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Paul Biya en visite officielle en France (2009) REUTERS/Benoit Tessier
Paul Biya en visite officielle en France (2009) REUTERS/Benoit Tessier

La diaspora camerounaise ne croit pas à l'alternance

Depuis le 13 juillet, les Camerounais de l’étranger ont la possibilité de voter pour la présidentielle. Comment la diaspora perçoit-elle cette élection?

Mise à jour du 3 novembre: Sorti vainqueur du scrutin du 9 octobre, Paul Biya a été investi président pour un sixième mandat consécutif. Il a prêté serment à l'Assemblée nationale.

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Mise à jour du 19 octobre: Selon le quotidien Mutations cité par RFI, Paul Biya aurait remporté l'élection présidentielle avec 77,98% des suffrages.

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Mise à jour du 18 octobre: L'opposant camerounais John Frudi Ndi et six autres candidats à l'élection présidentielle ont annoncé qu'ils rejetteraient par avance les résultats du scrutin du 9 octobre.

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Mise à jour du 13 octobre: Plusieurs candidats ont déposé un recours auprès de la Cour suprême camerounaise. Ces derniers dénoncent des fraudes et exigent l'annulation de la présidentielle.

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Le 9 octobre, se tient l’élection présidentielle au Cameroun. Président du pays depuis 1982, Paul Biya est candidat à sa propre succession. Cette année, le scrutin est marqué par une nouveauté. Une loi récente permet aux Camerounais de l'étranger de voter. L’occasion de se pencher sur la perception qu’a la diaspora de l’élection présidentielle.

Des Camerounais concernés mais pas toujours impliqués

Quand on évoque la présidentielle du Cameroun à la diaspora, l’ensemble des Camerounais affichent de l’intérêt pour le scrutin du 9 octobre. C’est ce que confirme Pierre, 61 ans, maçon à la retraite:

«Tous les Camerounais sont concernés. Je suis concerné parce que je suis Camerounais.»

En revanche, ils n’iront pas tous voter. La faute, notamment, à une mauvaise communication de l’ambassade que dénonce Marie, employée de bureau:

«Je suis camerounaise et je n’ai même pas été avertie de cette loi par courrier. Je ne reçois jamais de courrier de l’ambassade.  Pourtant, j’ai fait renouveler mon passeport donc ils savent que j’existe.»

La loi du 13 juillet a été bien accueillie par la diaspora mais certains camerounais de France ne se sentent pas intégrés dans le processus électoral. Nombre d’entre eux sont prêts à se rendre dans les isoloirs mais ne pourront pas voter car non inscrits sur les listes électorales. De plus, les Camerounais disposaient d’un délai très court pour s’inscrire sur les listes électorales, les inscriptions ayant pris fin le 31 août.

Pour Marie, l’essentiel des électeurs qui voteront le 9 octobre sont membres du parti de Paul Biya, le Rassemblement Démocratique du Peuple Camerounais (RDPC):

«La plupart des Camerounais de France inscrits sur les listes sont ceux qui vont souvent aux réunions du parti [RDPC].»

Cette loi constitue donc une manne électorale conséquente pour le président sortant. En France, le RDPC est déjà bien implanté et a les moyens de faire campagne. Pris de cours par la nouvelle législation, les partis de l'opposition n'ont pas anticipé cette mesure qui octroie le droit de vote aux étrangers. Ainsi, les Camerounais de France ont été relativement peu informés sur les programmes des opposants. 

Une opposition inexistante                                

Cette année, ils sont 23 à briguer un mandat présidentiel. Désunie, cette opposition a peu de chances de faire de l’ombre au président sortant.

«Le RPDC est le seul parti politique implanté dans tous les coins du Cameroun. Les autres sont concentrés sur Yaoundé, Douala ou dans les autres grandes villes», déclare Pierre.

Ce manque d’unité peut notamment s’expliquer par les tensions ethniques qui subsistent depuis de nombreuses années dans le pays. Le sociologue Alawadi Zelao a étudié la question:

«De fait, depuis l'avènement de la «démocratie multipartite» au début de la décennie 90, les conflits ethniques ont gagné en vitalité et en intensité.»

Au Cameroun, ces conflits jouent une place prédominante dans la politique. En 2006, le pays comptait environ 350 groupes.  Toutes ces tensions nuisent au débat public et certains Camerounais ne souhaitent pas s’impliquer dans la politique du pays, c’est le cas de Calixthe Beyala, écrivaine franco camerounaise:

«Tant que la politique du Cameroun sera teintée de tribalisme, je ne serai pas parti prenante.»

Outre le manque d’unité, les partis de l’opposition doivent faire face à d’autres difficultés. Les candidats qui s’opposent à Biya ne disposent pas de la même vitrine pour diffuser leur programme. Joshua Osih, vice-président et trésorier du Social Democratic Front (parti du candidat John Frudi Ndi) dénonce les agissements du pouvoir présidentiel:

«L’affichage nous a coûté une fortune mais, contrairement au candidat Biya, nous respectons la loi qui limite à 60 X 40 cm les dimensions des affiches. Les emplacements doivent aussi se limiter autour des communes et des sous-préfectures, espaces qui n’ont toujours pas été mis à notre disposition.»

Les opposants, qui n'ont jamais eu l'occasion de débattre avec Biya durant la campagne, dénoncent également le manque de transparence des élections. Pour assurer le bon déroulement du scrutin, une institution nommée Elecam (Elections Cameroon) a été instaurée. Mais pour les adversaires de Biya, cet organe n'est pas fiable. 

«Ils ont crée un organisme de contrôle des élections, mais les candidats le critiquent», affirme Pierre.

Les candidats n'ont pas confiance en cette institution régie par le pouvoir. A l'image de l'opposition, la diaspora est méfiante quant à la bonne tenue du scrutin électoral. François, ouvrier de 30 ans qui a connu les élections au Cameroun, raconte son expérience:

«J’ai travaillé dans un bureau de vote. Dans ma circonscription, la veille des élections, peu d’électeurs de l’opposition avaient reçu leur carte d’électeur. Certains noms ne figuraient même pas sur la liste électorale.»

Paul Biya, l’«homme providentiel»?

Dans un pays où l’opposition brille par son incapacité à fédérer, Paul Biya finit par apparaître comme l’ «homme providentiel» aux yeux de certains Camerounais. Pour François, qui n’a jamais été un partisan du RDPC, la meilleure chose est de maintenir le président sortant au pouvoir:

«Aucun opposant ne fait le poids, je ne vois personne pour lui succéder. Si un adversaire de Biya prenait le pouvoir, je crois qu’il ne serait pas à la hauteur. Autant laisser Paul Biya gérer le pays comme il le peut. Sans lui, le Cameroun aurait pu davantage plonger.»

Pour Pierre, l’issue de l’élection ne fait pas de doute:

«Paul Biya sera élu facilement. Pour moi, l’élection est déjà close.»

En revanche, il reste dubitatif quant à l'action future du président:

«En 29 ans il n'a rien fait, ce n'est pas maintenant qu'il va commencer à agir.»

Marie partage l'avis de Pierre et François sur la réélection du président sortant. Cette dernière évoque également le rôle de l'Hexagone dans le maintien au pouvoir de Biya:

«S’il est toujours au pouvoir, c’est parce que la France n’a pas décidé de l’enlever.»

 Le 9 octobre, Paul Biya devrait, selon toute vraisemblance, être réélu. Une idée à laquelle la diaspora s'est déjà faite.

 

Jacques-Alexandre Essosso

 

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Jacques-Alexandre Essosso

Journaliste à SlateAfrique.

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Calixthe Beyala

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