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L'Egyptien Zaki et  l'Algérien Yahia lors du match de qualif au Mondial 2010 à Khartoum le 18 nov 09. REUTERS/Amr Abdallah Dalsh
L'Egyptien Zaki et l'Algérien Yahia lors du match de qualif au Mondial 2010 à Khartoum le 18 nov 09. REUTERS/Amr Abdallah Dalsh

Quand la guerre du foot annonçait la révolution

Les grands mouvements de foule en Egypte n'ont pas commencé avec la chute de Moubarak. Les affrontements entre les supporters de l'équipe d'Algérie et ceux de d'Egypte ont été le laboratoire des violences futures.

Mise à jour du 2 février: Au moins 74 personnes sont mortes le 1er février et des centaines ont été blessées dans des violences après un match de football entre deux équipes égyptiennes,  Al-Masry et Al-Ahly, à Port-Saïd (nord), amenant l'armée à se déployer dans la ville.

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Observateurs et spécialistes ont été unanimes pour attribuer à Internet et aux réseaux sociaux un rôle déterminant dans la mobilisation des jeunes égyptiens en faveur du changement. Un fait présenté comme inédit dans ce régime autoritaire, mais qui oublie de rappeler que les incidents qui avaient émaillé en novembre 2009 le match qualificatif à la coupe du Monde entre l’Algérie et l’Egypte avaient annoncé ce qui allait se passer 16 mois plus tard sur la Place Tahrir.

Plus de 3 millions d’Egyptiens rassemblés dans les rues du Caire, malgré les lois d’état d’urgence. Du jamais vu dans le pays depuis la mort de la grande diva de la chanson arabe, Oum Kalsoum, disparue en 1975.

La foule est en furie, mais aucune revendication à caractère social ou politique ne se fait entendre dans le flot de slogans répétés à l’unisson. A l’évidence, la révolte de la place Tahrir est encore loin —et pourtant les similitudes sont troublantes.

En cette fin de mois de novembre 2009, l’Algérie vient de remporter son ticket pour la Coupe du monde 2010 et le public égyptien ne pardonne pas aux Fennecs d’avoir barré la route de l’Afrique du Sud aux coéquipiers d’Aboutrika.

Il faut dire que politisée à outrance par les médias et les hommes politiques de tous bords, ce qui ne devait au départ n’être qu’une rencontre sportive entre deux pays arabes frères s’est vite transformée en une confrontation verbale et physique, pas loin de déboucher sur ce qui serait devenu alors la première guerre du foot de l’histoire.

Les hommes de Moubarak déjà actifs

A l’origine, c’est l’agression du bus de la sélection algérienne à son arrivée qui met le feu aux poudres. A peine montée dans le bus, des hordes d’ultras égyptiens n’hésitent pas à jeter des blocs de pierre sur des joueurs algériens tétanisés, obligés de se cacher sous les sièges pour éviter la mort. Bilan: cinq joueurs blessés (deux à la tête) et une équipe en état de choc à la veille d’un match capital.

Le hasard voulant qu’une équipe de Canal+ se trouve à l’intérieur du bus algérien, les images de l’agression font tout de suite le tour du monde grâce aux images de la chaîne de télé française et à celles des portables, que les joueurs diffuseront par Internet dès leur arrivée à l’hôtel situé à… 200 mètres de l’aéroport.

Mohamed Raouraoua, le puissant président de la Fédération algérienne de football n’hésitera pas à parler de «guet-apens» et accuse directement les autorités égyptiennes d’être les commanditaires d’une agression qui a eu lieu sous yeux de l’ambassadeur et de deux ministres algériens venus en grande pompe pour l’évènement, et dont le véhicule suivait le bus des joueurs.

Il n’en faudra pas plus pour que les choses dégénèrent et que l’incident —pour lequel la Fédération Internationale de Football Association (Fifa) observera un étrange silence— ne prenne une tournure politique dangereuse entre deux pays importants de la sphère arabe.

