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Egypte: dans les rues et les bus, les opposants craignent la délation

Discussions chuchotées dans les transports en commun, citoyens zélés jouant aux indics: dans les lieux publics en Egypte, l'inquiétude règne lorsqu'il s'agit de parler politique, et critiquer le régime du président Abdel Fattah al-Sissi est risqué.

Ce climat délétère est renforcé par la sanglante répression que le pouvoir mène contre l'opposition, religieuse comme laïque, depuis que l'ex-chef de l'armée Sissi a destitué le président islamiste Mohamed Morsi en juillet 2013. 

Elu chef de l'Etat haut la main en mai 2014, M. Sissi jouit d'un quasi-culte de la personnalité dans un pays traumatisé par trois années de chaos politique et économique après la révolte populaire qui a chassé Hosni Moubarak du pouvoir en 2011.  

Mais alors que policiers et soldats sont omniprésents dans les rues du Caire et que certains citoyens se sont donné pour mission de pourchasser toute voix dissidente, les militants multiplient les précautions: pas de discussions politiques en public, téléphones sécurisés et réunions dans des cafés de confiance seulement.

Un étudiant, Abdel Rahmane, raconte une scène dont il a été témoin fin septembre dans un minibus. Une femme critique le président Sissi. Un jeune homme, encouragé, renchérit. La passagère, qui lui avait tendu un piège, appelle alors des policiers par la fenêtre, les enjoignant d'arrêter un "terroriste des Frères musulmans", la confrérie islamiste de Morsi qui a été classée "organisation terroriste" en décembre 2013.

Le jeune homme est immédiatement interpellé.

"Maintenant, je dis à mes amis de ne pas parler politique dans les transports, dans la rue ou au café", affirme Abdel Rahmane dans les locaux d'un mouvement de jeunes de gauche.

L'incident n'est pas un cas isolé: le 13 décembre, deux Anglo-égyptiens et leur cousin ont été arrêtés dans le métro du Caire, et brièvement détenus. Un passager avait affirmé à la police les avoir entendus planifier des attaques.

Les autorités accueillent favorablement cette "coopération" des civils. "Cela montre que le citoyen est conscient des dangers et des défis du moment", justifie le porte-parole du ministère de l'Intérieur Hani Abdel Latif, soulignant que la police examine chaque cas pour éviter d'interpeller des "innocents". 

Depuis janvier, les appels de dénonciation ont "fortement augmenté", ajoute-t-il.

 

- Le rôle des médias -

 

M. Sissi est accusé par des ONG de défense des droits de l'Homme d'avoir instauré un régime encore plus autoritaire que celui de Moubarak. 

Depuis l'éviction du président islamiste, plus de 1.400 manifestants pro-Morsi ont été tués par les forces de l'ordre. Plus de 15.000 Frères musulmans ou sympathisants ont été emprisonnés et des centaines condamnés à la peine de mort ou à de lourdes peines de prison dans des procès de masse expéditifs.

Entre 2011 et la chute de Morsi, "il y avait plus de liberté, nous pouvions nous réunir même dans les jardins publics," se souvient Karim Taha, du mouvement du 6 avril, fer de lance du soulèvement de 2011. Désormais "c'est juste impossible," déplore-t-il.

Youssef Salhen, porte-parole d'un mouvement estudiantin "contre le coup d'Etat", ne parle jamais politique dans les transports et les photos de manifestations sur son portable sont masquées grâce à une application. 

Pour le politologue Sherif Mohi el-Din, le phénomène du "citoyen-indic" est encouragé par les médias, pro-Sissi dans leur quasi-totalité. Début novembre, un animateur de télévision appelait ainsi les téléspectateurs à "frapper" les Frères dans le bus, dans le métro ou dans le train.

"Je dénoncerais mon propre fils à la police si c'était un Frère musulman," s'exclame Saad al-Kashef, un camionneur de 65 ans dans un café du Caire.

Ali Safey el-Din, ancien membre du mouvement du 6 avril, a abandonné son engagement après que sa mère l'a dénoncé à la police en janvier. "C'est une femme au foyer, elle suit des animateurs de télévision qui accusent les militants d'être des traîtres", explique le jeune homme, qui a passé quatre jours en détention provisoire.

"Si quelqu'un dans la rue ou dans le métro t'interroge sur tes positions politiques, tu as peur de lui donner ton opinion réelle", résume Ahmed, un militant qui utilise un nom d'emprunt. 

Emprisonné neuf jours en janvier, cet homme de 27 ans avait été interpellé dans le métro: "un policier ou un citoyen pro-régime" l'avait entendu parler au téléphone de révolution, de manifestations et de ses camarades derrière les barreaux.

 

AFP

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