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La plate-forme d'un centre d'appel. Flickr/Vlima
La plate-forme d'un centre d'appel. Flickr/Vlima

Maroc - Les forçats du sexe sans frontières

Flirter, et plus si affinités, en un coup de fil. C’est la promesse faite à des Européens crédules et en mal d’amour par des milliers de jeunes téléopérateurs marocains. Une industrie discrète mais florissante.

La voix est suave et si proche. «J’ai 23 ans, je suis canon. Et toi tu es comment? Tu fais quoi dans la vie?» A l’autre bout du fil, Michel a l’œil coquin. Depuis quelques minutes, ce Lyonnais d’une cinquantaine d’années flirte au téléphone avec Mélanie. La conversation tangue entre la drague gentille et les confidences intimistes. Au bout de vingt minutes, le tête-à-tête téléphonique s’arrête sur des promesses de nouvel appel. Pour Michel, c’est l’heure des comptes. A 6 euros la minute, il vient de dépenser un peu plus de 120 euros pour batifoler avec une inconnue qu’il croit connaître depuis une semaine.

Le quinquagénaire en mal d’amour n’a pas composé n’importe quel numéro mais un numéro spécial surfacturé. De l’autre côté du fil, une société de services téléphoniques engrange l’addition qui grossit toutes les minutes. Et lui ne le sait pas vraiment.

Michel, de plus en plus accro, est passé à la vitesse supérieure. Jusqu’ici il envoyait à ses conquêtes des SMS via un numéro de téléphone abrégé. Cela lui coûtait moins cher: 1 euro le billet doux. Sa précédente promise, Julie, était une jolie brunette qui lui répondait immanquablement par des MMS affriolants: une série de photos d’elle vêtue d’un chemisier très moulant. Michel croyait qu’elle habitait sa région et ne désespérait pas de lui fixer un rendez-vous un jour. Et puis plus rien.

Normal. Ni Julie, ni Mélanie n’existent dans la vraie vie. A l’autre bout du fil ou, plus exactement, d’un clavier d’ordinateur, c’est un jeune Marocain de 25 ans, Youssef qui alimente ses fantasmes. Il travaille comme téléopérateur érotique au Technopark de Casablanca. Et lorsqu’il s’agit de lui parler, c’est Malika qui s’y colle. La jeune étudiante en droit de 22 ans se transforme en «ambianceuse» du téléphone rose pour arrondir ses fins de mois et payer ses études. A leurs côtés, une brochette de garçons et de filles du même âge est engagée dans des échanges de textos langoureux ou dans des conversations érotiques avec des «clients» qui se trouvent en France, en Suisse et en Belgique.

La clientèle est très hétéroclite: du quinqua frustré comme Michel jusqu’à la femme seule à la recherche de mots tendres, en passant par des gays qui croient avoir été adoubés par une communauté du net. Les offres sont ainsi adaptées: du salon «soft» pour les discussions moins crues, aux bombardements SMS et MMS dont le service est disponible 24h/24 et 7j/7.

Le boom des centres d'appels

Depuis quelques années, de petits films publicitaires mettant en scène des filles aux poses lascives sont diffusés sur les chaînes de la TNT française aux heures de grande écoute. Elles promettent aux auditeurs, via un numéro codé, de faire des rencontres libertines.

Un business favorisé par la baisse du prix des télécommunications internationales et les faibles salaires au Maroc qui ont poussé les sociétés qui offrent des services téléphoniques –renseignements, vente par correspondance et autres– à déménager leurs plates-formes dans ce pays. Une délocalisation massive de ces centres d’appels fortement encouragée par le Maroc qui en a fait une véritable industrie. Il faut dire qu’avec des charges réduites de près de 60%, le succès ne s’est pas fait attendre.

