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Pirogues on the Congo, by Julien Harneis via Flickr CC
Pirogues on the Congo, by Julien Harneis via Flickr CC

Les frontières d'Afrique

Dès les tout premiers contacts au XVe siècle, les armateurs européens installèrent surtout des comptoirs commerciaux sur les côtes africaines. Ces comptoirs, qu’on appelait aussi factoreries, étaient quasi exclusivement dédiés au commerce. Mais au début du XIXe siècle, ces établissements vont évoluer pour devenir de véritables colonies.

A l'occasion de la diffusion ce soir à 20h40 sur ARTE du documentaire Berlin1885 : la ruée sur l'Afrique, Slate Afrique s'associe à la chaîne franco-allemande et publie un dossier sur les frontières héritées de la conférence de Berlin. Trois écrivains et journalistes du continent analysent leur impact sur la vie des Africains.

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Dès les tout premiers contacts au XVe siècle, les armateurs européens installèrent surtout des comptoirs commerciaux sur les côtes africaines. Ces comptoirs, qu’on appelait aussi factoreries, étaient quasi exclusivement dédiés au commerce. Mais au début du XIXe siècle, ces «établissements» vont évoluer pour devenir de véritables colonies.

Alors que sous l’Ancien régime, la France n’avait presque pas de colonies —à quelques exceptions près, comme Saint-Louis— elle va transformer ses comptoirs du Sénégal en plantations. Celles-ci impliquaient notamment la présence de colons, c’est-à-dire des populations métropolitaines qui s’expatriaient, pour cultiver des terres supposées vacantes. Cet expansionnisme colonial s’exacerba, avec en particulier la rivalité qui opposait alors les Marines anglaise et française.

Ces deux pays n’avaient cependant pas toujours les moyens d’affirmer leur puissance en s’arrogeant ainsi de vastes territoires à l’étranger, d’où le recours au système du protectorat, bien plus économique que la colonie. Car celle-ci supposait en effet l’installation sur place d’une administration, qu’il fallait ensuite entretenir.

L'exploration du continent

Dans la seconde moitié du XIXe siècle, cette réaffirmation de la puissance va aussi passer par l’organisation de grands voyages, qui en France furent l’œuvre d’officiers de marine, et parfois d’explorateurs intrépides comme Paul Belloni du Chaillu, ou encore le docteur Griffon du Ballay. Après sa victoire lors de la guerre franco-prussienne, l’Allemagne se lança à son tour dans cet expansionnisme, en allant notamment à la conquête du Gabon.

Il y eut d’abord le professeur Oskar Lenz, qui parcourut les bassins de l’Ogooué, puis, entre 1879 et 1885, le botaniste Hermann Soyaux qui dirigea une plantation de café de la maison Woermann. Mais côté français, l’histoire retiendra surtout les voyages de Pierre Savorgnan de Brazza.

Entre 1875 et 1885, ce dernier fit trois expéditions dans cette Afrique centrale, en partant de Libreville (la capitale actuelle du Gabon). Son ultime voyage aboutira à la création des colonies du Gabon et du Moyen-Congo, l’actuel Congo-Brazzaville. A l’époque, les puissances européennes espéraient réaliser d’importants profits en se constituant des empires coloniaux. D’autant qu’en métropole, la surproduction poussait certains à privilégier les investissements outre-mer.

La multiplication des conflits

Mais sur le terrain, les conflits se multiplièrent. La «course au Nil» faisait rage: toutes les puissances coloniales européennes —Grande-Bretagne, France, Italie et Belgique— souhaitaient effectivement remonter les sources du fleuve, pour le contrôler ou pour créer une liaison entre leurs différents territoires.

Ainsi, le Royaume-Uni voulait établir une liaison entre l’Egypte et les territoires qu’il contrôlait en Afrique orientale. Quant à la France, elle voulait rallier ses possessions en Afrique du Nord tout en s’octroyant une façade maritime vers l’Est, qui lui aurait permis de disposer d’une liaison entre l’Atlantique et la Mer Rouge.

Un autre conflit, franco-belge celui-là, portait sur le bassin du Congo, car les Belges disputaient en effet aux Français les territoires qu’ils occupaient sur les rives du fleuve Congo. Mais dans  la même région, les Portugais avaient également des revendications territoriales.

La conférence de Berlin et le tracé des frontières

Afin de répondre à leurs ambitions commerciales, les Allemands profitèrent de ce conflit pour négocier avec la Belgique et la France, et ce sont finalement les Français qui demandèrent au chancelier Otto Von Bismarck de présider à Berlin une conférence internationale destinée à régler ces différends territoriaux. Les délégations de quinze pays, dont le Portugal et l’Angleterre, se réunirent donc dans la capitale allemande du 15 novembre 1884 au 22 février 1885.

Outre le partage de l’Afrique auquel elles procédèrent alors, les puissances coloniales mirent sur pied un «droit international de la colonisation». Cependant, les ambitions étaient si fortes que la course au Nil se poursuivit, jusqu’à la fameuse crise de Fachoda en 1898.

