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La narine ivoirienne et le poil burkinabè

La Côte d’Ivoire est-elle durablement pacifiée? Son économie fermement sur les rails? Qu’en pense-t-on au Burkina Faso voisin?

Le lundi 26 septembre 2011, Boureima Badini, représentant spécial du Facilitateur du dialogue direct inter ivoirien, recevait, à Abidjan, la direction intérimaire du Front populaire ivoirien (FPI), parti de l’ex-président Laurent Gbagbo. Simple routine? Peut-être. Mais le facilitateur en question est le dirigeant burkinabè, Blaise Compaoré, celui-là même que les fidèles de Gbagbo vouaient aux gémonies, l’accusant d’être un belligérant dans la crise ivoirienne. La Côte d’Ivoire qui entend emprunter le chemin de la réconciliation nationale a-t-elle donc déjà réussi la décrispation politique vis-à-vis de son voisin burkinabè?

«Trop tôt pour faire un bilan», affirme un ressortissant d’Afrique centrale installé à Ouagadougou depuis une vingtaine d’années. «Pour la paix, la route est longue avant de dormir», précise une Burkinabè résidente d’un pays scandinave. Un Bobolais évoluant dans le domaine artistique, semble encore plus sceptique: «C'est quand le bonheur?», s’exclame-t-il de Bobo-Dioulasso à l'Ouest du Burkina. Or, plus que Ouagadougou, cette ville subit les effets collatéraux des soubresauts ivoiriens. Il rappelle «l'effet papillon d’Afrique de l'Ouest: si la Côte d'Ivoire éternue, toute la sous-région s'enrhume...»

De la paix à la prospérité?

Bien sûr, la sirène du train déchire à nouveau le silence sahélien en milieu de journée, les Burkinabè mangent à nouveau de l’attiéké et les Ivoiriens reçoivent la production de beurre de karité. Difficile pourtant, six mois après la chute de Laurent Gbagbo, d’évaluer l’ampleur et la solidité de la reprise économique.

Sarcastique, un expatrié européen vivant à Ouagadougou rappelle, avec justesse, que, pour certains Burkinabè, la crise était une aubaine sur le plan financier: «Le "merdier" du sud a très bien profité à certains!». Il fait référence à l’argent ivoirien qui quitta le pays en crise pour devenir investissement immobilier de mauvais goût dans les quartiers chics de la capitale du Faso: «Je ne suis pas certain que l'esthétisme architectural de Ouaga 2000 y ait beaucoup gagné».

Les deux économies sont-elles imbriquées à ce point? Un journaliste togolo-burkinabè s’amuse en constatant qu’Alassane Ouattara a annoncé l’émergence de son pays pour 2020. Dans sa dernière campagne électorale, Blaise Compaoré, lui, promettait de faire du Burkina Faso un «pays émergent» d’ici 2015. Le wagon irait-il plus vite que la locomotive? L’homme de presse y voit «une belle leçon d'humilité de Ouattara».

Et si la Côte d’Ivoire reniait ouvertement son «tutorat» économique? Un comptable ouagalais prolonge la métaphore nasale de l’éternuement. C’est en mooré, lanque parlé par les Mossis, qu’il assène: «Cotdiwarre nèn Burkina yaa yonre ne a konbgo». La Côte d’Ivoire serait le nez dont le Burkina serait un poil. S’arracher une poil est très douloureux. Et c’est lorsque la narine est glabre qu’on regrette ce filtre à poussière…

La dette politique de Ouattara

Le nouveau président Ouattara doit-il pour autant faire la génuflexion devant un Burkina qui l’aurait fait roi en abritant une rébellion, puis en animant une médiation? Pour le journaliste-écrivain ivoirien Bamba Alex Souleymane: «S’il est un pays auquel la Côte d’Ivoire doit une fière chandelle, c’est bien le Burkina». Pour certains, la fierté des «Hommes intègres» est malvenue. Pour l’expatrié d’Afrique centrale «Ouattara ne doit pas tant que ça aux Burkinabè». L’élection ivoirienne a suscité une euphorie déplacée, comparable à l’enthousiasme du continent lors de l’accession au pouvoir de Barack Obama. «Alassane Ouattara n’est pas plus burkinabè qu’Obama est africain».

