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Un combattant à Syrte, le 4 octobre 2011. REUTERS/Asmaa Waguih
Un combattant à Syrte, le 4 octobre 2011. REUTERS/Asmaa Waguih

Les guerriers invisibles de Kadhafi

En Libye, la guerre n'en finit plus de finir. Quelle est la potion magique de Kadhafi?

Syrte et Béni Walid, les deux fiefs qui restent fidèles au colonel Kadhafi, continuent de tenir en dépit des assauts répétés des forces du Conseil National de Transition et des aéronefs de l’OTAN. Pourtant, jour après jour, on nous signale que les derniers vestiges des unités kadhafistes sont aux abois, que le port de Syrte est aux mains des rebelles — qui du reste n’ont plus rien de “rebelles” puisqu’ils représentent désormais le bras armé du pouvoir officiellement reconnu à Tripoli —, et, bien sûr, que tel ou tel fils du dictateur “en fuite” aurait été capturé, tué, voire les deux.

Quel est le secret des pro Kadhafi?

Or, depuis que les troupes du CNT ont pris le contrôle de Tripoli au mois d’août, la guerre de Libye n’en finit plus de finir. Au point que l’on est en droit de se poser la question : comment les loyalistes parviennent-ils ainsi à résister? Quel est leur secret? On les croyait abattus, affaiblis, dispersés, honnis par la population, et voilà qu’ils s’enterrent sur leurs positions dans des villes et des secteurs où ils sont solidement implantés, et où ils font la nique à l’OTAN tout en luttant pied à pied contre les rebelles.

Ces derniers, d’ailleurs, parlent à peu près une fois par semaine d’une “offensive finale” pour balayer les derniers points forts ennemis, offensive qui aboutit en général à de piètres résultats. La BBC avance une première explication.  

“L’armée rebelle a gagné en expérience et a acquis du matériel dans sa progression le long des axes côtiers, se familiarisant avec les techniques nécessaires pour lutter contre une armée de métier tout en s’appuyant sur l’OTAN,” mais “il était bien plus facile, dans les grands espaces désertiques à découvert, de profiter de l’avantage aérien que leur donnait l’OTAN,” alors que “parmi les immeubles, dans les rues étroites de la ville elle-même, avec la présence de la population civile, il sera impossible de remporter cette bataille par la seule voie des airs.”

Il est certain qu’il n’a jamais été possible de prendre une ville en se contentant de l’écrasant sous les bombes et les obus. Les Allemands en firent l’amère expérience à Stalingradet, plus généralement, tout au long de la guerre sur le Front de l’Est (). Quant aux Alliés, ils ont également été confrontés au problème, en particulier à Caen en juin-juillet 1944 () ou encore à Monte Cassino, toujours en 1944. Vient un moment où, pour s’emparer d’une cité occupée par l’adversaire, il faut se décider à envoyer des hommes se battre dans les maisons dévastés et les monceaux de gravats. Le combat de rues est une affaire coûteuse, gourmande en vies humaines, où l’avantage que confèrent d’ordinaire supériorité aérienne et unités blindées est annulé.

Pour la BBC, c’est justement là qu’il faut chercher une autre explication au succès de la résistance kadhafiste. D’une part, “les forces pro-Kadhafi disposent d’armes très modernes, et bien que l’OTAN ait détruit ce qui aurait été un dépôt d’armes, qui a brûlé pendant deux jours [à Syrte], elles seraient abondamment dotées en vivres et en munitions”. D’autre part, les rebelles souhaiteraient “limiter leurs pertes. On trouve dans leurs rangs de nombreux ingénieurs, enseignants et chefs d’entreprise — tous essentiels quand il s’agira de remettre le pays sur pied après la révolution et la guerre”. Voilà un état-major attentionné.

On ne peut que regretter que l’armée française n’ait pas fait preuve de la même délicatesse et du même souci de l’avenir en 1914, quand elle a envoyé à la mort une génération entière d’artistes, d’écrivains, de scientifiques, fauchés par les mitrailleuses allemands dès les premiers jours du conflit au même titre que les paysans, les ouvriers et les autres, apparemment moins importants pour la reconstruction, du moins d’après les rebelles libyens vus par la BBC.