Cette crise diplomatique, qui a failli dégénérer en affrontement armé entre le Royaume-Uni et la France, a non seulement modifié à jamais le cours de l’histoire des régions d’Afrique centrale, mais fut aussi l’un des signes annonciateurs des futurs conflits européens et mondiaux.

Surtout, on estime que 70% des frontières africaines telles qu’on les connaît aujourd’hui furent définies entre la conférence de Berlin et la fin de la première décennie du XXe siècle.

Si l’on s’inscrit dans le temps long de l’histoire, il apparaît que ces frontières ont été fixées assez rapidement et par des forces politiques extérieures à des populations alors sous domination étrangère. Et au moment des indépendances, les jeunes Etats africains héritèrent de toute cette histoire, et donc des frontières marquées du sceau des rivalités et des intérêts des anciennes puissances coloniales.

D’ailleurs, très vite, en 1964, la toute jeune Organisation de l’unité africaine (OUA) érigea en dogme le principe d’intangibilité des frontières, car elle souhaitait ainsi prévenir les conflits interétatiques. Mais pendant longtemps ce découpage colonial a cristallisé les critiques.

Beaucoup considéraient en effet qu’il avait divisé des espaces de vie et des aires linguistiques homogènes de manière totalement arbitraire —les plus radicaux allant même jusqu’à considérer que les frontières constituaient le problème fondamental de l’Afrique. Non seulement cette hypothèse est simpliste, mais en plus il est assez largement admis que les frontières ne coupent pas toujours des espaces homogènes.

Cela étant dit, il n’en reste pas moins que c’est à Berlin que les choses se sont décidées, sans la présence des populations concernées. Et le fait que les tracés frontaliers aient pu ensuite respecter des frontières précoloniales —voire des aires sociales et linguistiques— ne change pas fondamentalement les choses.

Car en plus de servir leurs intérêts, les puissances coloniales réglaient aussi leurs rivalités en Afrique en se faisant la guerre ou en s’échangeant des territoires en fonction de l’importance économique qu’ils représentaient pour eux.

Ceci constitue l’un des dénominateurs communs à l’ensemble de l’Afrique. L’une des conséquences est qu’après les indépendances, la France par exemple a continué d’appliquer le vieux principe de «diviser pour mieux régner», en empêchant directement ou indirectement la formation de fédérations d’Etats telles que les réclamaient certains dirigeants panafricanistes.

Si la Fédération du Mali a échoué, c’est certes à cause des rivalités personnelles, mais aussi parce que l’ancienne puissance coloniale craignait d’y perdre en influence.

En Afrique centrale, la France n’aurait pas davantage accepté de voir le Cameroun et le Gabon former une fédération. On sait aujourd’hui qu’après la perte de l’Algérie, De Gaulle n’avait qu’une obsession: assurer l’indépendance énergétique de la France. Le pétrole gabonais lui assura une alternative, et dès lors, tout fut mis en œuvre pour y maintenir une stabilité politique.

D’ailleurs, le choix d’Ahmadou Ahidjo comme premier président de la toute nouvelle République du Cameroun répondait à une logique similaire. Mais là, les grands moyens furent employés pour écraser l’opposition camerounaise. Une véritable guerre civile commença avant l’indépendance et ne connut son épilogue que bien des années plus tard, avec  des dizaines de milliers de victimes.

Cette politique menée par la France au sein de ce qui avait constitué son empire colonial —baptisé plus tard Françafrique— n’est en quelque sorte qu’un prolongement de ce qui existait sous la colonisation avec notamment les sociétés concessionnaires. Mais il y a une différence de taille: l’existence d’une classe dirigeante locale prédatrice, qui dans ces deux pays a servi les intérêts français.

Les frontières ne sont pas l'unique problème des pays africains

Mais justement, il serait réducteur de considérer que les frontières constituent l’unique problème des pays africains. D’ailleurs, les conflits frontaliers entre Etats se règlent plus souvent devant la Cour internationale de Justice, comme ça été le cas entre le Cameroun et le Nigéria au sujet de la péninsule de Bakassi. Le différend entre le Gabon et la Guinée Equatoriale au sujet de l’île de Mbanié a aussi emprunté les mêmes voies légales.

Dans leurs frontières telles qu’elles existent actuellement, les pays africains sont davantage confrontés à l’absence d’Etat, d’institutions viables et démocratiques et d’hommes capables d’impulser une gouvernance soucieuse de l’intérêt collectif.

Certes, on peut aussi ajouter à cette liste la trop petite taille de certains pays, leur pauvreté ou encore leur enclavement. Car comme disait l’ancien président béninois Emile Derlin Zinsou en référence à l’échec regrettable, selon lui, de la Fédération du Mali: «Quand on est premier de rien, on n’est pas premier, on est rien».

Autrement dit, les grands ensembles pourraient avoir l’avantage d’agréger leurs forces tout en mutualisant leurs faiblesses. Mais des exemples comme ceux de Hong-Kong, voire de la Corée du Sud, montrent que dans la longue marche vers le développement, la taille ne constitue pas un paramètre rédhibitoire.

Christian Eboulé

Christian Eboulé

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