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Paul Biya le jour de l'élection du 9 octobre (2011) REUTERS/Akintunde Akinleye
Paul Biya le jour de l'élection du 9 octobre (2011) REUTERS/Akintunde Akinleye

Le Cameroun à l’épreuve de la mode révolutionnaire

Sans surprise, Paul Biya devrait sortir vainqueur de l'élection présidentielle du 9 octobre. Au Cameroun, la révolution peine à s'imposer.

Mise à jour du 3 novembre: Sorti vainqueur du scrutin du 9 octobre, Paul Biya a été investi président pour un sixième mandat consécutif. Il a prêté serment à l'Assemblée nationale.

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Mise à jour du 19 octobre: Selon le quotidien Mutations cité par RFI, Paul Biya aurait remporté l'élection présidentielle avec 77,98% des suffrages.

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En attendant un éventuel appel d’offre international d’al-Qaida, pour la création d’une représentation en Afrique centrale, les partisans des Révolutions sans frontières font avec les moyens du bord, avec des résultats qui prêtent à rire: la presse camerounaise alimente ou relaie par intermittences des bruits de bottes.

Mais n’est pas terroriste qui veut. La preuve, le printemps arabe peine à s’exporter en Afrique subsaharienne où sa domestication est confrontée à la dure réalité des saisons sèches et des saisons de pluie qui se suivent et se ressemblent comme deux grains de sable ou, pour dire mieux, comme deux gouttes d’eau…

C’est éminemment un problème de méthode et de moyens qui a jusqu’ici fait échouer les plagiaires de l’actualité. Pierre Mila Assouté, après avoir été un serviteur dévoué du Rassemblementdémocratique du peuple camerounais (RDPC)  a créé le RDMC (Peuple a été remplacé par Modernistes dans cette odieuse contrefaçon). Après s’être révélé inapte à constituer un dossier régulier pour participer à la présidentielle d’octobre 2011, il a sorti ses muscles et s’est récemment inscrit dans une logique insurrectionnelle, en créant, depuis Paris, le Conseil national de la résistance (CNR), grossière démarcation de la rébellion libyenne.

C’est à se demander si on ne s’achemine pas vers un mouvement de libération dans chaque région du Cameroun. Car, désormais, dans le pays, il existe officiellement trois mouvements de libération dont la pertinence est variable mais globalement nulle: à savoir le Southern Cameroons National Council qui revendique l’autonomie voire l’indépendance du Cameroun anglophone, l'Armée de libération du peuple camerounais (ALPC) de Bertin Kisob qui ne sait pas, lui non plus, constituer un dossier de candidature mais entend diriger le Cameroun, et le CNR d’Assouté qui veut faire peur en existant.

Tous, indifféremment, rencontrent un égal insuccès. Cela dit les aspirations qu’ils portent et les inquiétudes qu’ils peuvent susciter ne doivent pas être minimisées par la suffisance coutumière des hommes de Yaoundé.

Ces derniers ont tout intérêt à intégrer le fait que ces gens-là apprennent de leurs échecs et tirent des enseignements de leurs ratages. Puisqu’ils continuent d’exister, ils seront d’autant plus dangereux dans les années à venir, face à un pouvoir qui n’en finira plus de se scléroser sous l’action combinée de sa vieillesse et de sa durée.

Rebelles et bêtes : la révolution pour les nuls

Le «journaliste» Ndzana Seme, qui a créé The African independent sur Internet, où l’on peut se défouler en insultant Paul Biya à satiété, le capitaine Guerandi Mbara, tous ces patronymes qui agitent depuis des années le foulard rouge de l’insurrection ne sont encore parvenus à rien, sinon à ne faire acte de vie qu’à des milliers de kilomètres de ceux qu’ils ont la prétention ou la naïveté de défendre.

En l’état actuel de nos mœurs politiques, n’est-ce pas le sens de l’humour qui anime l’esprit des révolutionnaires camerounais? De la tempête, ils n’ont su reproduire que le vacarme, et satisfaits de leur bourrasque postiche, ils se fendent désormais de revendications et de communiqués à la al-Qaida, à la hauteur duquel ils tendent péniblement sinon à s’élever, du moins à se jucher.

