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Kenya: pugilat

Le vote d'une loi controversée visant à renforcer la législation en matière de sécurité du Kenya afin d'améliorer la lutte antiterroriste, a tourné jeudi à la foire d'empoigne et a dû être suspendu.

"Nous ne pouvons permettre à cette Chambre de bafouer la Constitution", avait lancé, debout, John Mbadi, député de l'opposition, alors que le président de la Chambre, Justin Muturi, venait de refuser toutes les demandes de celle-ci de reporter le scrutin, entamé dans une ambiance électrique.

L'opposition et les défenseurs des droits de l'Homme reprochent à cette loi de porter atteinte aux libertés fondamentales.

Le vote - article par article - a ensuite commencé dans un vacarme venu des bancs de l'opposition, rendant à peine audible la lecture des dispositions, avec des députés chantant à pleine poitrine "bado mapambano" ("la lutte continue" en swahili), un chant du combat pour la démocratisation des années 1990.

Un député de l'opposition s'est ensuite rendu vers les bancs de la majorité pour arracher le texte des mains d'un de ses collègues et le déchirer, provoquant jets de papiers et une échauffourée au centre de la Chambre.

Après avoir vainement tenté de ramener le calme, le président de l'Assemblée a suspendu la séance pour 30 mn et la retransmission télévisée a été interrompue. Les travaux n'ont pas repris à l'heure prévue en raison d'un début de bagarre entre députés et la suspension a été prolongée jusqu'en début d'après-midi, selon un journaliste local sur place.

Mercredi, des commissions parlementaires réunissant des députés des deux grandes coalitions - présidentielle Jubilee et Cord de l'opposition - n'avaient pas réussi à trouver un consensus sur le texte, malgré quelques modifications "cosmétiques" selon l'opposition. Cette dernière avait annoncé qu'elle s'opposerait au texte dans son ensemble et promis des débats animés.

Cette loi "est une attaque grave contre les libertés dont jouissent les Kényans aujourd'hui. Nous pensons que les amendements ne sont qu'un moyen d'enrober le projet", a déclaré Moses Wetang'ula, un des dirigeants de Cord, cité par la presse.

Le président Uhuru Kenyatta a appelé les parlementaires à adopter la loi pour permettre au pays de faire face aux défis sécuritaires auquel il est confronté, notamment la menace posée par les islamistes somaliens shebab qui ont multiplié leurs attaques au Kenya depuis l'assaut contre le centre commercial Westgate de Nairobi - au moins 67 morts - en septembre 2013.

"Il n'y a rien à craindre de cette loi, à moins que vous ne soyiez impliqués dans des activités criminelles", a assuré mercredi le chef de l'Etat, dont le gouvernement est sous le feu des critiques pour son incapacité à juguler la menace shebab.

Le Kenya est le théâtre d'attaques attribuées aux islamistes depuis qu'il a envoyé son armée combattre les shebab dans le sud somalien en octobre 2011.

Début décembre, le ministre de l'Intérieur Joseph Ole Lenku et le chef de la police David Kimaiyo ont été limogés après un nouveau massacre des shebab dans le nord-est du Kenya. Une série de raids des islamistes somaliens sur la côte kényane et dans des zones frontalières de la Somalie ont fait plus de 160 morts depuis juin.

Mercredi soir, neuf ambassadeurs occidentaux (Etats-Unis, Royaume-Uni, Australie, Pays-Bas, Allemagne, Danemark, France, Suède, Canada) ont, dans un rare communiqué commun, exprimé, en langage feutré, leurs inquiétudes sur ce texte.

"Il est important que cette législation, tout en renforçant la sécurité, respecte les droits de l'homme et les obligations internationales" du Kenya, ont-ils expliqué.

L'opposition et plusieurs ONG ont prévu de manifester jeudi à Nairobi si le texte était adopté. Une poignée de protestataires étaient rassemblés dans la matinée devant l'Assemblée, sous la surveillance d'environ 200 policiers. Six manifestants ont été arrêtés, selon des journalistes sur place.

Amnesty et Human Rights Watch ont dit récemment craindre un "retour à l'Etat policier des années 1980 et 1990", du temps de l'autocrate Daniel arap Moi.

Les défenseurs des droits de l'Homme dénoncent de nombreux abus des forces de sécurité dans la lutte antiterroriste - notamment accusées d'exécutions extrajudiciaires - et l'impunité dont elles bénéficient.

Le projet prévoit, entre autres, de porter de 90 à 360 jours la durée de garde à vue des suspects "d'actes terroristes", d'allonger les peines de prison et de faciliter les écoutes téléphoniques.

Il rend les journalistes, dont les articles ou reportages "gênent l'enquête ou des opérations liées à la lutte contre le terrorisme", passibles de trois ans de prison, de même que ceux qui publient des images de "victimes d'attaques terroristes" sans l'accord de la police.

Il stipule aussi que quiconque "défend, glorifie, conseille, incite ou favorise un acte terroriste ou sa préparation" encourt jusqu'à 20 ans de prison, sans autre détails sur la portée de cette disposition.

 

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