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Photo: Oussama ben Laden/Reuters
Photo: Oussama ben Laden/Reuters

Le Sahel, sanctuaire d'al-Qaida

Face à des Etats défaillants et jouant de frontières incontrôlables, les djihadistes ouvrent un nouveau front.

Sept personnes (cinq Français, un Togolais et un Malgache) ont été enlevés au Niger dans la nuit du 15 au 16 septembre 2010. Bernard Kouchner, a évoqué la responsabilité d'al Qaida au Maghreb islamique, même si l'enlèvement n'a pour le moment pas été revendiqué.

Nous republions l'article sur l'Aqmi paru après la revendication de l'assassinat de Michel Germaneau, Français enlevé en avril au Niger.

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Y a-t-il eu des négociations entre la France et les djihadistes d'al Qaida au Maghreb islamique (Aqmi) qui retenaient Michel Germaneau en otage et l'ont exécuté? Non, selon les autorités françaises qui affirment n'avoir eu aucun contact avec les ravisseurs. Le groupuscule islamiste, lui, assure le contraire, dans un message diffusé dimanche 1er août par des sites proches de son idéologie. «Honte à la France et à son président, qui a lancé son raid alors que des négociations étaient en cours», déclare le chef d'Aqmi, l'Algérien Abdelmalek Droudkal. Michel Germaneau, âgé de 78 ans, était détenu par une cellule d'Aqmi dirigée par un autre Algérien, Abdelhamid Abou Zeïd. Décrit comme «violent et brutal», ce dernier a exécuté, il y a 13 mois, Edwin Dyer, un otage britannique. L'Aqmi réclamait alors que Londres oeuvre à la libération de membres de l'organisation prisonniers dans des pays du Sahel. Les Britanniques avaient refusé.

L'assassinat de Michel Germaneau illustre à la fois la montée en puissance d'al Qaida au Sahel, une région désertique qui fait cinq fois la superficie de la France et où, les frontières sont quasi inexistantes, et le poids grandissant des Algériens dans cette organisation. Depuis que le Groupe salafiste pour la prédication et le combat (Gspc), créé en 1998 par l'Algérien Hassan Hattab, a fait allégeance, en janvier 2007, au chef spirituel d'al Qaida, Oussama Ben Laden, le groupe terroriste algérien a gagné des galons dans le cercle des intégristes africains. Abdelmalek Droukdel, l'émir d'Aqmi, surnommé le Ben Laden du Maghreb, recrutent ses hommes dans des pays comme la Somalie, la Mauritanie, le Nigeria. Profitant des conflits religieux, Droukdel multiplie les appels au Jihad en direction des pays de l'Afrique subsaharienne. Il propose, entre autres, d'encadrer et d'entrainer les potentiels candidats à la guerre sainte.

Un chimiste à la tête du Jihad

Abdelmalek Droukdel, alias Abou Moussab Abdelwadoud, est né, il y a quarante ans, à Meftah, dans la banlieue sud d'Alger. Dès l'enfance, il fréquente les milieux fondamentalistes algériens. Avec l'émergence du Front islamique du salut (Fis), le jeune Droukdel adhère aux idéaux islamistes. Licencié en chimie en 1994, il rejoint le maquis la même année, matérialisant ainsi son engagement au sein du Groupe islamique armé (GIA). Cet homme, qui a l'ambition de fédérer les intégristes africains,  préside aux destinées d'al Qaida au Maghreb islamique (Aqmi) qu'il a placé sous la tutelle d'Oussama Ben Laden.

Ce groupe terroriste, confie un spécialiste du terrorisme en Afrique subsaharienne, comptait en juillet 2010 près de 300 membres organisés en deux Katibas, sorte de camps d'entrainement mobiles qui opèrent par surprise. Essentiellement constitués de jeunes Somaliens, Mauritaniens et Nigérians, ces Katibas ont adopté le mode de vie des bédouins. Ils sont nomades et vivent des rapts et des taxes qu'ils prélèvent sur les caravanes de passage dans le Sahara. Ils sont dirigés par les lieutenants algériens de l'émir, Mokhtar Belmokhtar, un Algérien de 38 ans, qui a établi ses quartiers dans le Nord Mali, et Abdelhamid Abou Zeid, le ravisseur de Michel Germaneau. Spécialiste des prises d'otages et des exécutions de touristes occidentaux. Mais, certaines sources parlent d'un réseau de bandits en tout genre, qui enlèvent des Occidentaux de leur propre initiative avant de les revendre aux terroristes d'Aqmi. Ces derniers s'adonnent à toute sorte de trafic pour financer leurs activités terroristes et faire vivre leurs combattants, qui le plus souvent ont abandonné famille et patrie pour la cause.

