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Plateau, Abidjan, by abdallahh via Flickr CC
Plateau, Abidjan, by abdallahh via Flickr CC

Le peuple ivoirien pris en otage

Les sanctions économiques contre le régime de Laurent Gbagbo sont une très mauvaise idée, qui témoignent d'une incompréhension de la crise ivoirienne.

Comprendre la crise ivoirienne, c’est se pencher d’abord sur le résultat de l’élection, oublier les cris et les chuchotements, les pressions exercées en tout genre. Cette question fondamentale devrait alimenter le fond des discussions mais elle est devenue secondaire, inutile.

La France et les Etats-Unis utilisent tous leurs leviers pour étouffer le gouvernement Gbagbo en jouant de la communauté internationale comme d’un couteau planté dans la carne déchiquetée d’un peuple ivoirien déjà étouffé.

L'Occident, attentiste mais pas trop

Dernier avatar de cette volonté de le saigner: la fermeture de la Bicici, filiale de la BNP en Côte d’Ivoire, de la Citibank ou encore celle de la SGBCI, émanation de la Société générale. Comment des entreprises privées qui détiennent —et font travailler— les comptes de citoyens peuvent-elles cadenasser leurs portes, au risque d’affamer des populations peu concernées par ce duel de présidents, dans un pays ou l’utilisation de cartes bleues ou de chéquiers s’avèrent rares?

Cette décision, inique, scandaleuse, est très dangereuse pour l’avenir de la France dans la région, la grogne grimpant chaque jour un peu plus dans d’autres contrées d’Afrique contre ce qui est qualifié d’immixtions inacceptables.

Dans un mouvement de balancier, les alliés de circonstance (autrefois adversaires sur l’autel de Fachoda) ne sont-ils pas en train de creuser la tombe politique d’Alassane Ouattara, devenu aux yeux des gens modérés l’homme qui propage la misère?

Se rend-t-il compte lui-même, enfermé dans son hôtel entre casques bleus et suiveurs, qu’une partie de l’opinion qui lui était favorable est en train de changer de camp?

Peut-on accepter d’affamer son peuple ou de rechercher le chaos pour récupérer une place —aussi rutilante soit-elle? Laurent Gbagbo n’a jamais coupé l’eau ou l’électricité au nord de la Côte d'Ivoire détenue par les rebelles —aujourd’hui alliés déclarés de Ouattara— pendant les années de guerre, pour éviter de plonger ces régions dans le chaos.

Le gouvernement français assure pourtant devant une presse occidentale au sens très peu critique sur le dossier ivoirien: «Il faut laisser au continent le soin de régler ses problèmes»... tout en sabordant le plus possible l’action menée par l’Union africaine depuis quelques semaines.

Imaginez que l’avenir de la Côte d’Ivoire se joue entre deux portes, dans les couloirs de l’Elysée, entre Blaise Compaoré et Nicolas Sarkozy... Triste tropique. Demander au Burkina ou au Nigeria d’imposer la démocratie par la force est aussi pathétique que de demander à un voleur de surveiller une banque.

Revenons donc aux racines du débat: qui a gagné? J’étais en Côte d’Ivoire au moment du deuxième tour des élections. Le lendemain, les journaux, unanimes, reconnaissaient une baisse de la participation par rapport au premier tour (elle atteignait alors 83%).

Des chiffres troubles

La mission des Nations unies en Côte d'Ivoire (Onuci) —qu’on ne peut taxer d’agence pro-Gbagbo— pondait un communiqué indiquant que la participation avoisinait les 70%. «Nord-Sud», le quotidien de Soro Guillaume, titrait même en une: «A qui profite l’abstention?».

Ce que personne ne sait, c’est le travail orchestré en sous-main à l’Hôtel du Golf, dans le QG de Ouattara. A la presse présente sont données dès le dimanche soir des informations sur la victoire du candidat du RHDP par 54% contre 46%. Une confidence accompagnée d’une consigne: «Il ne faut évidemment rien dire…»

L’écart suffisait à préparer le terrain en étouffant toutes les interrogations. Il y avait un président, nettement déclaré, donc aucune raison de douter du secret soufflé sous couvert d’anonymat. La préparation mentale des médias est un art.

Voilà pourtant le nœud du problème: avec 70% de votants, Ouattara ne peut pas être mathématiquement vainqueur aussi nettement en raison des scores des trois candidats majeurs au premier tour.

Un vrai tour de passe-passe s’impose alors pour retomber sur ses pattes. Quand Yousouf Bakayoko, le président de la Commission électorale indépendante (CEI), se présente à l’Hôtel du Golf, il livre des résultats proches de ceux glissés dès le dimanche soir (logique).

Petit souci: l’addition des bulletins présente une participation d’environ 81%… On se demande d’ailleurs pourquoi, à l’instar du premier tour, ces résultats ne sont pas donnés région par région. De quoi avait-on peur?

Ce gain de plus de 10% en trois jours apparaît comme une énigme digne d’un roman d’Agatha Christie. La Côte d’Ivoire, royaume des faux électeurs?

Si les données de l’Onuci étaient aussi fiables —ce qu’elle affirme— comment a-t-on pu oublier plus de 600.000 personnes sur le bord du chemin? Comment donner des chiffres officieux dès le dimanche alors que les urnes n’étaient pas parvenues aux CEI locales?

On se retrouve bel et bien au milieu d’une tricherie orchestrée de manière grossière. Je ne m’avancerai pas sur le nom du vainqueur, mais ce succès annoncé d’ADO (Alassane Dramane Ouattara) est impossible dans ces proportions si l’on se réfère au vrai taux de participation —pas à celui né quelques jours après le 28 novembre.

C’est un fait sur lequel tous les camps en présence devraient obligatoirement se rejoindre. Les désaccords en disent long sur les manipulations dans les officines.

L’Onuci devrait s’expliquer. L’idée de recomptage ou au moins d’une vérification des PV est une solution que rejette Ban Ki-Moon, secrétaire général de l’ONU, qui la déclare injuste. Injuste pour qui et pourquoi? En refusant ce traitement —qui semble a priori le plus juste— l’ONU donne du poids aux tenants de sa duplicité dans cette affaire-là.

Que l’organisation se rassure toutefois: en Afrique, on peut dire ou faire à peu près ce qu’on veut sans craindre des représailles majeures; on peut étrangler un peuple déjà mal en point en fermant les banques; assécher une économie sans trembler.

Les voix noires comptent bien moins que les voix de Paris et de Washington. Il est temps peut-être aussi pour les Africains de se réveiller et de changer le cours du temps. Il en va de leur avenir. Il en va de l’avenir du continent.

Hervé Gourlaouen

Hervé Gourlaouen

Hervé Gourlaouen. Journaliste français spécialiste de l'Afrique.

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