mis à jour le

Voodoo Temple (Ouidah, Benin), by ~MVI~ via Flickr CC
Voodoo Temple (Ouidah, Benin), by ~MVI~ via Flickr CC

Bénin, les frontières de la division

Le Bénin, ex-Dahomey, partage plusieurs milliers de kilomètres de frontières avec ses voisins. Des frontières artificielles héritées de la colonisation, qui divisent non seulement les pays mais également les peuples de la même aire culturelle et géographique.

A l'occasion de la diffusion ce soir à 20h40 sur ARTE du documentaire Berlin1885 : la ruée sur l'Afrique, Slate Afrique s'associe à la chaîne franco-allemande et publie un dossier sur les frontières héritées de la conférence de Berlin. Trois écrivains et journalistes du continent analysent leur impact sur la vie des Africains.

***

Il y a quelques années encore, les écoliers du cours primaire au Bénin apprenaient que la superficie de leur pays était de 112.600 km². Limité au sud par l’océan Atlantique, à l’est par le Nigeria, à l’ouest par le Togo et au nord par le Niger et le Burkina Faso, ce territoire s’est depuis réduit à peau de chagrin —et les Béninois ne manquent pas d’humour à ce propos.

Il en faut, car leur pays a des problèmes avec ses frontières, ses voisins, et même avec la mer qui grignote tous les jours un peu plus de terre, du fait de l’érosion côtière grandissante.

Lorsqu’en 1885 le Chancelier du Reich Otto Von Bismarck a réuni à la conférence de Berlin les différentes puissances coloniales de l’Afrique, l’objectif était de régler les différends territoriaux par la délimitation des frontières. Comme un gâteau, l’Afrique fut donc partagée. Mais en vérité, et l’on s’en rend compte aujourd’hui, ce partage a créé plus de problèmes qu’il n’en a résolus. Malgré la volonté des Etats africains à évoluer vers l’unité du continent, les frontières nationales restent une préoccupation permanente.

Le Bénin a ainsi frôlé plusieurs guerres ouvertes avec ses voisins à cause de ces problèmes frontaliers. En 1994, il s’en est fallu de peu pour que les armées béninoise et nigérienne ne s’affrontent pour la propriété de l’île de Lété, située sur le fleuve Niger que se partagent les deux pays.

Finalement, c’est la Cour internationale de La Haye qui a tranché le différend, en donnant l’île de Lété au Niger et d’autres petites îles du même fleuve au Bénin.

Plusieurs conflits frontaliers opposent le Bénin à ses voisins

N’eût été la volonté des autorités béninoises d’éviter un conflit inutile, la localité disputée de Kourou-Koalou près du fleuve Pendjari aurait récemment mis face-à-face les armées béninoise et burkinabé —le Burkina n’hésitant pas à marquer sa présence par des forces de sécurité sur une zone qui pourtant doit être considérée comme neutre avant le verdict de La Haye.

Que ce soit avec le Togo ou le Nigeria, des problèmes de frontières subsistent, mais les autorités préfèrent généralement les ignorer —ce qui permet de ne jamais les régler. Jusqu’au jour où la plus petite étincelle entraînera ces pays dans un conflit plus ou moins grave, et remette en cause les relations de «bon» voisinage.

Pourtant, de part et d’autre de toutes ces frontières, vivent des populations qui parlent les mêmes langues. Souvent, ce sont des membres d’une même famille qui sont ainsi divisés par la ligne de démarcation —quand celle-ci existe. On retrouve ce cas de figure entre le Togo à Sanvee-Condji et le Bénin à Hilla-Condji au sud, et au nord entre Nadoba au Togo et Boukoumbé au Bénin.

Rien de surprenant donc à ce que les frontières ressemblent fort à de véritables passoires. Une grande partie de l’essence frelatée (kpayo en langue Fon) en provenance du Nigeria bénéficie de ces facilités. Il en est de même de tous les produits made in Nigeria qui inondent les marchés béninois.

Entre le Nigeria et le Bénin, les populations parlent la même langue aux frontières: le Yorouba. On retrouve cette ethnie majoritaire dans le sud-ouest du Nigeria dans une bonne partie du sud-est du Bénin. Le Yorouba est la langue dominante des départements de l’Ouémé et du Plateau, et même au-delà avec sa variante, le Nago.

L’illustration la plus éloquente de la division des peuples par les frontières se situe entre Boukoumbé au Bénin et Nadoba au Togo, dans les départements de l’Atacora et de la Donga, au nord-ouest. Tous les Bètammaribè, connus pour être un peuple de bâtisseurs de châteaux-forts surnommés Tata Somba, sont originaires du Bénin, précisément de Boukoumbé.

Ces constructions, qui constituent une grande curiosité touristique dans les deux pays, sont classées au patrimoine mondial de l’Unesco au Togo, alors qu’ils ne le sont pas encore au Bénin.