En bonne impartialité, comment leur refuserait-on l’usage de ce si beau complément de nom: libération? Armée de libération, mouvement de libération… euh, complexe de libération! Si ces «apprentis sorciers» brillent par leurs confondantes illégitimité, inopportunité, et illisibilité, ils n’en demeurent pas moins libres, eux aussi, de dire ce qui les démange.

Même si à leur flux de «bonnes» intentions répond un reflux surpuissant, un ressac tumultueux du sémillant porte-parole du gouvernement, Issa Tchiroma Bakary, qui réinvente la communication politique, et élève la lèche, le cirage de pompes et la langue de bois au rang de bel art.

En réalité, ceux qui mangent à des heures tardives en sont souvent quitte d’une indigestion ou d’une insomnie: les rebellions camerounaises se déclenchent à un moment où l’occident est tourmenté par ses propres démons économiques… La mode (la saison?) des révolutions a vécu, l’Occident ne peut être sur tous les fronts, Bachar al-Assad lui-même a progressivement conquis le droit (que n’a pu lui aliéner le Conseil de sécurité) d’exterminer silencieusement son peuple.

N’est-ce pas jouer de malchance que de voir la présidentielle camerounaise décrétée, comme cela a été le cas, un dimanche de primaire en France? Trop occupés à commenter et à couvrir leur actualité, les médias et les ONG ne pouvaient pas se faire l’écho de quelques «irrégularités».

Dans la bouche des observateurs internationaux (Bureau Veritas de la démocratie en Afrique) présents à Yaoundé, les irrégularités désignent des dysfonctionnements épars davantage que des fraudes systématiques, et sont, de ce fait, un quitus au régime de monsieur Biya.

Quelques pétards mouillés ici et là n’auraient guère pu donner du grain à moudre aux rédactions et aux agences de presse outre-atlantique. Au-delà du chaotique hasard des calendriers, les libérateurs camerounais ne sont soutenus ni par l’«axe du mal» ni par les «croisés»; ce qui les rend suspects et par suite les fait passer pour de simples criminels sans envergure.

Au surplus, ceux que Paul Biya appelle trop pompeusement «bonimenteurs du chaos» sont foncièrement inconséquents et ne doivent pas être moqués par les terroristes internationaux: ils ne sont que partiellement comptables des résultats médiocres qu’ils produisent.

Certes ils lancent des grenades mais ils n’arrivent pas à les faire exploser, certes ils immobilisent un pont stratégique à Douala, mais ils s’enfuient au quart de tour par le fleuve quand, au même moment, leurs homologues internationaux font carrément sauter des ponts, prennent des otages…

Bref n’y a-t-il pas d’université d’été du terrorisme international? Ne peuvent-ils s’inspirer sur YouTube des attaques qui ont fait leurs preuves? Ne peuvent-ils suivre les informations ou s’abreuver sur Internet où pullulent des manuels à l’usage des kamikazes et autres excités qui veulent détruire leur vie en sabotant celle des autres? Si les grenades sont grippées, peut-être auront-ils plus de chance avec des cocktails Molotov.

Outre leur inaptitude à faire le mal auquel ils aspirent, il y a que le peuple ne suit pas vraiment. Sous cette latitude, l’on est fondamentalement passionné de sa morne résignation, qui se traduit au mieux par la locution verbale, très populaire, «on va faire comment?».

Les Camerounais se désintéressent de leur propre délivrance à un tel point… Ils sont si peu reconnaissants envers leurs rédempteurs qu’ils décourageraient même le Messie de verser son sang pour eux…!

Alors, que peut faire l’opposition non-institutionnelle si elle ne possède pas l’art d’inquiéter, quand elle n’a même pas le talent de nuire, quand elle n’arrive pas à mobiliser les moyens de ses ambitions subversives, quand elle ne peut inviter Bernard-Henri Lévy à établir un constat de torture du peuple camerounais, ou simplement promettre à Nicolas Sarkozy 70% du pétrole camerounais que de toute manière il accapare déja?

