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Elèves d'une madrasa (école islamique) de Yaoundé au Cameoun (2009) REUTERS/Finbarr O'Reilly
Elèves d'une madrasa (école islamique) de Yaoundé au Cameoun (2009) REUTERS/Finbarr O'Reilly

Ces enfants qui rêvent de devenir Sarkozy

Imprégnés par la culture et le mode de vie à l'occidentale, les jeunes africains ont érigé en modèles des personnalités françaises et laissent peu de place aux figures du continent noir.

 Je m’appelle Eric. Je récite depuis l’âge de six ans une trentaine de fables de La Fontaine, j’ai souscrit un abonnement Internet à Orange, comme tout un chacun, je sais citer le journal Le Monde quand cela s’impose, il m’arrive de jouer au PMU, un jeu de paris, c’est au groupe Castel que je dois mes cuites les plus mémorables, c’est du sucre de Jean Louis Vilgrain que je mets dans mon café et pour aller voir ma bonne amie qui habite à cinq heures de distance, j’emprunte les trains de Bolloré.

Je pense, je dors, je vis en français, et c’est encore dans cette belle langue française que j’aime ma belle Laura qui, l’été dernier, s’est offerte une escapade parisienne, point majeur dans la liste des choses à faire de tout parvenu qui se respecte et veut se mettre à niveau. Pourtant, je suis un Camerounais convaincu, tout ce qu’il y a de plus courant en Afrique.

L’exode des beautés ou la traite des femmes

On a beau jeu de se plaindre de la fuite des cerveaux qui saigne à blanc les ressources humaines africaines. L’on ne se plaint pas assez à mon sens de la formidable fuite des plus belles de nos femmes! A-t-on jamais cherché à savoir pourquoi les Noires préfèrent les Blancs?

Toute discrimination, par définition, est inégalitaire, injuste, négative. Mais voilà, il y a des exceptions à ce principe (discrimination positive), comme nous en avons relevé au racisme (racisme positif), et comme il en existe probablement aux types et autres extrapolations dégagés dans la question du paragraphe précédent: «Moi, je ne suis pas comme cela! Un Blanc, j’peux pas, c’est physique, c’est épidermique… Je ne consomme que du nègre.»

Sans doute, madame. Votre préférence, loin de nous contredire, conforte l’intuition peu discutable et facilement mesurable que, autant les hommes en Afrique préfèrent généralement les «brunes», c’est-à-dire les femmes les moins foncées, les plus claires, les plus approximativement blanches, autant la plupart des grand-mères noires rêvent d’un petit-fils «métis», plus précisément mulâtre. «Les Blacks, on les aime, mais c’est les toubabs (blanc en wolof) qu’on préfère!»

Le fait est que c’est l’environnement qui conditionne amoureusement l’être humain. Combien sont-ils d’hommes qui n’aimeraient pas mieux avoir a priori une latino, une Afghane au regard noir et aux longs cheveux soyeux que leur compatriote la plus proche? Personne ne tombe amoureux d’une idée ou d’un idéal, c’est le concret qui délimite le cours de l’histoire et l’on finit toujours par tomber amoureux de sa voisine au quartier, sa camarade de classe, sa collègue, la fille qu’on a rencontrée plutôt que celles, nombreuses et autrement jolies, qu’on n’a jamais vues qu’en rêve et au cinéma. C’est pour ainsi dire l’offre amoureuse qui crée la demande.

La télévision véhicule tellement d’idées fausses et de rêves impossibles. Ainsi est-il courant de s’entendre soupirer, à la fin d’un épisode du feuilleton américain The Bold and The beautiful (Amour, gloire et beauté): «Les Blancs sont romantiques, ils font si bien l’amour». Exactement le genre de phrases que l’on n’a jamais entendu chez les concernés à leur propre sujet.

Du reste, un magazine québécois dans les années 2000, n’en faisait pas les amants les plus courus de ces dames. Il faut rétablir cette vérité première à l’intention de ceux qui professent le romantisme d’un peuple au détriment de l’autre: ces films, ces séries qui font pleurer les femmes noires, sont produits par des occidentaux à destination de leur propre public, ou par des latinos soucieux de faire rêver d’abord les latinos, quitte à toucher par ricochet l’être universel.

