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Benedita Da Silva, le 10 décembre 2002. Sergio Moraes/REUTERS
Benedita Da Silva, le 10 décembre 2002. Sergio Moraes/REUTERS

Benedita Da Silva, première noire au Sénat brésilien

Née dans un bidonville au Brésil, cette petite fille d’esclave a gravi tous les échelons par la force de sa verve. Aujourd’hui, ce député continue son combat, pour la liberté et l’égalité de tous ses compatriotes et surtout pour les plus démunis.

A bientôt 60 ans, alors qu’elle en paraît 45, Bénédita a toujours le sourire aux lèvres et l’œil qui brille. L’Assemblée Nationale l’a sacrée femme d’exception et lui a décerné un trophée «De l'ombre à la lumière» pour saluer son parcours.

«Cela a été une grande surprise pour moi, je n’avais préparé aucun discours, je ne savais pas quoi dire», avoue-t-elle un peu embarrassée.

C’est la même surprise quand elle apprend qu’elle fait partie des 1.000 femmes proposées en 2005 pour être Prix Nobel de la paix. Elle dit:

«La paix est individuelle et elle est à l'intérieur de chacun d'entre nous».

Du haut de son mètre 70 elle semble être habitée par un feu incandescent. Jamais elle ne prononce de choses négatives concernant son parcours. La Brésilienne affirme être avant tout une «femme de foi». Durant sa carrière politique, elle a pourtant essuyé de multiples insultes raciales et elle a fait face à beaucoup de préjugés liés à son origine modeste. Qu’importe, la politicienne ne souhaite pas s’attarder là-dessus.

Elle porte un curly impeccable sur des cheveux courts soyeux. Chacune de ses anecdotes est contée comme on raconte une blague. L’humour semble être sa plus grande arme.

L'enfant des favelas

«Je n’ai jamais pensé, ni même souhaité quitter la favela où je vis, où j’ai grandi» dit Bénédita avec détermination.

Son bidonville s’appelle «Capéu Mangueira». Elle y est restée pendant 57 ans quand elle était tour à tour député, sénateur, et conseillère municipale.

«J’ai du sortir de la favela quand j’ai endossé la fonction de gouverneur. J’étais obligée de vivre dans une maison de fonction», avoue-t-elle avec une certaine tristesse.

Enfant, la militante grandit dans la précarité avec douze autres frères et sœurs. Il lui arrivait de faire les poubelles pour nourrir sa famille. Très tôt, elle se met à travailler comme femme de ménage pour aider le foyer. Avec les voisins, elle s’organise et bricole pour que tous aient de l’électricité et des bouches d’égouts. Les femmes de la favela l’ont choisie pour être leur leader. Un mouvement d’abord féministe, qui trouve aujourd’hui reconnaissance auprès de l’ensemble de la communauté noire du bidonville.

«Nous, les femmes des favelas, nous sommes des promotrices de la paix et nous nous battons pour avoir des hôpitaux, des écoles pour les enfants et du travail pour tous».

Son bonheur semble aussi passer par celui de son prochain:

«Dans ma tête, les choses sont claires, je ne quitterai pas la favela tant qu’il existera d’autres noirs, d’autres femmes, d’autres pauvres, au Brésil. Et je continuerai de vivre avec eux tant que les choses n’auront pas changé».

La messe est dite.

Son parcours

Militante depuis les années 60, elle se bat pour défendre les droits de sa communauté et lutte contre l’ancien régime militaire.

Alors dans l’opposition, elle aide à la formation du Parti des travailleurs au sein duquel elle commence sa carrière politique au début des années 80. Dans la même période, Da Silva retourne sur les bancs de l'école et obtient un diplôme universitaire pour ses 40 ans.

Elle devient ensuite, la première noire au poste de conseillère municipale de Rio de Janeiro. Seulement quatre ans plus tard, elle est élue au Congrès National où elle milite en faveur de l’insertion d’amendements à la Constitution du pays sur l’interdiction de la mise en liberté sous caution pour les crimes raciaux.

Elle milite également pour le congé maternité de 120 jours, pour l’interdiction de différences de salaires discriminatoires et le droit des femmes détenues pour qu’elles puissent allaiter leurs bébés. Cette élue ne veut oublier personne.

En 1991, Da Silva fait partie d’un comité qui invite l’African National Congress dirigé par Nelson Mandela. Après leur entretien, le leader sud-africain qui imaginait que le degré d’égalité au Brésil était enviable, reconsidère sa compréhension de la politique raciale brésilienne.