Pourtant, loin de calmer les esprits, la victoire 2 à 0 de l’équipe égyptienne au Caire —qui lui permet d’être repêchée et d’avoir droit à un match de rachat au Soudan face aux Algériens— sera entachée de terribles violences sur les 4.000 supporters algériens à la sortie du stade. Bus caillassés, supporters lynchés par des hooligans égyptiens incontrôlables, poursuivis par la foule jusque dans leurs hôtels... Les Algériens venus pour l’évènement ne seront pas prêts d’oublier leur soirée.

Dès le lendemain, la presse algérienne parle d’une centaine de blessés, tandis que le quotidien El Chourouk avance le chiffre d’au moins 7 morts. Une information d’abord confirmée par l’ambassadeur d’Algérie au Caire, avant d’être démentie pour désamorcer la crise diplomatique entre les deux pays. En fait de supporters, des témoignages circulant sur le Net confirment l’implication des services égyptiens dans le recrutement de baltaguias (hommes de main du pouvoir) —les mêmes que Moubarak utilisera plus tard contre les manifestants de la place Tahrir.

Le fils Moubarak au coeur de la manoeuvre

L’enjeu de cette qualification est tellement important pour l’Egypte que tous les moyens sont bons pour permettre aux doubles champions d’Afrique de franchir l’obstacle algérien. Dans un pays de 80 millions d’habitants —et où près de 40% vivent sous le seuil de pauvreté— le football constitue en effet un formidable moyen de faire oublier le quotidien et les problèmes.

Mais surtout, la qualification au Mondial devait servir d’opération de communication visant à propulser Gamal Moubarak sur le devant de la scène, et de parfaire son image d’homme proche du peuple aux yeux des Egyptiens. Tout ceci dans la perspective d’une annonce de la succession de Hosni Moubarak, qui en était à son cinquième mandat, au profit de son fils cadet.

Dans le même élan, il était également question de Gamal pour conduire la délégation des Pharaons au Mondial sud-africain —que les médias locaux voyaient déjà qualifiée sans même avoir joué le match décisif de Khartoum.

Un pont aérien pour les supporters des Fennecs

Pendant ce temps, le torchon brûle entre Alger et Le Caire. Des appels aux manifestations spontanées sont relayés par SMS et Internet dans toute l’Algérie. Malgré l’état d’urgence, Alger et l’ensemble des grandes villes sont submergées par des Algériens de toutes conditions venus crier vengeance. Les manifestants réclament un visa pour le Soudan et jurent de rendre aux Egyptiens la monnaie de leur pièce. Les supporters de retour de l’enfer du Caire sont accueillis comme des héros à l’aéroport.

Leurs témoignages et les images de leurs agressions enregistrés sur des portables sont diffusés sur le Net. S’ensuit un déchaînement de violences contre tous les bureaux et bâtiments appartenant à des entreprises égyptiennes, d’ailleurs très présentes sur le sol algérien. Les bureaux d’Egypt Air sont saccagés à Alger, tandis que le siège de l’opérateur téléphonique Djezzy, propriété du milliardaire et patron d’Orascom, Naguib Sawirès, est incendié.

Face à l’ampleur de la mobilisation, Abdelaziz Bouteflika, le président algérien, est contraint de réagir et décide la mobilisation d’avions militaires Antonov et Hercule C130 pour transporter les supporters désireux d’aller au Soudan. En 48 heures, un immense pont aérien de 80 avions entre Alger et Khartoum est mis en place. Plus de 40.000 personnes —tentes et ravitaillement compris— sont transportés. La plus grande opération aérienne de ce genre depuis l’épisode du blocus de Berlin. L’ampleur du déploiement est telle que le commandement du Centcom américain est placé en état d’alerte maximale.