En d’autres termes, les scènes produites par le cinéma ne sont pas forcément celles qui collent le plus à la réalité. Pour mieux traduire leurs émotions, elles devraient s’émerveiller devant la beauté de l’amour plutôt que le romantisme des Blancs qui est aussi peu répandu que celui des Noirs.

Les Noirs eux-mêmes sont souvent appréciés par les Blanches pour être attentionnés, sexuellement performants… Certaines se gargarisaient de cette idée du «black cool» pour justifier leur attrait frénétique de l’épiderme «ultra-mélaniné », du cheveu crépu et du rythme dans la peau, clichés éternels mais non moins efficaces!

Dorénavant, c’est une banalité, il n’est pas jusqu’aux chaînes de télévision (Scènes de ménage, M6) qui nous présentent de beaux couples dominos d’Afrofrançais. Si les Noires se décapent furieusement avec des produits chimiques, les Blanches bronzent religieusement au laser: toutes auront, le cas échéant, le cancer en partage.

La médiocrité volontaire

Oscar Wilde récemment a piqué un coup de blues au paradis. Il lui est venu l’idée de revenir à la vie terrestre. Saint Pierre (premier évêque de Rome) et lui ont alors choisi sa destination au pifomètre, dans une mappemonde divine. Et c’est le Cameroun, siège du «Char des dieux», qui a été choisi pour abriter son escapade africaine.

Oscar Wilde ferait un bien fou au rayonnement de la littérature de ce pays, mais c’est sans compter le zèle d’une administration procédurière. Saint Pierre a en effet négligé de prévenir la présidence de la république de l’arrivée de l’illustre hôte.

Sur place, à la traditionnelle question de l’agent de douanes qui lui demandait s’il avait quelque chose à déclarer, le bon bougre a déclaré, et c’est une affirmation parfaitement vérifiable: «Je n’ai rien à déclarer excepté mon génie!» La monumentale bourde!

-Mauvaise réponse, aurait alors fait l’agent qui, manifestement, ne connaissait pas l’illustre écrivain. Vous n’entrerez pas dans notre territoire et attendrez sur place le prochain vol pour la France. Et puis, il n’y a rien à quoi puisse servir le génie dans ce pays… Rien… à part bien sûr renverser Paul Biya ou lui piquer sa jeune épouse dont les Américains se sont inspirés pour dessiner Marge Simpson, héroïne de la série éponyme.

En raison du mauvais accent de l’agent, l’écrivain de génie a cru à une bonne blague.

-Comment le pourrais-je puisque je suis gay? Je n’ai mais alors pas du tout l’intention de renverser Pol Ubuya.

-Peu importe, si ce n’est vous, c’est l’un des vôtres.

-Je viens du paradis où l’on s’occupe fort peu de politique africaine. En plus, qu’irais-je faire en France puisque je suis anglais?

-Peu importe votre nationalité, c’est avec la France que nous avons des accords d’extradition de génie. Senghor, Mongo Beti, Yannick Noah, Manu Dibango, tous ont dû y élire domicile.

-Vous devez me laisser entrer parce que votre littérature a besoin de moi.

-Nous n’avons pas d’éditeur, la littérature ici, c’est un snobisme monsieur, c’est pour ceux qui en veulent à notre guide… Et puis, de vous à moi, si Pierre a pu admettre un homosexuel, un syphilitique notoire au paradis, je doute qu’ici Paul fasse preuve de la même tolérance administrative. Vous êtes homosexuel, c’est ici un délit, vous n’avez pas de visa, c’est un autre délit, enfin vous avez du génie, c’est un crime! Chez nous, le talent n’absout personne, un génie est un vaurien comme un autre, vous comprenez?»

Si cet échange n’a pas eu lieu, il aurait pu se passer, tant les puissants mettent de l’application à éviter que la lumière des rayons de soleil ne parviennent jusque chez les plus humbles.

D’abord les cerveaux, ensuite les femmes…et enfin les enfants

A l’école primaire, j’ai eu la chance d’aller dans un établissement huppé qui recrutait des élèves de nationalités différentes. Mon institutrice, madame Beni, nous avait une fois posé la question de savoir ce que nous voulions devenir plus tard. Beaucoup aspiraient à être «docteur», mais je ne rêvais que d’une chose qui m’avait valu d’être la tête de turc de l’école durant toute ma scolarité.

