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La présidente Ellen Johnson-Sirleaf à Monrovia le 9 octobre 2011. REUTERS/Luc Gnago
La présidente Ellen Johnson-Sirleaf à Monrovia le 9 octobre 2011. REUTERS/Luc Gnago

Ellen Johnson Sirleaf, un prix Nobel controversé

Le prix Nobel de la paix attribué à Ellen Johnson Sirleaf le 7 octobre 2011, à quatre jours de la présidentielle, avait été contesté au Liberia par des centaines de jeunes qui ont investi la rue pour exprimer leur indignation. Un an après, les critiques refont surface.

Mise à jour du 9 octobre 2012: Un an après reçu le prix Nobel de la Paix, la Libérienne Leymah Gbowee a critiqué hier sur la BBC sa co-lauréate la présidente Ellen Johnson-Sirleaf pour corruption. Elle lui reproche notamment d'avoir accordé des postes très lucratifs à ses fils. L'un est chef de l'agence nationale de sécurité, un autre à la tête de la compagnie nationale de pétrole, et le troisième était vice-gouverneur de la banque cenrale avant d'être limogé au mois d'août.

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 Ellen Johnson Sirleaf, présidente du Liberia en exercice depuis 11 novembre 2005, a reçu le 7 octobre dernier le Nobel de la paix. Une distinction  qui récompense «la personnalité ayant le plus ou le mieux contribué au rapprochement des peuples, à la suppression ou la réduction des armées permanentes, à la réunion et la propagation des progrès pour la paix», selon les volontés, définies par testament, d’Alfred Nobel.

Au Liberia, l’attribution du prix à la première femme chef d’Etat ne fait pas que des heureux. Et, soulève même la polémique.

Si certains jugent que le choix est «amplement justifié», d’autres qualifient de «provocateur» l’attribution de ce prix à la présidente sortante à seulement quatre jours du scrutin dans ce pays traumatisé par huit années de guerre civile.

Un acte de la communauté internationale, qui aux yeux de certains Libériens, n’est destiné qu’à influencer l’intention, des trois tiers de la population qui vivent encore dans la pauvreté, de voter contre elle.

Une distinction controversée

A l’annonce de la nouvelle, ses militants explosent de joie. La résidence de la présidente du Liberia est prise d’assaut. «Tout le monde courait et criait», peut-on lire sur RFI.

Ellen Johnson Sirleaf vient de se voir décerner le Prix Nobel 2011 au même titre que la militante pacifiste libérienne Leymah Gbowee et la journaliste yéménite, Tawakhol Karman, première femme arabe à avoir reçu le prestigieux prix.

Malgré les effusions de joie dans sa demeure, elle «reste sereine et très calme», témoigne une de ses militantes. «Old mama», sobriquet dont l’affuble affectueusement ses partisans, affiche un simple sourire.

Pour Antoine Glaser, spécialiste de l’Afrique (dont la contribution a été publiée sur le site du Nouvel Observateur), Ellen Johnson Sirleaf mérite dix fois son prix. Le journaliste-écrivain qui s’est dit absolument pas surpris par ce prix, pense que ce choix est amplement justifié.  

«On s'attendait d'ailleurs à ce que, si elle était lauréate, elle ait le prix rien que pour elle», a-t-il ajouté.

Selon lui, la présidente sortante est une «femme exceptionnelle». «Son pays revient de très loin. Elle a réussi à le sortir de l'Enfer, à le pacifier, alors que c'était loin d'être acquis», a-t-il témoigné.

Pour sa part, la sénégalaise Bineta Diop, fondatrice de l'ONG Femme africaine qui s’est exprimé sur les ondes de RFI, «ce prix devrait avant tout permettre le bon déroulement des scrutins et doit inciter tous les mouvements au Liberia à maintenir la paix»

Jacqueline Moudeïna, présidente de l’association tchadienne pour la promotion et la défense des droits de l’homme ne tarit pas d’éloges à son endroit. Elle craint toutefois un mélange des genres entre ce prix et la campagne électorale.

Pendant ce temps, des voix s’élèvent pour protester. Partout dans les  rues de Monrovia, des jeunes manifestent. Ils arborent des pancartes et portent des tee-shirts à l’effigie du CDC (Congress for Democratic Change) le parti qui se veut le porte-parole des deux tiers des Libériens qui vivent dans la misère.

L’opposition crie au scandale. Le parti de Wilson Tubman et Georges Weah, principale formation de l’opposition libérienne, contestent vivement l’attribution de ce prix. Wilson Tubman, considéré comme adversaire le mieux placé face à la présidente sortante juge que:

«Ellen Johnson Sirleaf ne mérite pas ce Nobel de la paix, parce qu’elle a commis la violence dans ce pays. Ce prix est inacceptable et non mérité».

Encore plus virulent, Georges Weah estime que sa stratégie de croissance a échoué et qu’elle n’a rien fait pour amener la paix. Et de poursuivre, «quand elle était dans l’opposition elle n’a fait qu’amener la guerre. On s’en fiche de son Nobel», s’emporte-t-il.

