conditionnelle l'an dernier.

"Je suis le seul membre de la police sud-africaine purgeant une peine pour les crimes que j'ai commis, dans le cadre des efforts du Parti national (au pouvoir entre 1948 et 1994) pour maintenir l'apartheid", soulignait-il.

Il a constamment affirmé avoir agi sur ordre de supérieurs, posant le problème de la responsabilité de la haute hiérarchie militaire et politique de l'apartheid.

"Le contexte dans lequel il a commis ses crimes est complètement révolu", insiste M. Batley. "Pourquoi le garde-t-on en prison, c'est la question-clef."

"Nous portons cet énorme fardeau de la colère du passé. Les gens trouvent que les comptes du passé n'ont pas été réglés", explique Verne Harris, directeur de recherche à la Fondation Mandela.

Libérer De Kock obligerait à se rappeler de ceux qui ont échappé à la justice. Ne pas le libérer trahirait l'idéal de la nouvelle Afrique du Sud. 

"Notre société doit avaler la couleuvre sinon les conséquences seront pénibles. Si nous nous écartons maintenant de la légalité à cause de toute cette rage, cela risque de se reproduire, et ensuite ce sera inscrit dans les moeurs", estime M. Harris.

 

AFP

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