Permettons-nous de douter de cette dernière affirmation. Si le CNT se montre économe en combattants, c’est sans doute plutôt parce qu’il n’en a pas tant que ça, et qu’il lui faut contrôler cet immense pays avec quelques dizaines de milliers d’hommes. Peut-être les rebelles sont-ils aussi divisés, chaque faction préférant préserver ses forces pour un éventuel affrontement ultérieur, une fois réglé le problème de Kadhafi. Ce ne sont bien sûr là que des spéculations.

Le siège de Syrte, quoi qu’il en soit, n’est pas sans rappeler par certains côtés ce qui s’est passé en France en 1944-1945, dans les célèbres “Poches de l’Atlantique”. A l’issue de la bataille de Normandie et du débarquement en Provence, quand l’ensemble du dispositif de la Wehrmacht s’était effondré et qu’elle s’était repliée en catastrophe vers le Nord-Est, des éléments allemands s’étaient retrouvés isolés, enfermés dans des poches sur le littoral breton, à Brest et Dinard, par exemple, mais aussi à la Rochelle, à Dunkerque et jusque dans le Médoc.

Pour les Allemands, ces poches restaient d’une grande importance stratégique, car elles permettaient aux sous-marins de la Kriegsmarine de maintenir un certain niveau d’activité dans l’Atlantique, tout en fixant des forces alliées importantes. En face, Américains et Français avaient choisi d’assiéger ces enclaves.

Les joies austères des combats de rue

Pour deux raisons : il était plus simple d’encercler les positions allemandes en espérant les grignoter dans une guerre d’usure, et les forces dont disposaient les Alliés se composaient principalement de FFI, les Forces Françaises de l’Intérieur, des milliers de résistants organisés à la hâte en unités constituées, mais qui ressemblaient vaguement aux troupes du CNT par leur côté civils embrigadés. Des forces qui auraient été durement éprouvées dans des combats de rues. Pour finir, et si certaines de ces poches furent écrasées comme Royan sous un déluge de bombes, les plus grandes ne se rendirent qu’après la capitulation de l’Allemagne en mai 1945.

En attendant, comme le prouvent les bulletins de situation mis en ligne sur les sites du ministère britannique de la Défense et de son équivalent français, les opérations aériennes de l’OTAN ne faiblissent pas, sans pour autant que les Kadhafistes donnent des signes de faiblesse. Ce qui n’a pas empêché Ignazio La Russa, ministre italien de la Défense, d’annoncer que les frappes de l’Alliance étaient “presque terminées”, tout en reconnaissant qu’il était “nécessaire de rester vigilant”.

A en croire des sources plus favorables au colonel et à ses fidèles, il vaudrait mieux en effet que l’Occident ne baisse pas sa garde. Le site pravda.ru, dont les informations sont le plus souvent discutables, affirme ainsi qu’en réalité, la guerre prend mauvaise tournure pour l’OTAN et le CNT, qui subiraient partout des pertes sévères.

“Les Forces armées libyennes ont réussi à contrer la supériorité technologique de l’OTAN — des hélicoptères Apache déployés au mépris du Congrès américain pour mitrailler des civils sont abattus,” assure le site russe, tandis qu’à Ras Lanuf, un “détachement de la 82e division aéroportée américaine a essuyé de lourdes pertes et un avion de transport Hercules C-130 a été incendié.

Des Touaregs de “l’escouade Touareg 55

Des informations pour l’heure impossibles à vérifier. Soulignons que, du temps de l’invasion de l’Irak en 2003, pravda.ru reprenait systématiquement les nouvelles les plus délirantes émises par les Irakiens, qui annonçaient à l’époque avoir encerclé et pulvérisé des régiments américains et britanniques dans leur marche sur Bagdad.

Un autre site favorable à Kadhafi nous révèle en revanche pourquoi les loyalistes tiennent toujours. Des Touaregs de “l’escouade Touareg 55” auraient posé des mines dans le désert et auraient réussi à détruire une colonne de blindés et de véhicules. Et “les Touaregs, du fait de leur foi musulmane, pure et spirituelle, ont des pouvoirs extraordinaires qui peuvent les rendre invisibles aux forces ennemies”. Dotés de pouvoirs magiques ou non, les Touaregs toujours fidèles à Kadhafi risquent de toute façon de poser un sérieux problème au CNT, même si Syrte et Béni Walid venaient enfin à tomber.

Roman Rijka

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Roman Rijka. Journaliste. Spécialiste de l'histoire militaire.

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