Même si le journaliste écrivain, Antoine Glaser estime que ce  prix est un «sacré coup pour la présidentielle», qui s’ouvre le 10 octobre, Wilson Tubman, lui pense qu’ «aucun prix Nobel ne peut faire la différence pour cette présidentielle, c’est pourquoi les gens vont voter pour la faire partir du pouvoir. Ce prix n’aura aucune incidence pour les Libériens ordinaires».

Au Liberia, le chômage a atteint des proportions inquiétantes (85% selon des estimations) et les populations sont irritées par le gouvernement de Sirleaf. Ils doivent compter sur les groupes d’auto-défense pour assurer leur sécurité, une police inefficace et corrompue. Après cinq années passées aux commandes, la présidente sortante tente de briguer un second mandat. Mais ce sera sans compter sur le soutien du camp de l’ex-président Charles Taylor, (qui l’avait soutenu en 2005) qui n’arrive toujours pas à digérer sa «trahison»

 Ellen Sirleaf, la Lady Macbeth du Liberia?

A l’instar de Lady Macbeth (tragédie Shakespearienne), qui brûlée par l’ambition avant d’être rongée par la culpabilité, qui la pousse à effacer sans fin, jour et nuit, la tâche de sang invisible qu’elle perçoit sur sa main blanche, Ellen Johnson Sirleaf est poursuivie par l’ombre du dictateur Charles Taylor, qui lui colle constamment à la peau.

En 1989, alors qu’elle vivait aux Etats-Unis, la «dame de fer» comme on la prénomme au Libéria, collecte des fonds pour soutenir la rébellion armée menée par l’ex-président, Charles Taylor. Celui-ci, a par la suite, exacerbé le conflit au Liberia en s’autoproclamant président au lendemain d’une élection douteuse. Accusé de crimes contre l’humanité, il est jugé aujourd’hui, par un tribunal spécial à la Haye. «Nous avons réuni 10000 dollars pour acheter la nourriture des troupes de Taylor», révèle-t-elle dans son autobiographie publiée en 2009.

Une faute avouée, devant la commission de réconciliation au Liberia et dans son ouvrage, et qui malgré de vifs regrets, n’est toujours pas pardonnée. La présidente est «black listée» dans le rapport final de la commission en 2009, qui préconise de lui interdire d’exercer toute fonction publique durant trente années.

Mais ce n’est pas seulement, une partie de la population qui a une dent contre Ellen Johnson Sirleaf. Le parti de l’ancien président, NPP (National Patriotic Parti)  a rejoint l’opposition. Jewel Taylor, épouse du dictateur libérien, qui en 2005 avait soutenu la présidente affiche désormais son soutien aux chefs de l’opposition. Car, avance-t-elle, Ellen Johnson Sirleaf a failli à sa promesse.

En 2005, elle avait promis, en échange d’un soutien, de ne pas livrer Charles Taylor à la Cour spécial au Liberia. Ce qu’elle fit, peu de temps après son accession au pouvoir. 

Ellen, une «femme puissante»

Tout ceci ne semble nullement inquiétée Ellen Johnson Sirleaf qui fait fi de tous les commentaires. Avec la détermination et sa pugnacité qui la caractérisent, elle reste essentiellement concentrée sur la présidentielle où elle devra affronter quinze candidats. S’adressant à la pléthore de journalistes rassemblés devant sa demeure aux premières heures de son sacre comme Nobel 2011, elle lance, après un bref discours, qu’une «présidentielle à gagner» l’attend. Pas de temps pour plus de bavardages! 

Enfant déjà, Ellen Johnson Sirleaf se sentait prédestinée à un avenir hors du commun. Dans son ouvrage The Child Will Be Great (Cet enfant sera exceptionnel), paru aux éditions Harper en 2009, Ellen Johnson Sirleaf qui publie ses mémoires, en donne les prémices. L’ascension de la future présidente, commence par sa détermination de jeune fille.

A 9 ans, elle demande à sa grand-mère de lui préparer «une potion, un traitement pour se battre», raconte-t-elle dans son ouvrage. Un combat, dont elle garde encore les stigmates (son poignet fut entaillé en plusieurs endroits).

A 17 ans, elle abandonne ses ambitions à l’école pour l’amour d’un homme, (avec qui elle aura quatre enfants) pour le suivre aux Etats-Unis. En proie à la furie d’un homme alcoolique, elle sera battue et maltraitée. Elle finit par se sauver des griffes de cet «homme au tempérament possessif » lorsque ce dernier pointe une arme à feu sur elle en présence d’un de leurs fils.

Une douloureuse expérience qui semble l’avoir façonnée et endurcie face aux turpitudes et aux violences qu’à traversé son pays, entre 1989 et 2003.

A 72 ans, elle reste convaincue d’avoir pour mission de diriger encore le Liberia.

Lala Ndiaye


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