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Dessinateur de presse: un métier sous pression

L’Afrique célèbre le dessin de presse à Ouagadougou. Mais des «cartoonists» continuent de galérer entre aridité politique et sécheresse économique...

 20 mars 2011. Kaïs al-Hilali, dessinateur libyen de 34 ans, caricature Mouammar Khadafi sur un mur. Il est abattu par un snipper. Pinceau contre kalashnikov, le combat est inégal; même si les cartoonists semblent moins souvent assassinés que les journalistes rédacteurs. Lorsqu’il n’est pas totalement proscrit, le dessin de presse politique constitue le cheval de Troie qui investit les forteresses des régimes autoritaires. Par le biais du graphisme et de l’humour, on peut glisser des messages presque subliminaux, parfois trop dangereux pour être formulés dans un article. Et l’impact du cartoon est tout particulièrement percutant dans des contrées où le taux d’analphabétisme confère à l’image une force toute spécifique.

L’Algérien Dilem, 10 000 caricatures et 50 procès au compteur, se rend, cette semaine, à Ouagadougou pour le Festival international de la caricature et du dessin de presse. La manifestation se tient, du 10 au 21 octobre, aux Instituts français et allemand, mais aussi au Centre national de presse qui porte le nom de Norbert Zongo, le symbole du journalisme burkinabè indépendant et martyrisé. Des dessinateurs allemand (Thomas Plassmann), ivoirien (Karlos), français (Tignous) ou burkinabè (Timpous, Gringo, Joël Salo, Kab’s…) dessinent même dans les rues et dans des lycées.

Un avant et un après caricature de Mahomet

Dilem et Tignous représentent l’association Cartooning for peace qui fut créée à New-York par le dessinateur du quotidien français Le Monde: Plantu. A la suite du séisme provoqué par l’affaire des caricatures de Mahomet, Koffi Annan, alors secrétaire général de l’Organisation des Nations Unies, avait organisé le colloque «Désapprendre l'intolérance» qui servit de rampe de lancement à l’association. Il en est toujours président d’honneur. 89 dessinateurs d’une quarantaine de pays en sont membres. Les expositions se multiplient sur tous les continents.

La rencontre de Ouagadougou est la première intervention de Cartooning for peace sur le continent africain. En Afrique francophone, le printemps de la presse a essentiellement fleuri au début des années 1990. La culture de la caricature n’y est donc souvent âgée que d’une vingtaine d’années, quand la caricature occidentale commence à calculer son âge en siècles. Le cartoon africain est donc bien souvent adolescent, avec ce que ce terme contient d’impertinence, de fougue, d’excès et d’anticonformisme.

Être dessinateur et africain: pas si facile...

Moins assassinés, les dessinateurs ne sont pas totalement immunisés. Au Cameroun, le caricaturiste-vedette Nyemb Popoli a eu maintes fois maille à partir avec le régime de Paul Biya. A la fin des années 80, dans le Bénin du «marxisme-béninisme», le dessinateur Hector Sonon voyait ses dessins systématiquement passés à la moulinette du comité de censure du ministère de l'Intérieur.

Il est difficile de qualifier le caricaturiste d’Afrique, tant la presse africaine connaît, selon les pays, des réalités politiques et économiques différentes. Comment un dessinateur nigérien peut-il jouir d’une démocratie retrouvée, si un journal lui propose quelques milliers de francs (3 ou 4 euros) pour une caricature? Il rêve alors des sièges rembourrés des cartoonists de groupes de presse sud-africains. L’Afrique du Sud «prospère», pourtant, n’a pas toujours été un havre de paix pour les dessinateurs. Le Sud-africain Jonathan Shapiro alias Zapiro fut détenu par les autorités en 1988.  Non loin, au Zimbabwe, le dessinateur Tony Namate joue au chat et à la souris avec les autorités. Au Nigeria, autre pays anglophone, les caricaturistes, en premier lieu le pionnier Akinola Lasekan, ont souffert longtemps des dictatures militaires…

L’Afrique francophone, souvent exemplaire en matière de démocratie apaisée, mais pauvre, voit principalement évoluer des caricaturistes dilettantes, «exilés professionnels» dans l’infographie publicitaire ou la BD. Le paysage de la caricature apparaît comme un désert dans beaucoup de pays. Au Tchad, comme en témoigne le dessinateur Adjim Danngar, «les caricaturistes se comptent sur le bout des doigts». Au Togo, un responsable de centre de presse est lapidaire: «malheureusement, aucun dessinateur de presse ne s'affirme au Togo depuis bientôt une dizaine d'année».

La caricature, incompatible avec la culture africaine?

