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Bourguiba à Mahdia le 11 aout 1967 / Taïeb Haddad via Wikimedia Commons
Bourguiba à Mahdia le 11 aout 1967 / Taïeb Haddad via Wikimedia Commons

La Tunisie ne doit pas oublier Bourguiba

La Révolution du jasmin cherche à renier le système nécrosé de Ben Ali. Mais la Tunisie devrait surtout cultiver l'héritage d'Habib Bourguiba, son meilleur atout sur le chemin de la démocratie.

Mise à jour du 16 décembre 2011. L'écrivain et journaliste anticonformiste Christopher Hitchens (l'auteur de cette chronique) est décédé à l'âge de 62 ans, le jeudi 15 décembre au MD Anderson Cancer Center de Houston dans le Texas.

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Lors de mon voyage en Tunisie, il y a trois ans, je pensais que son problème principal était assez simple à percevoir. L'État se dévouait publiquement à la modernité, à la laïcité et au développement -ce qu'on appelait, il y a si longtemps l'«occidentalisation»- mais n'avait pas vraiment confiance dans la maturité de ses citoyens. Le pays n'avait eu que deux chefs d'État depuis qu'il était devenu une République en 1957, après avoir gagné son indépendance vis-à-vis de la France, l'année précédente, et le second était arrivé au pouvoir après une révolution de palais.

Ben Ali omniprésent

J'avais écrit que, sans même avoir vu le Président Zine el-Abidine Ben Ali en chair et en os, j'aurais pu réussir un examen portant sur ses caractéristiques physiques superficielles, tant son visage s'étalait partout où l'on pouvait bien tourner la tête. Il était célèbre pour avoir dépassé les 90% des voix lors de son élection; rarement un bon signe. Les policiers étaient visibles dans les web-cafés; encore un symptôme funeste. Selon l'excuse officielle, des mesures spéciales devaient être prises contre les extrémistes musulmans, mais ceux qui adoptent cette charmante ligne oublient ce que Saul Bellow écrivait dans les premières pages d'Augie March (dans son ouvrage Les aventures d'Augie March):

«Tout le monde sait qu'il n'y a aucune finesse ni précision dans l'interdiction; en bloquant une chose, vous bloquez sa voisine.»

Néanmoins, ce n'était pas comme si la Tunisie manifestait une imposante et dispendieuse force militaire, ou si un exorbitant dictateur y avait baptisé tous les monuments en hommage à son propre nom. Quand on le comparait à ses voisins immédiats, la Libye et l'Algérie, le pays s'en sortait relativement bien face aux sommets de despotisme et de culte de la personnalité mégalomane d'un Mouammar Kadhafi, ou à la rage d'une guerre civile (qui, en Algérie, a coûté la vie de quasiment 150 000 personnes ces dernières années). L'atmosphère politique semblait plus constipée et conformiste que véritablement terrifiante.

Peut-être l'une des raisons expliquant la capacité des foules tunisiennes à se mobiliser si vite et à obtenir des résultats si rapides – diviser en quelques jours le commandement militaire et la police – vient tout simplement du fait qu'ils savaient qu'ils le pouvaient. La probabilité de se heurter à une répression absolue et des carnages comparables à, disons, ce qu'avaient subi les émeutiers contre les mollahs iraniens, était assez faible. Ainsi, et malheureusement, il est sans doute trop tôt pour dire si les événements à Tunis présagent de mouvements populaires similaires dans d'autres pays de la région. (Cependant, la réaction démente de Kadhafi à la rébellion, son délire sur l'horrible perspective d'une «révolution américano-bolchévique», est en elle-même encourageante. Il suffit de savoir qu'il transpire...)