La plupart sont des sociétés françaises et espagnoles installées au cœur des grandes villes marocaines: à Casablanca, Rabat, Tanger, Fès ou Marrakech. Aujourd’hui, elles y ont installé des centaines de plateaux offrant des dizaines de milliers d’emplois. Une aubaine pour les jeunes diplômés qui peinent à trouver un emploi stable. La plupart de ces sociétés ne sont pas dédiées aux services téléphoniques de charme, mais à la vente directe, à l’assistance technique ou même à la gestion bancaire; faisant du royaume un champion africain des métiers de l’offshoring (issus de la délocalisation des activités d'une entreprise vers des pays à bas salaires).

Il y a quelques années, d'autres sociétés spécialisées dans la «messagerie rose» sont venues s'installer très discrètement. Elles se sont enregistrées comme fournisseurs de services téléphoniques, sans préciser qu’elles se consacraient à ce créneau très lucratif.

Profil bas et discrétion

Au début, les tabous d’une société musulmane très conservatrice avait quelque peu rendu cette tâche difficile, mais à la longue, elles ont su s’imposer dans un pays où le chômage endémique dans les grandes villes a fini par avoir raison des contraintes sociales, voire religieuses.

Pour recruter, c’est le bouche à oreille qui prime. Pas question de créer la polémique sur une activité qui pourrait provoquer l’ire des islamistes, même les plus conciliants. Des articles de presse dénonçant les services téléphoniques étendus à l’astrologie ou à la voyance font régulièrement scandale jusque sous la coupole du Parlement où certains députés du parti islamiste de la justice et du développement (PJD) avaient crié «aux dangers de l’acculturation déviante et à la mondialisation du porno qui gagne la jeunesse marocaine».

Aussi, pour éviter d’être prises à partie, les sociétés de téléphone rose proposent des emplois dans «les télécommunications culturelles». Les contrats qu’elles proposent aux jeunes leur interdisent formellement de divulguer le contenu de leur travail, que leurs proches ignorent tout aussi.

Ces garçons et filles virtuelles sont alors affublés d’une nouvelle identité incluant un nom et un lieu de résidence européen et des photos voire même de vidéos d’acteurs séduisants et à la plastique de rêve, tout en restant crédibles. Tout un arsenal de guerre marketing leur est enseigné dans un seul et unique objectif, forcer le client à émettre une centaine de SMS par heure avant de «le finir» avec une discussion téléphonique atteignant parfois les 20 minutes. Souvent, des vidéos de strip-tease valant 3 euros pièce sont envoyées pour exciter leur libido.

Bas salaires pour étudiants fauchés

Les jeunes employés des centres d’appel changent de sexe s’il le faut, comme Khadija, 26 ans, pourtant voilée et qui devient Steve à la demande. Elle n’en a cure, ce qui l’intéresse ce sont les 2 euros de l’heure de jour et les 2,6 euros l’heure de nuit qu’elle encaisse, allant jusqu’à sacrifier sa vie privée pour être placée sur les meilleures tranches horaires. Elle travaille jusqu’à quarante cinq heures par semaine, jours fériés inclus, pour un salaire de 350 euros par mois, un tiers de ce qu’elle gagnerait en France dans la même activité. Et bien plus si cette psychologue de formation avait trouvé un travail à Casablanca où elle vit avec ses parents, pauvres et âgés.

Comme Khadija, les étudiantes désargentées qui ne bénéficient ni de bourses d’études, ni de chambre en cité universitaire acceptent ce travail de forçats du net comme d’autres avant elles acceptaient dix ans auparavant des postes dans l’industrie textile aujourd’hui en crise. Le fait de se «spécialiser» dans le sexe ne les effarouche pas. Mêmes les plus pudiques ou les musulmanes pratiquantes répondent qu’il ne s’agit finalement que d’une source de revenu. «Ce n’est pas se prostituer pour autant» explique Khadija, même si certaines ont craqué et jeté casque d’opératrice et dentelles virtuelles.

Ali Amar

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Ali Amar

Ali Amar. Journaliste marocain, il a dirigé la rédaction du Journal hebdomadaire. Auteur de "Mohammed VI, le grand malentendu". Calmann-Lévy, 2009. Ouvrage interdit au Maroc.

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