Une tragicomédie africaine

Si d’aventure, ce dieu universel que l’on nomme «la force des choses» se résout, des profondeurs du hasard, à associer les jeunes Camerounais à cette nouvelle cosa nostra de la libération, pour en faire des enfants soldats, la cause révolutionnaire s’en trouvera bien avancée.

Mais cela est inenvisageable quand on sait que le gouvernement camerounais, pour mieux asseoir sa dictature, s’est appliqué, ô abomination de la désolation, à les mettre à l’école! Ce qui a contribué à faire de ce pays naguère si majoritairement analphabète, un creuset d’élèves et d’étudiants parfaitement désintéressés de la chose politique: c’est vrai que les morts n’ont pas pu comme par le passé voter, les doublons ont été détectés et dénoncés, n’empêche l’abstention a atteint des sommets le 09 octobre 2011.

Des jeunes désintéressés donc, et fermement préparés à leur destin de sempiternels stagiaires non rémunérés, admis systématiquement à faire valoir leurs connaissances dans une interminable période de chômage préemploi et de quasi-expériences glanées dans les circuits informels du monde professionnel.

Ce dictateur de Biya a poussé l’outrecuidance jusqu’à promouvoir une scolarité gratuite, la subvention massive des établissements confessionnels et la dérégulation totale de la liberté constitutionnelle de culte: pour défendre la paix, aucun dieu n’est de trop, aucune secte ne doit voir sa bonne parole couverte.

La télévision publique (CRTV) n’est pas en reste, elle qui martèle dans des spots campés par les évêques, les imams et tous les dignitaires religieux que la paix doit être préservée. Même les personnalités du monde culturel et sportif font chorus, les savants locaux et les opposants orthodoxes chantent à l’unisson, dans une symphonie concertante pour la paix, que la guerre,au mieux, nous plongerait, comme en Côte d’Ivoire, dans des taux de croissance de -5%!

Médiatiquement, la prévention contre la guerre a pris le pas depuis un moment déjà sur la prévention contre le sida ou les accidents de la circulation. Le sida est réel et fait des ravages mesurables, en va-t-il de même de la guerre?

Si cette fort curieuse passion de la paix, dans un pays ne sortant pas d’une guerre et se targuant d’une stabilité politique qui, une fois n’est pas coutume, n’est pas en l’occurrence une vertu démocratique, si donc cette passion de la paix a pu se faire jour, c’est forcément qu’il existe une menace sourde, sinon réelle éventuelle, incarnée par les «bonimenteurs du chaos».

Et quand le régime rit jaune, c’est qu’il est vert d’inquiétude. C’est que l’homme-bandit, comme l’homme politique, n’est jamais en sécurité; quand on a volé la paix, on est particulièrement soucieux de ne se la voir jamais ravir. Car on mesure mieux que quiconque sa valeur reposante.

Les Camerounais seront en paix quand ils ne vivront plus dans la crainte d’une guerre. Psychose qui provient d’une part d’un régime qui s’apprête au grand jour à se perpétuer et d’autre part, d’aventuriers sans foi ni loi qui ne veulent pas accepter la perpétuation de cet enfer. Entre une autorité tragique et une rébellion comique, un peuple est pris en otage que n’éclairent ni littérature ni culture propres, véritablement engagées.

Eric Essono Tsimi

 

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Eric Essono Tsimi

Eric Essono Tsimi est un dramaturge camerounais. Il est l'auteur de l'ouvrage Le jeu de la Vengeance (éd.Sopecam, 2004), et publie régulièrement des tribunes dans les quotidiens Mutations et Le Messager au Cameroun.

Ses derniers articles: Opération Serval: une néocolonisation choisie  Centrafrique: Biya snobe Bozizé  Depardieu, au Cameroun, les riches sont des dieux! 

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