À la fin de sa visite, il invite même les noirs brésiliens à prendre leur part dans le pouvoir politique du pays. Suivant les conseils de son modèle, Da Silva se porte candidate à la mairie de Rio de Janeiro en 1992, elle gagne la primaire mais ne parvient pas à être élue. Benedita Da Silva est néanmoins députée fédérale depuis 2010.

 Sa relation avec Lula

En 2003 elle est nommée ministre de l’Action Sociale par le président brésilien et c’est un tournant dans sa carrière politique.

«Je suis fière d’avoir reçu ce cadeau du président Lula, c’était un ministère avec un budget spécifique, j’ai eu une marge de manœuvre incroyable et pas uniquement des bureaux pour faire joli. Nous avons réalisé un important travail qui a porté ses fruits et qui a été un des grands instruments pour les politiques sociales du gouvernement», explique Benedita avec fierté.

Le président Lula, elle le considère comme un membre de sa famille, comme un «petit cousin»:

«Lula c’est pas un Blanc! Au Brésil toute personne qui a la peau claire et les cheveux qui ne sont pas lisses ne se considèrent pas comme une personne blanche», son observation l’a fait beaucoup rire.

 Le racisme au Brésil

Un projet de loi préconisait de mentionner «la race» sur les documents d’identité.

«On s’est rendu compte avec des travaux de recherche scientifique que toutes les personnes qui refusaient de mettre la mention de  leur couleur sur leurs papiers étaient des métisses, des gens couleurs café au lait, ou des quarterons. Le grand institut de sondage Brésilien (IBGE) n’arrivait pas à faire ces recherches, alors nous avons fait un grand mouvement, et c’est là que nous avons découvert qui étaient contre la mention de couleur.»

De cette étude est née «Action Affirmative» pour l’élévation et l’intégration de tous les noirs. Cette forme de discrimination positive a changé la donne, «tout le monde voulait ensuite être noir pour bénéficier du système des quotas», explique Da Dilva avec un éclat de rire. Les détracteurs dans la communauté parlaient du manque de stabilité d’un tel mouvement. Pour les autres sceptiques, le doute concernait plutôt les compétences des noirs qui pour beaucoup n’étaient pas capables d’assumer de hautes fonctions.

«Dans notre mouvement, nous savions qu’il y avait tant de noirs dotés de talent, capable de bénéficier de cette forme de discrimination positive» ajoute la militante.

La lutte continue

«Au Brésil, il y a un complexe important de la population noire. Elle constitue la majorité de la population, mais elle est vraiment exclue dans le milieu intellectuel».

Da Silva cite l’exemple des députés. Ils sont au nombre de 513, parmi lesquels il y aurait seulement 45 femmes et 24 d’entre elles seraient noires.

«Nous comptons des noires qui n’ont pas conscience qu’elles sont noires. Par exemple les femmes s’imaginent être dans l’égalité et ça les rassure, tout ça parce qu’elles sont claires ou métisses, seulement 12 députés se disent être noires, c’est dommage».

Bénédita se moque des conventions et avoue ne pas faire que des actes «politiquement corrects».

«Dans l’hémicycle, nous faisons beaucoup de chahut et nous créons la confusion, et quand nous commençons, ils tremblent, c’est une lutte des nerfs», explique t-elle.

Ce sont les blancs qui ne veulent pas voir les noirs progresser qui sont ici pointés du doigt.

«Ils savent que la situation va changer parce que personne ne veut dépendre d’eux, qu’ils veulent ou non ça va changer».

Da Silva indique également:

«Nous tous nous sommes libres, mais nous devenons des esclaves. Quand nous redevenons esclaves dans nos têtes, nous nous remplissons de peur, et aussi nous nous remplissons de courage. Et c’est ça qui te fait croire qu’un jour, tu y arriveras parce que toi tu n’acceptes pas la situation dans laquelle tu vis. C’est ce cheminement que j’ai eu. Je sais que chaque noir qui se libère, libère des millions d’autres».

La politicienne qui se plait à dire qu’elle mène un combat pour les femmes, pour les Noirs et pour les pauvres a sans nul doute encore du travail à faire et elle le sait

«Il faut vraiment investir les femmes dans plus de choses, pas seulement utiliser leur nom, mais leur donner une vraie place».

Benedita Da Silva est en marche pour changer le visage du Brésil. Le peuple semble avoir beaucoup avancé avec l’élection d’une femme président. Il reste à la communauté noire de prendre le train en marche, sans complexe.

Ekia Badou

 

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