Au cours des cérémonies d’initiation des Bètammaribè, les populations de Nadoba au Togo traversent la frontière pour aller prendre part aux manifestations à Boukoumbé au Bénin. Dans les deux sens, il n’est pas rare de voir des personnes d’une même famille aller et venir de part et d’autre, juste pour rencontrer des parents ou pour un conseil de famille. Ce qui est fréquent, surtout à l’occasion des cérémonies funèbres, quand on sait que les Bètammaribè sont très attachés à leurs us et coutumes. En outre, l’absence de démarcation nette de la frontière fait que l’on passe allègrement sans s’en rendre compte du Bénin au Togo et vice-versa.

Les difficultés des populations frontalières

Les hommes politiques ont pleinement conscience que les frontières ne veulent rien dire pour les populations qui y habitent, et que chaque camp fait surveiller étroitement les limites du fief de son adversaire. Et cela pour éviter qu’il ne fasse traverser des «étrangers» pour venir voter à son détriment. C’est un secret de polichinelle, mais cette pratique a été souvent utilisée par des partis politiques au Bénin, au nord comme au sud, au cours d’élections passées.

Loin d’avoir disparu, ce tour de passe-passe se fait encore aujourd’hui au moment de l’inscription des électeurs sur les listes électorales. Et ce n’est pas le fait du hasard si l’opposition béninoise est très tatillonne sur la Liste électorale permanente informatisée (Lepi).

De sources dignes de foi, au Togo feu le président Gnassingbé Eyadema [décédé en 2005, ndlr] n’hésitait pas à faire traverser des Béninois, autant que faire se pouvait, pour voter en sa faveur. L'«affaire Pamphile Hessou», du nom de ce sous-préfet de Boukoumbé sous le régime du président Nicéphore Soglo [au pouvoir de 1991 à 1996, ndlr] et porté disparu jusqu’à ce jour, serait liée à ce trafic d’électeurs.

L’ex-sous-préfet en question n’aurait pas respecté l’accord passé avec le président Gnassingbé Eyadema de laisser les gens traverser pour aller voter au Togo. Les présidents béninois et togolais entretenaient à l’époque des relations exécrables.

Les populations qui vivent partagées entre les frontières n’ont pas la même notion ou le même sentiment d’appartenance nationale que celles qui sont confinées à l’intérieur. La preuve en est que lorsque surgissent de graves crises entre deux pays frontaliers, ces populations sont également partagées et ne savent plus comment se définir —car elles vivent au quotidien avec la binationalité.

Le phénomène est beaucoup plus patent si le père et la mère sont originaires de part et d’autre de la frontière. Ces cas sont légion, d’où une certaine souplesse vis-à-vis des riverains aux frontières, que l’on observe toujours en traversant ces dernières.

Il est de notoriété publique que les agents des forces de sécurité publique en poste aux frontières rançonnent les passants. Surtout ceux qui ne disposent pas d’une pièce d’identité. Entre Hilla-Condji au Bénin et Sanvee-Condji au Togo, sur la route inter-Etats Cotonou-Lomé, il faut payer 500 francs CFA (0,76 euro) à chacun des deux postes de contrôle.

Mais les riverains, eux, ne sont jamais assujettis à ce bakchich et peuvent passer autant de fois qu’ils le désirent. La charte de l’Organisation de l’unité africaine (OUA, l’ancêtre de l’Union africaine) reconnaît en effet «le principe de l’intangibilité des frontières héritées de la colonisation».

Mais en attendant que le rêve d’une Fédération des Etats-Unis d’Afrique devienne une réalité pour mettre fin à cette balkanisation de l’Afrique, la gestion des frontières reste toujours un problème lancinant. Même si pour les populations riveraines, ces frontières n’existent pas en tant que telles.

Marcus Boni Teiga

Marcus Boni Teiga

Ancien directeur de l'hebdomadaire Le Bénin Aujourd'hui, Marcus Boni Teiga a été grand reporter à La Gazette du Golfe à Cotonou et travaille actuellement en freelance. Il a publié de nombreux ouvrages. Il est co-auteur du blog Echos du Bénin sur Slate Afrique.

Ses derniers articles: Lettre à mon cousin Barack  A-t-on vraiment voulu tuer Boni Yayi?  Il faut privilégier les Bleus évoluant en France 

ARTE

Jeunes Géologues

ARTE zoom sur un expert marocain passionné de météorites

ARTE zoom sur un expert marocain passionné de météorites

Jeunes Géologues

ARTE zoom sur un expert marocain passionné de météorites

ARTE zoom sur un expert marocain passionné de météorites

Actualités

En vidéo : Reportage : 'Tunisie : la tentation du Jihad' sur Arte

En vidéo : Reportage : 'Tunisie : la tentation du Jihad' sur Arte

arte.tv

Dossier frontieres

La ruée sur le continent noir

La ruée sur le continent noir

frontieres

Les frontières d'Afrique

Les frontières d'Afrique

frontieres

Sahel, un découpage au cordeau et des pays dans le flou

Sahel, un découpage au cordeau et des pays dans le flou

Berlin

Benoit DOSSEH

EuroCup : Gravelines-Dunkerques chute

EuroCup : Gravelines-Dunkerques chute

Isidore AKOUETE

Ben Hatira : Le Tunisien buteur mais le Hertha Berlin chute-Vidéo

Ben Hatira : Le Tunisien buteur mais le Hertha Berlin chute-Vidéo

Rescapés

La vie après Lampedusa

La vie après Lampedusa