Facebook, YouTube et la cyberguerre

La démonstration de force des capacités de déploiement de l’armée algérienne aux frontières de l’Egypte déroute Moubarak et interroge les Egyptiens sur les intentions réelles de cette opération. Les rumeurs enflent sur le Net; il est désormais question de voyous et de repris de justice envoyés par Bouteflika pour se venger des Egyptiens. Dans le même temps, des supporters algériens postent sur YouTube des centaines de vidéos dans lesquels ces derniers posent armes blanches d’une main et passeport de l’autre, en promettant un grand massacre à Khartoum.

La cyberguerre fait rage. Les sites gouvernementaux des deux pays sont piratés, tandis que les chants patriotiques et les films à la gloire des deux pays redoublent d’agressivité. On y voit des drapeaux brûlés, les symboles nationaux attaqués et des appels à en découdre sortis du cadre sportif de la rencontre.

La victoire algérienne à Khartoum évitera le pire pour les supporters égyptiens dont le sort semblait pourtant scellé sur les forums algériens. De nombreux témoignages d’Algériens de retour de Khartoum et plusieurs vidéos circulant sur le Net confirmaient d’ailleurs que beaucoup de supporters des Fennecs ont pu entrer armés dans le stade, tandis que d’autres attendaient à l’extérieur pour en découdre avec leurs homologues égyptiens. Finalement, aucun incident grave ne sera à déplorer.

Au Caire, la déception est immense. A la hauteur, à vrai dire, des espérances et du matraquage médiatique incessant des télévisions privées depuis plusieurs semaines.

Grâce à Facebook et YouTube, les jeunes se mobilisent rapidement et organisent spontanément des manifestations géantes en direction de l’ambassade d’Algérie au Caire, dans le quartier huppé de Zamalek. Durant trois journs, plusieurs millions de personnes défilent dans les rues, scandant «Algériens terroristes» et appellant à la rupture des relations diplomatiques entre les deux pays. Les services de sécurité arrivent à peine à contenir la colère des manifestants. L’ambassade algérienne échappe de peu à l’incendie.

Moubarak saute sur l'occasion

C’est ce moment que Moubarak choisit pour propulser ses deux fils sur le devant de la scène. Ces derniers multiplient les discours nationalistes vengeurs et les talkshows en direct, n’hésitant pas à menacer ouvertement Alger qu’ils accusent de tous les maux. Gamal ira jusqu’à s’en prendre aux martyrs de la révolution algérienne, qualifiant ces derniers de «bâtards».

De leur côté, les animateurs télé ne sont pas en reste. Ils appellent à des représailles sur les Algériens résidants en Egypte. Amr Adib, présentateur de l’émission la plus regardée (Al Qahira alYoum sur Dream TV), ira jusqu’à appeler ses compatriotes «à tuer et brûler tous les algériens vivant au Caire». Une annonce rapidement suivie d’une véritable chasse à l’homme dans les rues de la capitale, obligeant les résidents algériens à quitter le pays pour sauver leur peau.

Sur leurs blogs et à la télévision, les artistes égyptiens —les mêmes qui tenteront de sauver le régime Moubarak 16 mois plus tard— appellent à la mobilisation du peuple contre l’Algérie.

La célèbre actrice Zina usera de mots très durs, qualifiant les Algériens de «minables» et de «peuple arriéré», tandis que le chanteur Mohamed Fouad resté au Caire jure avoir vu des dizaines d’Egyptiens tués par des supporters algériens à Khartoum. Il fut par la suite obligé de présenter des excuses publiques à la télévision après la chute de Moubarak, pour avoir appelé à soutenir le régime et pour avoir manipulé le peuple en distillant de fausses informations lors du match entre l’Egypte et l’Algérie.

Même destin pour le présentateur Amr Adib, qui échappera de justesse au lynchage sur la place Tahrir, les manifestants lui reprochant sa trop grande proximité avec le pouvoir et ses mensonges lors de la confrontation avec l’Algérie.

Arslan Lehmici

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Arslan Lehmici. Journaliste algérien, spécialiste du Maghreb.

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