Douceur de vie en Tunisie

Je me souviens d'Edward Said me disant que j'allais aimer la Tunisie: «Tu devrais aller là-bas, Christopher. C'est le pays le plus doux d'Afrique. Même les islamistes y sont extrêmement civilisés». Pour sûr, il y avait une sorte de douceur de vie* à demi-trompeuse dans ses rues aux noms français, et sur les places de ses villes et de ses villages méditerranéens, tout comme dans la magnifique cité de Kairouan, capitale multicentenaire des études islamiques, dans ses sites carthaginois et romains qui vous coupaient le souffle, à Tunis même et El Jem, ou encore dans le centre historique juif de l'île de Djerba, au large des côtes sud-orientales. Quand l'antique synagogue de la Ghriba fut la cible, en avril 2002, d'un attentat d'al-Qaida au camion piégé, le gouvernement s'empressa de manifester toute sa solidarité, hâta sa reconstruction, et le parlement tunisien dénotait dans la région avec son sénateur juif. Le long des boulevards, de jeunes couples en jeans se donnaient la main sans aucune gêne, et j'ai rarement croisé une femme portant un foulard dans les cheveux, sans parler d'un tchador ou d'une burqa.

«Enfants de Bourguiba»

J'ai lu avec intérêt, la semaine dernière, l'interview d'une jeune manifestante qui se décrivait elle-même, ainsi que ses amis comme les «enfants de Bourguiba». Le premier président du pays, et le leader tenace de son mouvement d'indépendance, Habib Bourguiba, était fortement influencé par les idées des Lumières françaises. Pour beaucoup, sa contribution est liée à la cimentation de la laïcité comme caractéristique à part entière de l'autonomie gouvernementale. Il rompit publiquement le jeûne du Ramadan, déclarant que des vacances aussi interminables étaient débilitantes pour les aspirations d'une économie moderne. Il évoquait avec mépris la dissimulation des visages des femmes, et appuya une série de lois consacrant leurs droits.

Pendant la Guerre des Six Jours, en 1967, il prit fermement position pour prévenir des représailles contre la communauté juive de son pays, évitant ainsi les scènes révoltantes qu'on a pu voir dans certaines capitales arabes. Bien avant beaucoup d'autres régimes arabes, la Tunisie fit preuve d'un vif intérêt pour un accord de paix durable avec Israël (tout en accueillant l'OLP, après son expulsion de Beyrouth, en 1982).

Sans trop idéaliser Bourguiba -il devint ce que l'on nomme parfois «lunatique», et fut à l'origine d'une bien mal avisée «union» entre la Tunisie et la Libye-, force est de constater qu'il garantit la laïcité de la Tunisie et l'émancipation des femmes, quelque-chose qui fut entièrement le fruit de son travail, pour ainsi dire, et non pas un gage de bonne volonté donné à ses bailleurs de fonds occidentaux. Dans les prochaines semaines, il sera très intéressant de voir comment ses réalisations résisteront au possible discrédit qu'aura jeté sur elles le régime tape-à-l'œil du Perónien Ben Ali.

A quand le retour de l'islamisme?

Pendant mon séjour, j'avais visité l'Université de Tunis, près de la mosquée «Zitouna», ou «mosquée de l'olivier», où j'y avais rencontré une professeure de théologie, Mongia Souaïhi. Elle est l'auteur d'un éminent travail universitaire montrant combien le voile n'a pas la moindre valeur dans le Coran. Une objection a été portée par un islamiste tunisien exilé, Rachid Al-Ghannouchi, qui l'a déclarée kâfir, ou mécréante. Ce qui, comme chacun sait, est le prélude à une vie mise en péril sous prétexte qu'elle est celle d'une infidèle.

J'ai été pour le moins inquiet de voir Ghannouchi et son parti, Hezb Ennahda, décrits dans le New York Times de dimanche comme «progressistes», et d'apprendre qu'il s'apprête à rentrer de Londres. Pour le moment, la révolte a été remarquablement exempte de relents théocratiques, mais à l'époque où je m'entretenais avec Edward Said, le nom d'«Al-Qaida au Maghreb islamique» était encore inconnu, et des atrocités comme celles de l'attaque contre Djerba appartenaient encore au futur. Nous devrions vivement espérer que la Révolution tunisienne finisse par transcender et enrichir l'héritage de Bourguiba, pas qu'elle le renie.

* en français dans le texte

Christopher Hitchens

Slate.com

traduit par Peggy Sastre

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Christopher Hitchens

Chroniqueur à Vanity Fair et journaliste associé à la Hoover Institution de Stanford, Californie.

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