Les pressions ne sont pas seulement de nature politique ou économique. Les dessins se heurtent parfois aux mentalités africaines ou à de la mauvaise foi qui se drape dans une prétendue défense de la culture authentiquement «noire». La caricature serait-elle tout simplement incompatible avec la culture africaine? Le 6 avril 1998, Issa Nyaphaga, dessinateur camerounais, témoigne dans une émouvante lettre à sa mère: «j'aimais dessiner. Je suis donc devenu «déformeur des gens importants», comme tu disais. Mon père pensait que je trahissais le prophète car, selon lui, les écritures interdisent aux hommes de créer d'autres hommes.» L’argument de la trahison culturelle serait implacable si l’art primitif africain, singulièrement les masques, n’était pas saisissant d’aspect caricatural…

Parfois plus virulent que les officiels, le lectorat voudrait s’ériger en censeur. Notamment lorsqu’il menace les journaux qui utilisent, dans leurs dessins, l’imagerie religieuse. Pas besoin de militaires musclés pour faire frémir un dessinateur impressionnable. Un bigot suffit.

Caricature et morale ne font pas toujours bon ménage...

Piété, susceptibilité et pudibonderie: difficile de dessiner des images sexuelles dans la presse sahélienne. Même lorsque les pénis constituent le cœur objectif d’une actualité dominante, comme lors de lynchages suite à des accusations de «vol de sexe». Un Conseil supérieur de régulation ou un ombudsman pourra vous opposer «la morale publique» évoquée dans les articles de certains codes de l’Information. Cette «régulation» qui fleurit sur le continent est-elle un outil de responsabilisation des dessinateurs ou une censure en trompe-l’œil? Nul ne peut nier que la caricature, dans son histoire, a montré qu’elle pouvait jeter de l’huile sur le feu du racisme ou de la xénophobie…

Cette tentative de cordialité entre caricaturistes et pouvoirs en place est évidemment vaine, lorsque ces Etats sont en conflit armé. Comme Kaïs, le dessinateur Muniru Turay, connu sous le pseudonyme Azzo, a été assassiné, en Sierra Leone, en janvier 1999, par le Revolutionnary United Front. Et lorsque les foyers s’éteignent, la liberté du dessinateur n’est pas toujours acquise. Dans la «vieille» démocratie sénégalaise, le dessinateur Alphonse Mendy, alias TT Fons, auteur du célèbre personnage «Gorgorloo», l’affirme: «c’est comme si tout est fait pour bloquer l’élan des dessinateurs sénégalais».

Pour survivre, ou justement ne pas se limiter à survivre, l’avenir de certains dessinateurs africains passe par l’exil. Se constitue alors une diaspora de caricaturistes: le Nigerian Tayo Fatunla au Royaume-Uni, le Togolais Olivier Koss et le Nigerian Adewale Adenely aux Etats-Unis, Pat Masoni de la République démocratique du Congo, Adjim Danngar du Tchad et Gaby Ngandou du Cameroun en France, le Sud-africain Nanda Sooben au Brésil, etc...

Quel avenir pour les caricatures?

Le développement de la caricature africaine est bien sûr tributaire des publications chahuteuses et chahutées qui en font un élément essentiel de leur ligne éditoriale: «Gbich!» en Côte-d'Ivoire, «Le Grognon», «Le Pili-pili» ou «Le Phare» au Zaïre, «le Canard du Golfe» au Bénin, le «J.J.» au Burkina Faso, «le Canard déchaîné» au Niger, «le Lynx» en Guinée-Conakry, le «Cafard libéré» et «Loubji» au Sénégal... Ces titres sont souvent lancées par les dessinateurs eux-mêmes, comme «Le Popoli» au Cameroun. En Afrique plus qu’ailleurs, le cartoonist se mue en patron de presse. Depuis quelques années, Internet devient un support pour la caricature. Notamment pour les dessins censurés ou simplement rejetés par les rédactions. Ali Masoud, Tony Namate ou Bisi Ogunbadejo ont investi la toile. Mais si le Net est un formidable outil pour contourner les interdits, il se heurte toujours, notamment en Afrique de l’Ouest, à sa faible vulgarisation. Les régimes d’Afrique subsaharienne ne maîtrisent pas les «filtres», mais les internautes de leurs pays maîtrisent peu le surf…

L’avenir des caricaturistes passe aussi par la solidarité. On voit ainsi apparaître associations et festivals. Côté associatif, il s’agit de serrer les coudes en cas de problèmes, mais aussi de susciter, dans des pays ou l’édition est peu viable, des œuvres collectives subventionnées par telle ou telle chancellerie: «Coup d’crayon» au Cameroun, «Association sénégalaise des dessinateurs de presse», «Tâche d’encre» en Côte d’Ivoire, «Farafina Culture» en Afrique de l’Ouest, «Atelier Bulles du Chari» au Tchad.

Côté festival, les rencontres tentent de s’institutionnaliser avec plus ou moins de pérennité: «BD'Farafina» à Bamako, «Cocobulles» à Grand Bassam, «Fescary» à Yaoundé ou «Karika'Fête» à Kinshasa. Le festival de  Ouagadougou a été le cadre du lancement du nouveau journal d’humour burkinabè: «l’Etaloon». Avec les prestigieux parrains Plassmann, Tignous, Karlos et Dilem.

Damien Glez

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Damien Glez

Dessinateur burkinabé, il dirige le Journal du Jeudi, le plus connu des hebdomadaires satiriques d'Afrique de l'Ouest.

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