J’avais en effet affirmé que je voulais aller sur la lune. Au départ, ça n’avait pas interpellé grand monde, mais quand madame Beni, avec son rire communicatif d’institutrice jalouse avait répliqué: «Sur la lune? Mais Eric, tu y es en permanence, sans avoir attendu d’être grand pour cela», je suis devenu la risée de ma classe.

Mes camarades de classe avaient rapidement déduit que je rêvais d’être un rêveur. Dieu seul sait si mon ambition ultime a toujours été d’être astrophysicien. Je savais qu’on ne le devenait qu’en allant étudier en Europe, cela avait dû être un aiguillon de ce rêve fou: il fallait voyager à travers le monde si je voulais un jour voyager jusqu’à la lune.

Mon meilleur ami d’alors, un Congolais du nom de Julio Makouba avait eu une réponse plus folle que la mienne, mais personne n’avait trouvé cela drôle. Quand moi, aujourd’hui encore, j’en ris aux éclats. Julio avait dit vouloir être président de la république, pas moins! L’institutrice avait précisé sa question, en disant qu’elle parlait du métier que nous voulions exercer, que président de la république, ça n’est pas un métier, un président, c’est une fois tous les 35 ans pour un pays dont l’espérance de vie est de 48 ans. Vos chances sont plus proches de zéro!

Je serai comme Sarkozy

Julio était resté sans voix, furieux, et si je n’avais pas retenu son sac, il se serait bien enfui. Le lendemain, sans que personne ne lui demande rien, Julio s’était levé et avait dit à madame Beni qu’il serait militaire. On l’avait félicité de cette respectable vocation.

Quand de manière fortuite, des années plus tard, je l’ai rencontré dans un café à Paris, il était accompagné d’un beau garçon attendrissant et très volubile. «Alors mon garçon, que feras-tu plus tard? Quand tu seras grand comme papa?» Le petit de Julio a répondu d’un ton qui n’accusait pas le moindre doute et n’aurait pas souffert la moindre contestation: «Je serai comme Sarkozy Julio a anticipé sur ma réflexion et m’a fait savoir que c’était dans les gènes. Je lui ai opposé qu’il avait bien abandonné son ambition présidentielle… qu’il voulait être militaire et d’ailleurs qu’il ne l’avait pas finalement été.

Mon bel ami m’a rétorqué qu’à l’époque dans son pays, tous les présidents de la république étaient des militaires. Sassou Nguesso et tous ses prédécesseurs avaient été dans l’armée. Qu’il n’avait jamais vu le treillis que comme un tremplin. Il conclut en disant qu’il était devenu diplomate, comme son père, parce que l’uniforme, aujourd’hui, ça n’était plus la voie royale pour accéder à la présidence de la république.

De quoi rêvent nos jeunes, nos enfants? S’en trouvent-ils le soir à la maison qui disent vouloir ressembler à Obiang Nguéma, à Omar Bongo, à Kadhafi, ou à Paul Biya? Sarkozy est devenu synonyme de réussite, de pouvoir dans la bouche des enfants qui n’entendent rien à la politique. Mais il est constant qu’aucun enfant ne s’identifie jamais à nos dirigeants.

Est-ce cette irrépressible soif de la France? La France, qui après nous avoir pompé nos cerveaux, nos athlètes, nos plus belles femmes, s’attaque maintenant à nos enfants? Nos identités diluées dans l’identité française et cette étouffante mondialisation finissent par nous rendre incomparablement sympathique Arnaud Montebourg.

Non pas parce qu’il est un Francofrançais dont la compagne est une Afrofrançaise, mais parce que, en parlant de démondialisation, il nous donne l’espoir que le jour vient où nous réapproprierons nos génies, nos beautés et pourrons servir nous-mêmes de modèles à nos enfants.

Laura est arrivée, Eric doit prendre congé de vous et vous salue bien bas depuis son laboratoire d’écriture intersidéral!

Eric Essono Tsimi

 

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Eric Essono Tsimi

Eric Essono Tsimi est un dramaturge camerounais. Il est l'auteur de l'ouvrage Le jeu de la Vengeance (éd.Sopecam, 2004), et publie régulièrement des tribunes dans les quotidiens Mutations et Le Messager au Cameroun.

Ses derniers articles: Opération Serval: une néocolonisation choisie  Centrafrique: Biya snobe Bozizé  Depardieu, au Cameroun, les riches sont des dieux! 

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