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Leila Trabelsi à Tunis, le 11 octobre 2009. AFP/FETHI BELAID
Leila Trabelsi à Tunis, le 11 octobre 2009. AFP/FETHI BELAID

Les 400 coups de Leïla Trabelsi

Leïla Trabelsi n'en finit pas d'habiter l'imaginaire des Tunisiens. Elle est accusée de tenter des coups d'Etat par... SMS. Jusqu'où ira-t-elle?

Mise à jour du 12 novembre: Un millier de paires de chaussures de luxe appartenant à Leila Trabelsi ont été retrouvées dans les caves du palais présidentiel de l’ex-dictateur tunisien Zine El Abidine Ben Ali. Rendu public le 11 novembre, un rapport de la Commission d'investigation nationale sur la corruption et la malversation de l'ancien régime tunisien dénonce des abus à grande échelle, expropriations, chantages, délits d'initiés et pratiques mafieuses du clan élargi du couple présidentiel.

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Commençons d’abord par prendre de tes nouvelles. Ti winek? Chnou hwalek? Où es-tu ? Comment vas-tu ? Est-il vrai que tu as tenté de mettre fin à ta vie? J’ai déjà évoqué cette question dans une chronique précédente mais tu n’as peut-être pas pris connaissance de cet article de Tunisvision, le «magazine des people tunisiens».

Il y était mentionné que tu aurais été transportée à l’hôpital privé de la ville d’Abha «après avoir voulu mettre fin à ses jours dans [ta] résidence en ingurgitant une potion de poison, qui malheureusement n’était pas meurtrière.» Comme nombre de mes confrères j’avais relevé le «malheureusement» qui témoignait de tout le bien que te voulait l’auteur de ce papier. Je t’avoue ma surprise. J’imagine aisément que la vie chez les wahhabites ne te plaît guère mais de là à vouloir en finir aussi vite ! Mon copain Hamadi, qui vend des beignets et des fricassés au thon à Belleville me dit que «c’est de la comédie» et qu’il est persuadé que tu as déjà «une dizaine de princes à tes pieds».

Je t’avoue que j’y ai pensé aussi, me disant que tu devais avoir fort à faire pour repousser les avances de quelques dignitaires obsédés par la chose et émoustillés par ta présence dans leur pays…

Mais passons. J’ai une autre question à te poser. Est-il vrai que les Saoudiens t’ont menacée d’expulsion si tu continuais à user et à abuser du téléphone pour appeler notamment ton frère Belhassene Trabelsi? Il faut dire que la visite à Tunis, en septembre dernier, de Saoud al Fayçal, le ministre saoudien des Affaires étrangères a beaucoup fait jaser. Selon le quotidien Le Maghreb, les Saoudiens te reprocheraient «d’utiliser un peu trop le téléphone fixe du Palais» pour appeler le Canada. Ils auraient même coupé la ligne tout en t’interdisant d’utiliser ton téléphone portable pour des appels internationaux. Quelle radinerie, me diras-tu. Mais tout de même! Il paraît que tu as un peu exagéré avec la téléphonie.

Ainsi, affirme-t-on à Tunis que tu serais derrière une tentative de coup d’Etat par sms au mois de février dernier. De ton exil saoudien, tu aurais inondé des centaines d’hommes d’affaires et de responsables politiques de «textos» destinés à semer la pagaille et la confusion. Il se murmure même que des membres du premier gouvernement provisoire, celui de Ghanouchi, en auraient reçu. C’est bien la première fois que j’entends parler d’un tel procédé.

Assise sur un canapé rococo

Ainsi, si je comprends bien, tu voulais toi aussi entrer dans l’histoire des grands bouleversements induits par les nouvelles technologies de l’information. «Leila-les sms»… J’imagine les titres : Après les «révolutions Facebook, les coups d’Etat par sms». Mais la technologie, ça doit être maîtrisé pour être efficace et il semblerait que tes complots ont été déjoués parce que tu aurais envoyé des sms «par erreur» à des avocats et des militaires. Drôle d’histoire. Je t’imagine dans ton palais, assise sur un canapé rococo façon feuilleton égyptien – que trouver d’autre dans un palais saoudien? – en train de tapoter avec frénésie sur le clavier de ton smartphone.

Je me moque, mais il faut avouer que si tout le monde a entendu parler de ces sms, rares sont ceux qui les ont vus ou lus. En tout état de cause, l’affaire devrait bientôt passer en justice et tu y risques beaucoup puisqu’il se dit que tu aurais commandité des attentats à l’explosif contre la synagogue de la Ghriba à Djerba et contre une caserne de la banlieue de Tunis. C’est peut-être pour cela que les wahhabites t’ont interdit de téléphoner. Il ne te reste donc plus que la conversation avec ton mari. Ne sois pas trop dure avec lui. C’est un peu de ta faute et de ta famille que vous êtes tous deux dans la mouise, non?

Les salafistes embrasent le pays

Je sais qu’il veut rentrer au pays comme l’a affirmé son avocat Akram Azouri, mais personne n’y croit vraiment. Bien sûr, les choses tanguent beaucoup en Tunisie avec les salafistes qui semblent décidés à embraser le pays (serais-tu en contact avec eux par sms?) mais le retour de ton sans-papier de mari ne fera qu’ajouter à la confusion. En tous les cas, tu pourras lui dire que le ministère de l’éducation s’est enfin réveillé et qu’il a expurgé son nom des manuels scolaires. Terminé sa bibine partout. Terminés les passages de ses discours que les pauvres élèves de Troisième devaient étudier et apprendre par cœur. Ainsi est faite l’histoire. Les photos des tyrans sont destinées à être effacées et ses paroles disparaissent comme les traces de pas dans le désert.

Ah, ma pauvre. Que de mauvaises nouvelles pour toi. Ton neveu Moez Trabelsi a été arrêté à Rome par la police italienne qui a agit «par surprise et en pleine nuit» sous instruction d’Interpol. La première fois qu’on a entendu parler de lui en France, c’était en 2006, après la fameuse affaire du vol du yacht du banquier Bruno Roger, copain de Chirac et de Sarkozy. Imed, ton neveu favori, et lui ont été accusés en France de ce vol mais la «justice» tunisienne n’a jamais voulu les extrader.

L'ex-ministre va-t-il balancer?

A ce sujet, tu as dû apprendre que Béchir Takkeri, ancien ministre de la justice, a été jeté en prison le 9 septembre dernier pour subornation de témoin dans cette affaire. Tu crois qu’il va balancer? Lui as-tu envoyé des sms aussi? Autre mauvaise nouvelle: la télévision suisse romande (TSR) vient de sortir un joli scoop. Onze millions de francs suisses, c’est le magot qu’aurait planqué ton frère Belhassen à la HSBC Private Bank de Genève. L’affaire fait grand bruit chez les Helvètes. Tu sais que leur pays est régulièrement critiqué pour abriter l’argent détourné par les dictateurs. Je me demande s’ils ne vont pas faire un exemple avec ta famille, histoire de redorer un peu leur blason. Mais j’en termine déjà avec cette lettre. Donne de tes nouvelles. Nous sommes quelques centaines de journalistes désireux de t’interviewer en «face-to-face» mais certainement pas par sms.

Akram Belkaïd

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Akram Belkaïd

Akram Belkaïd, journaliste indépendant, travaille avec Le Quotidien d'Oran, Afrique Magazine, Géo et Le Monde Diplomatique. Prépare un ouvrage sur le pétrole de l'Alberta (Carnets Nord). Dernier livre paru, Etre arabe aujourd'hui (Ed Carnets Nord), 2011.

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