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Des combats à Syrte, le 12 octobre 2011. REUTERS/Anis Mili
Des combats à Syrte, le 12 octobre 2011. REUTERS/Anis Mili

Libye, malheur aux vaincus

La bataille de Syrte est achevée. Quel sort sera réservé aux civils et aux combattants pro Kadhafi?

Mise à jour du 20 octobre 2011. Les forces du nouveau régime en Libye affirment avoir pris le contrôle de Syrte, le dernier bastion du régime déchu de Mouammar Kadhafi, après plus d'un mois de combats meurtriers. Selon le CNT (Conseil national de transition), le colonel Kadhafi serait mort.

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La question est simple et mérite d’être posée. Existe-t-il de bons civils libyens et des mauvais? Autre interrogation : en quoi le sort d’un habitant de Syrte – ou de Bani Walid est-il différend de celui de Benghazi? Pourquoi intervenir pour sauver le second et détourner la tête quand les premiers sont sous le feu de l’artillerie lourde et sous la menace de futurs règlements de compte?

A y regarder de près, la situation libyenne n’évolue jamais comme on s’y attend et emprunte toujours d’étranges méandres. Rappelons le fait que les rebelles n’ont pas été capables de renverser par eux-mêmes le régime de Kadhafi et que leur cause est devenue soudainement controversée – dans le monde arabe mais aussi en Occident – dès lors que l’Otan est intervenue pour les soutenir. Or, au risque de se répéter, la mission première de l’alliance était de protéger la population civile de Benghazi et des autres villes insurgées. Pourquoi donc ne pas protéger celle de Syrte? Parce qu’elle appartient au mauvais camp? A celui des vaincus? Autrement dit, vae victis… Malheur aux vaincus!

 La fin des combats toujours repoussée

Cela fait plusieurs semaines que l’on nous promet la fin des combats en Libye et le retour à un calme qui permettrait à l’ensemble de la population de fêter sa libération. Or, Syrte résiste encore. Les troupes loyales à Kadhafi s’y défendent depuis plusieurs semaines et obligent même les troupes du CNT à reculer. Au beau milieu des affrontements, des civils tentent de survivre. Certains n’ont pas les moyens de quitter la ville tandis que d’autres craignent de le faire par peur de doubles représailles. D’une part, celles des pro-Kadhafi qui ont besoin de boucliers humains et qui verraient dans leur départ une trahison. Et, d’autre part, celles des désormais ex-rebelles mus par un désir de se venger qui se vérifie chaque jour dans les villes libérées. Car la chasse à l’homme et les règlements de compte sont une réalité dans la Libye d’aujourd’hui. Jeudi 13 octobre, Amnesty International (AI) a publié un rapport demandant aux nouvelles autorités libyennes de mettre fin aux détentions arbitraires et à l’usage de la torture pour débusquer les responsables de l’ancien régime. L’ONG va même plus loin puisqu’elle estime que la «nouvelle Libye est ‘entachée’ par les atteintes aux droits humains dont sont victimes les prisonniers» ces derniers étant estimés à 2500 pour Tripoli et Zawiya.

Arrestations arbitraires et tortures

Certes, plusieurs membres du CNT ont appelé leurs combattants à respecter les droits de la personne humaine mais le jugement d’Amnesty international reste sévère.

«Le risque est réel qu’en l’absence de mesures fermes et immédiates, certaines pratiques du passé ne soient remises au goût du jour. Les arrestations arbitraires et la torture ont en effet caractérisé le régime du colonel Kadhafi», relève ainsi un communiqué de l’organisation en citant Hassiba Hadj Sahraoui, directrice adjointe du programme Afrique du Nord et Moyen-Orient d’Amnesty International.

Et d’ajouter qu’Amnesty international a «bien conscience que les autorités de transition sont confrontées à de nombreux problèmes» tout en estimant que «si elles ne rompent pas clairement avec le passé dès aujourd’hui, elles feront passer le message selon lequel il est toléré dans la nouvelle Libye de traiter les prisonniers de cette manière».

Responsabilité des grandes puissances

Cette critique vaut aussi pour les grandes puissances ayant soutenu le CNT. De la France à la Grande-Bretagne en passant par le Qatar et les Etats-Unis, leur responsabilité est clairement engagée vis-à-vis non seulement des prisonniers mais aussi et surtout vis-à-vis du sort des populations civiles de Syrte, de Bani Walid et des autres localités qui refusent l’allégeance au nouveau pouvoir. Qui peut jurer qu’il n’y aura pas de règlements de compte après la chute de ces villes? Qui peut jurer qu’une épuration violente ne va pas marquer dans le sang l’histoire de la nouvelle Libye, préparant en cela de futures vengeances?

Il est étonnant et scandaleux que les capitales occidentales restent muettes à ce sujet. Bien sûr, l’heure est à la course de vitesse pour les futurs contrats puisque les délégations de patrons et d’hommes d’affaires européens se succèdent à Tripoli en un bal obscène qui fleure bon le néocolonialisme. Mais tout de même! On peut faire des affaires et accorder un minimum d’attention au sort de populations civiles qui se retrouvent punies parce qu’elles résident dans la ville favorite de l’ex-Guide. Comment se fait-il qu’aucune initiative diplomatique ne soit apparue pour obtenir une reddition sans effusion de sang? Pourquoi aucun appel n’a été émis depuis Paris, Londres, Doha ou Washington pour que cessent les combats?

«Parce que ce n’est pas la logique de cette guerre et parce que le CNT a besoin d’une victoire totale pour asseoir son pouvoir» confie à SlateAfrique un observateur bien placé.

Il est vrai que le nouveau pouvoir libyen est déjà contesté par quelques factions armées dont les islamistes. Il est vrai aussi qu’il n’a toujours pas composé son nouveau gouvernement du fait de la menace que fait peser la résistance kadhafiste. Mais ce genre de situation peut vite mener à de sanglants dérapages. Les membres de l’Otan ont aidé le CNT à gagner «sa» guerre. Ils doivent l’aider à construire la paix civile au plus vite voire exiger cela de lui.

 Akram Belkaïd

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Akram Belkaïd

Akram Belkaïd, journaliste indépendant, travaille avec Le Quotidien d'Oran, Afrique Magazine, Géo et Le Monde Diplomatique. Prépare un ouvrage sur le pétrole de l'Alberta (Carnets Nord). Dernier livre paru, Etre arabe aujourd'hui (Ed Carnets Nord), 2011.

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