Reconnaissant ou ingrat, l’actuel président ivoirien ne peut exprimer trop visiblement sa reconnaissance au Faso, sous peine d’être encore taxé de «burkinabité». Pour le spécialiste des poils du nez, «il doit prouver qu’il est là d’abord pour les Ivoiriens». «Alassane Ouattara est peut-être la solution pour la Côte d'Ivoire, mais pas pour le Burkina», renchérit le journaliste originaire du Togo.

Certains Burkinabè pourraient être frustrés, constatant, comme l’observateur Bobolais, que la solidarité est «à double tranchant». «Ne rêvons pas», déclare l’expatrié européen sarcastique, «Ouattara ne militera pas pour que la Banque africaine de développement quitte Tunis pour Ouaga». L’institution financière avait fui Abidjan au début de la crise…

D’autres prônent moins un orgueil mal placé qu’une fierté authentique. «Les Burkinabè doivent aller chercher les ressources de leur émergence ailleurs» qu’en Côte d’Ivoire, soutient le journaliste togolo-burkinabè. Pour la Scandinave d’adoption, «les intérêts du Burkina ne se situent ni chez Gbagbo ni chez Ouattara», même si «la paix en Côte d'Ivoire» est une condition de la stabilité régionale.

Est-il vraiment besoin de rappeler qu’Alassane Ouattara n’est pas le président du Burkina Faso?

L’équation affective

Le Burkina aura beau s’émanciper verbalement de la Côte d’Ivoire, la force de l’affectif continuera de susciter nostalgie ou rancœur.

Beaucoup de Burkinabès ont grandi en Côte d’Ivoire. On les appelle «diaspos» et ils resteront un peu ivoiriens quoi qu’il arrive. Comme d’autres «diaspos», d’ailleurs. Ce ressortissant européen vit à Ouaga, mais a passé une partie de son adolescence dans la capitale économique ivoirienne:

«J'ai remarqué qu'il y a quelque chose de très spécial avec les "anciens d'Abidjan", surtout ceux qui ont habité en Côte d'Ivoire adolescents ou enfants. Nous sommes quelques-uns à Ouagadougou et nous avons tous quelque chose de spécial avec la Côte d'Ivoire que les "anciens" d'autres pays africains n'ont pas. Même si nous avons habité dans d'autres pays africains, même si nous ne sommes jamais revenus en Côte d’Ivoire, nous sommes tous un peu ivoiriens et n’attendons qu'une chose: retourner à Abidjan.»

  Pour autant, ses proches souhaitent qu’il attende encore quelque temps, avant de s’aventurer en Côte d’Ivoire.

La méfiance reste de mise. En Côte d’Ivoire, le 29 septembre dernier, le journal gbagboïste Notre Voie écrivait:  «Depuis que le pouvoir d’Etat a changé de main en Côte d’Ivoire (..), les Burkinabè se croient en territoire conquis». Le journaliste évoque des tensions dans la ville de Touba, près de la frontière guinéenne où les populations «Mahouka et Burkinabè sont sur le pied de guerre» pour des motifs fonciers.

Le porte-parole du chef du village ivoirien de Koro, lui, affirme que «depuis trois à quatre mois, on constate d’importants convois de Mossis (l'une des principales ethnies de Burkina Faso) qui débarquent à la gare du village» et «exploitent illégalement la forêt».

L’ère du «Je t’aime, moi non plus» n’est peut-être pas encore révolue…

Damien Glez

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Damien Glez

Dessinateur burkinabé, il dirige le Journal du Jeudi, le plus connu des hebdomadaires satiriques d'Afrique de l'Ouest.

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