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Exposition d'Hassan Hajjaj, Adrien Hart, 2011 © DR
Exposition d'Hassan Hajjaj, Adrien Hart, 2011 © DR

Renaissance de la photo africaine

Les photographes africains, témoins privilégiés de l’émergence du continent, sont de plus en plus reconnus sur la scène internationale. Les sites internet et les collectifs d’artistes se multiplient. Plongée dans un monde vibrionnant.

Mise à jour du 31 octobre: Le 1er novembre, les Rencontres de Bamako ouvriront leurs portes au public. Cette année, la biennale africaine de la photographie porte sa réflexion sur la «quête d'un monde durable».

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La photographie africaine est à la mode. C’est même la dernière mode à Paris. Plusieurs photographes du continent, comme Hassan Hajjaj (Maroc) ou Hélène Amouzou (Togo), sont à l’honneur dans le cadre de Photoquai, la biennale des images du monde, organisée par le Musée des Arts premiers (Quai branly) et qui se tient jusqu’au 11 novembre à Paris.

Du 1er novembre au 1er janvier, les Rencontres de Bamako, la biennale africaine de la photographie, présenteront un échantillon représentatif de ce qui se fait de mieux sur le continent, de Tanger au Cap en passant par Abidjan et Brazzaville.

Et ce n’est pas fini. Paris Photo, salon d’art dédié à la photo, mettra à l’honneur du 10 au 13 novembre dans la capitale française les photographes au sud du Sahara. Des ouvrages sur le Malgache Pierrot Men et le Malien Malick Sidibé seront notamment  présentés à cette occasion.

                © Hélène Amouzou © Photoquai 2011, musée du quai Branly

Cette effervescence constitue une belle revanche pour un art encore jeune sur le continent et qui est à l’image de l’Afrique d’aujourd’hui: émergente, bouillonnante et hyper-créative.

Mais la photographie en Afrique, ce fut d’abord  la photo des autres, des colons, des Blancs sur les peuples africains. Une image très politique donc.

Les photographes coloniaux ont très souvent  versé dans l’anthropologie. La mode en Europe était, à la fin du XIXème siècle, de classer les peuples selon leurs caractéristiques physiques pour aboutir à de fumeuses conclusions. Les «scientifiques» ont alors photographié avec frénésie puis classé les différents peuples, blancs comme noirs.

Dans les années 30, le photographe d’origine polonaise Casimir Zagourski parcourt ainsi le Congo belge et en ramène des centaines de clichés sur cette «Afrique qui disparaît», en s’attardant longuement sur les déformations crâniennes et les scarifications de certaines ethnies.

Ses modèles ne sourient jamais et expriment au contraire une profonde tristesse.  Le regard colonial est là à son paroxysme: le photographe fait figure de maître, il dicte les poses à des modèles considérés comme des sujets mais en rien comme des égaux.

Zagourski est le reflet de son temps. Mais d’autres photographes coloniaux avaient, à son époque, davantage mis d’humanité dans leurs clichés. Zagourski, lui, n’a vu à travers ses objectifs que des «sauvages» et c’est bien dommage.

Pourtant dès le milieu du XIXème siècle, les précurseurs africains de la photographie livraient une toute autre vision de leurs semblables, de leurs contemporains.

Ainsi à la fin des années 1860, des Africains ont ouvert des studios à Freetown, la capitale de Sierra Leone, alors colonie britannique.  Même chose un peu plus tard au Togo, au Nigeria, en Afrique du Sud ou encore au Sénégal avec Meïssa Gaye et Mama Casset 

Mais ce n’est qu’après la deuxième guerre mondiale que l’image documentaire, le souvenir de famille se transformera en œuvre artistique.  Et «Seydou Keita (Mali) est le photographe frontière entre ces deux mondes», a souligné Vincent Godeau, historien de la photographie africaine et auteur d’une récente thèse remarquée à ce sujet.

Il s’exprimait lors d’un colloque international tenu les 6 et 7 octobre à Paris intitulé «Le studio et le monde, enjeux de la photographie africaine».Selon lui, l’«artiste acteur» apparaît véritablement sur la scène africaine avec Samuel Fosso.

Né en 1962 au Cameroun, ce dernier vit en Centrafrique. Avec ses célèbres autoportraits, il opère une «transition sans retour entre le document et l’art», selon M. Godeau, et fait donc entrer définitivement la photographie africaine dans l’art contemporain.

Samuel Fosso est aujourd’hui un des photographes africains vivants les plus connus, avec le Malien Malick Sidibé, dont les travaux, beaucoup plus classiques, ont été couronnés par de nombreux prix dans le monde, notamment un prestigieux «Lion d’or» à la biennale d’art contemporain de Venise en 2007.

La photo de studio de Seydou Keita, Malick Sidibé et, à un degré moindre, du Sénégalais Oumar Ly a été essentielle pour la réappropriation par l’Afrique d’un regard qui lui est propre.

Le studio est «le lieu où vont être trimbalés les 'ustensiles' de la modernité, comme le poste de radio», a rappelé lors du colloque Yacouba Konaté, professeur de philosophie à l’Université de Cocody à Abidjan.

«C’est une vitrine et aussi une parodie de la modernité. Les gens sont en train de jouer un jeu, ils peuvent changer de look. On est dans la dimension du rêve, de la maîtrise de la fiction. Les personnes ne viennent pas comme des sujets, ils racontent une fable sur eux-mêmes», a-t-il insisté.

La photo de studio «à l’africaine» est donc l’exact contraire de la photo coloniale. Dans la première, le rapport d’égalité est flagrant, la complicité présente, l’humiliation absente. Le résultat est là: les modèles sourient, prennent la pose avec fierté.

Mais depuis les années 80, la photo de studio est en perte de vitesse et elle a aujourd’hui quasiment disparu sur le continent.

La photo numérique permet désormais aux artistes d’intégrer plus facilement les réseaux sociaux sur internet et donc de traverser les frontières. Ces dernières années, des sites internet ont été créés comme Afrique in visu, Afriphoto ou encore Creative Africa Network.

Des artistes se sont associés pour créer des collectifs et franchir ainsi les lourdes barrières de l’anonymat. On peut citer ainsi un des plus célèbres, Génération Elili à Brazzaville.

L’Afrique entre dans la mondialisation, avec toutes les contradictions que peuvent apporter l’irruption d’une société de consommation de masse dans une culture qui reste par endroit foncièrement conservatrice. Et la photo est le meilleur témoin de ce moment crucial de l’histoire du continent.

Le Marocain Hassan Hajjaj, qui vit à Londres, mêle ainsi avec talent mais d’une manière quelque peu subversive les grandes marques de la publicité occidentale avec les traditions islamiques.

Ses femmes voilées chevauchent avec sensualité de puissantes motos ou, le visage masqué par de lourds voiles noirs sur lesquels tranchent des lunettes en forme de coeur, sont attablées devant des sodas multicolores.

                                          © Hassan Hajjaj © Photoquai 2011, musée du quai Branly

Identités multiples et quelques fois conflictuelles d’un Maghreb, d’une Afrique ayant fait le «grand bond en avant» dans la mondialisation.

Adrien Hart

 

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Adrien Hart

Adrien Hart est journaliste, spécialiste de l'Afrique.

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