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Des manifestants anti-Gbagbo à Abidjan, Côte d'Ivoire, le 19 février 2011. REUTERS/Luc Gnago
Des manifestants anti-Gbagbo à Abidjan, Côte d'Ivoire, le 19 février 2011. REUTERS/Luc Gnago

Gbagbo doit partir

Si le chef de l'Etat sortant doit quitter le pouvoir, ce n'est pas pour faire plaisir aux Occidentaux, mais simplement pour servir les intérêts des Africains.

Il doit partir, mais pas parce que la France, les Etats-Unis et les Nations Unies l’ont dit. Après les affaires irakiennes, palestiniennes, le génocide au Rwanda et les élections au Gabon, on sait que ces grandes puissances occidentales peuvent être aveuglées par leurs intérêts personnels.

Les récentes publications de WikiLeaks viennent apporter de l’eau au moulin de ces intellectuels africains, qui soutiennent la thèse des complots et les ingérences des Occidentaux dans les affaires africaines.

Il doit partir, mais pas parce que la Commission électorale indépendante a déclaré Alassane Ouattara victorieux de la présidentielle du 28 novembre 2010, ce sans l’aval de la Cour constitutionnelle, seule habilitée à légitimer les résultats.

En Afrique, on est habitué aux élections volées. Nombreux sont les présidents qui passent avec plus de 80% des votes. Il y en a même qui refusent de partir après avoir perdu les élections et qui se font remplacer par leur fils après des élections frauduleuses —ou après leur mort.  A ceux qui ne sont pas contents, ils disent: «Et alors, y’a quoi même?»

Il doit partir, mais pas parce qu’il a eu tort de dire tout ce qu’il a dit sur Alassane Ouattara, surtout concernant les origines de ce dernier [Certains adversaires de Ouattara remettent en doute sa nationalité ivoirienne et l’accusent d’être burkinabè, ndlr] et ses relations avec les capitalistes français et américains —qui ne demandent qu’à recoloniser l’Afrique.

Faire progresser la démocratie

Gbagbo doit partir parce qu’un temps est révolu en Afrique: Ben Ali en Tunisie l’a compris, et Moubarak en Egypte vient de le comprendre. Son départ mettra en garde, avec encore plus de force, toute l’Afrique contre les aberrations, et permettra enfin de dire: «Y’en a marre des présidents à vie, de leurs fils, et des Constitutions taillées sur mesure.»

Gbagbo doit partir, pas parce qu’il a peur des sanctions ou des invasions par les armées de l’Opération des Nations unies en Côte d’Ivoire (Onuci) et de la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (Cédéao); le peuple et l’armée ivoirienne sont forts et le soutiennent.

Pas parce qu’il a peur de mourir pour son peuple et pour une Afrique indépendante et souveraine; bien avant lui, d’autres héros du panafricanisme, tels que le Congolais Lumumba, le guinéen Cabral et le Burkinabé Sankara disaient: «La patrie ou la mort, nous vaincrons.»

Gbagbo doit partir pour être digne de ces héros de la résistance, pour bien marquer les esprits par son sacrifice pour le peuple ivoirien et pour le progrès de la démocratie en Afrique.

On sait que ce mot, démocratie, n’est pas parfait et qu’il fait lever les sourcils de bon nombre de nos intellectuels nationalistes et panafricains. Mais l’heure n’est plus à la résistance. 

Depuis 1982, date de la création du Front populaire ivoirien (FPI), Gbagbo est connu dans son pays comme un socialiste qui avait choisi la voie de la transformation pacifique et démocratique.

Personne ne gagne si la Côte d’Ivoire reproduit le scénario du Zimbabwe, de  la Somalie, du Soudan, ou, pire, dans un combat fratricide cauchemardesque à la rwandaise et congolaise.

C’est pourquoi Gbagbo doit partir; pour que les Ivoiriens gagnent, que l’Afrique gagne. 

Les héros d'une nouvelle Afrique

Gbagbo doit partir, mais pas parce que cela reviendrait à abandonner son peuple, le Sud et les chrétiens à la merci des étrangers —les gens du Nord, comme le dit si bien la Première dame, Simone Gbagbo.

Il ne doit pas non plus partir parce que c’est la France qui aurait gagné en plaçant son homme, Alassane Ouattara, à la tête du pays. Il doit le faire pour éviter la mort d’autres Ivoiriens, sauver son parti, le FPI, et lui permettre, s’il le souhaite, de revenir comme outsider aux prochaines élections. 

Si Gbagbo part, comme Cellou Dalein Diallo, battu au deuxième tour de la présidentielle et qui avait accepté le verdict des urnes alors qu’il avait réuni 48% des scrutins lors du premier tour de l’élection, la Côte d’Ivoire et l’Afrique toutes entières auront franchi une nouvelle étape.

Les héros de cette nouvelle Afrique ne seront ni les présidents tribalistes, ni les partis clientélistes; ni mêmes les présidents perçus comme victorieux des élections récentes au Togo, Gabon, Liberia, Burkina, en Guinée et en Côte d’Ivoire. 

Les héros seront les Cellou Dalein Diallo et les Gbagbo qui auront su quitter à temps le pouvoir. Ceux qui auront pu éviter à l’Afrique un autre Libéria, une autre Sierra-Leone; avec la guerre, les réfugiés et la famine.

Si Gbagbo part, ceux qui auront encore plus à perdre seront les présidents qui se préparent à changer leur Constitution pour rester plus longtemps au pouvoir, ou pour faire élire leur fils.

L’Afrique avance et les Africains ne sont plus dupes. Il ne sert à rien de continuer à blâmer la France ou l’Amérique afin de bloquer le progrès sur le continent.

Gbagbo doit partir pour apporter sa contribution à cette Afrique qui avance.

 Manthia Diawara

Manthia Diawara

Manthia Diawara. Ecrivain malien et professeur de littérature à l'université de New York. Il a notamment publié Bamako, Paris, New York

Ses derniers articles: Pourquoi la France devait intervenir au Mali  Comment sauver le Mali  Le Mali et l’imposture des négociations de Ouagadougou 

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