Avec la double mission d'instaurer «un califat planétaire» et de «combattre les croisés», les terroristes ont fait de la bande saharo-sahélienne, leur zone d'opération privilégiée. En raison de ses richesses naturelles –uranium,pétrole, gaz–, cette région désertique suscite la convoitise des pays occidentaux, de la Chine et... des terroristes islamistes.

Des frontières poreuses, une zone désertique difficile d'accès, des touristes occidentaux en expédition, les émules de Ben Laden et d'Abou Moussab Al-Zarkaoui ne pouvaient rêver de meilleur cadre pour faire leur nid en Afrique. Ils orchestrent des attentats suicides contre des cibles militaires en Algérie, enlèvent et assassinent des touristes occidentaux, organisent des prises d'otages et s'adonnent occasionnellement au trafic de drogue et à la contrebande. Et pour tous ces crimes sont activement recherchés par Interpol.

Sur le plan géopolitique, la région est formée d'Etats instables. La Mauritanie est en passe de battre le record du monde de putschs militaires tandis qu'au Niger une junte a chassé le président Tandian du pouvoir. Traqués par les forces de sécurité algériennes, les terroristes ont ouvert un front en Afrique subsaharienne. Une aubaine parce que les États de la région ne sont pas assez forts pour repousser leurs assauts. 

Forte tradition d'instabilité

Moustapha Sow, doctorant en histoire à l'université Cheikh Anta Diop de Dakar rappelle la tradition d'instabilité du Sahel.

 «Historiquement, le Sahel avait été le centre du commerce transaharien entre les pays du nord et ceux du sud. C'était un carrefour commercial qui a perdu son aura à cause de la présence européenne qui a réorienté les pistes commerciales avec le commerce transatlantique. En cette période, les marchands étaient souvent victimes de guet-apens et de banditisme.»

Les pays de la zone saharo-sahélienne, l'Algérie et surtout la Mauritanie et le Mali, ne semblent pas suffisamment armés pour contrer ces hommes du désert. Engagés dans une guerre imposée par les conséquences de l'après 11-septembre, ils n'ont pas les moyens de contenir l'assaut des terroristes. Cette tâche est d'autant plus difficile que cette région désertique, qui va de l'océan Atlantique à la mer rouge, est une terre d'irrédentisme. Le Polisario revendique son autonomie dans le Sahara occidental, la rébellion Touareg sévit dans le nord du Mali, les Toubous du Tchad réclament leur indépendance.

Dans ce contexte, la France a bien du mal à avoir une stratégie militaire cohérente. Babacar Justin Ndiaye, consultant international sénégalais, explique cette difficulté par l'immensité de «la zone de non droit»:

«Au risque de s'embourber dans une guerre sans issue, la France ne peut pas avoir de programmes militaires au Sahara. Elle ne peut opérer que par des opérations ponctuelles».

Extrêmement mobiles et bénéficiant, selon un officier malien, de soutiens au sein des forces armées des différents pays concernés, Aqmi n'a pas fini de semer la terreur dans le désert.

«Personne ne maîtrise leur organisation. La porosité des frontières leur permet de passer d'un pays à un autre sans grande difficulté. Ils connaissent les mouvements de toutes les armées parce que certains de leurs frères sont sous les drapeaux. Il est extrêmement difficile de mettre fin à leurs agissements», déplore un officier malien ayant participé à l'analyse de l'attaque franco-mauritanienne visant à libérer l'otage français Michel Germaneau.

Stratégie commune

Au Mali, la rébellion touareg du nord ne laisse pas à l'armée les moyens de s'en prendre aux islamistes. Aqmi tire profit de l'irrédentisme des tributs touaregs, avec qui il a fini par nouer des relations de bons voisinage. Ibrahim Ag Bahanga, le chef de file de cette rébellion du Nord-Mali, serait aujourd'hui lié à ces djihadistes avec qui, il a pourtant eu des différents en 2006.

Conscient de ses limites face à une probable alliance Touareg-Aqmi, le président malien s'est engagé à réunir ses pairs pour élaborer une stratégie commune de lutte contre le terrorisme. Il préconise la mise sur pied d'un commandement régional mais bute sur des différents politico-diplomatiques. Après la libération de quatre terroristes par Bamako en échange de l'otage français Pierre Camatte, Alger et Nouackchott avaient exprimé leur désapprobation en rappelant leurs ambassadeurs.

Tandis que les pays concernés ne parviennent pas à s'entendre pour se défendre, al Qaida au Maghreb islamique continue de tisser sa toile et d'avancer vers le sud.

Ndèye Khady Lo

Ndèye Khady Lo

Journaliste sénégalaise.

Ses derniers articles: Les ferrailleurs sénégalais en guerre contre les Chinois  Sénégal, requiem pour le «Sopi»  Peur sur Dakar 

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