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Un camp de réfugiés de la faim, près de Mogadiscio, REUTERS/Ismail Taxta.
Un camp de réfugiés de la faim, près de Mogadiscio, REUTERS/Ismail Taxta.

Les Musulmans s’intéressent-ils vraiment à la Somalie?

Foreign Policy revient sur le rôle des pays musulmans dans l'aide à la Somalie ravagée par la famine, alors que les mesures internationales engagées semblent dérisoires.

Une jeune femme somalienne, décharnée et hagarde, berce son enfant mourant de faim, et regarde l’objectif en face. Son regard est vide; elle a vu trop de souffrance. «Où sont les pays musulmans?» demande-t-elle. «Nous mourons».

Cette image continue à nous hanter, et ses mots reviennent sans cesse en mémoire, bien qu’ils aient été diffusés il y a déjà plusieurs semaines sur la BBC. Elle pose une vraie question. Les Musulmans les plus riches du monde vivent de l’autre côté de la mer, dans les pays du Golfe, où des milliards de dollars sont dépensés pour pouvoir faire du ski en intérieur, des îles artificielles abritant des hôtels de luxe et des parcs aquatiques, ou pour batifoler sur des yachts et dans des villas se voulant de type européen. Les fonds ne manquent jamais pour de superbes mosquées, mais quand il s’agit de soulager la famine massive d’un peuple, les Musulmans sont un peu à court.

Le seul chef d’Etat ou de gouvernement qui se soit rendu en Somalie depuis le début de la famine, c’est Recep Tayyip Erdogan, le premier ministre turc. Il est même venu avec son épouse et le ministre des Affaires Etrangères, Ahmet Davutoglu. Erdogan a démontré que l’instabilité ne peut pas être prise comme excuse pour ne pas aider la Somalie. De plus, il a présidé la réouverture de l’ambassade de Turquie à Mogadiscio, vingt années après sa fermeture. Cependant, d’autres responsables musulmans brillent par leur absence, ignorant ainsi l’injonction du Coran de faire preuve de charité et de compassion envers les pauvres et les nécessiteux.

Erdogan ne s’est pas contenté de mots. Les actes et l’argent ont suivi. Contrastant avec l’Arabie saoudite (50 millions de dollars), le Koweït (41,4 millions de dollars) et les Emirats Arabes Unis (40 millions de dollars grâce à un récent téléthon), la Turquie a réuni 300 millions de dollars. Elle a aussi obtenu 350 autres millions de dollars de promesses venant de pays appartenant à l’Organisation de la coopération islamique. Même des pays traditionnellement généreux comme les Etats-Unis se sont montrés modérés dans leur aide (environ 130 millions de dollars). Cet argent doit être envoyé au plus tôt, car les Nations Unis ont besoin d’un milliard de dollars pour les besoins les plus urgents. D'autant plus qu'à l’approche de la saison des pluies, les organisations humanitaires devront lutter contre les épidémies, en plus de la famine.

L'indifférence et incompréhension du reste du monde

Même si cette femme somalienne est en droit de demander où sont les Musulmans, nous pouvons quant à nous demander où est le monde. Sommes-nous sourds face aux sanglots de cette mère, et aveugles face à son enfant en train de mourir? Malgré un flot constant de reportages internationaux reflétant l’horreur de la situation (les Nations Unies estiment que 750.000 Somaliens mourront durant les prochains mois), la réponse du monde a été plus qu’inadéquate. Aux Etats-Unis, l’attention des médias a considérablement diminué.

Cette réponse dérisoire et ce manque d’intérêt peuvent s’expliquer en partie à cause de l’image négative de la Somalie aux Etats-Unis et dans le monde, y compris dans certains pays musulmans, elle est vue comme un Etat en faillite, anarchique, infesté par les pirates et le terrorisme. Bien que la Somalie ait des problèmes avec le terrorisme et la piraterie, cette perception globale est fausse et sans fondement historique, politique ou culturel. Nous ne devons pas laisser cette perception contribuer à la destruction d’un peuple.

La vérité c’est que la Somalie n’est pas «un Etat en faillite», car pour être en faillite, il faut d’abord exister, et l'Etat comme on le conçoit généralement, n’a jamais été une réalité en Somalie. L’incapacité du monde à comprendre les vraies sources de pouvoir et d’influence en Somalie n’a fait que contribuer à sa souffrance actuelle. En plus de 1.000 ans d’histoire, les Somaliens, traditionnellement nomades et indépendants, se sont divisés en clans et sous-clans adverses, ils ne se sont jamais totalement soumis au joug d’un pouvoir central pour une durée conséquente. Les millions de Somaliens qui vivent dans les pays voisins comme le Kenya et l’Ethiopie, à cause des politiques coloniales européennes se sont, eux aussi, toujours montrés difficiles à administrer et à intégrer pour leurs gouvernements centraux. Se plaignant d'être marginalisés et recherchant l’autonomie, les Somaliens ont pris part à des guerres d’insurrection prolongées dans ces deux pays et sont maintenant confrontés à la famine.

Un pays de clans

Et pourtant, la Somalie n’est pas un pays d’anarchie. Les Somaliens ont un système sophistiqué de lois claniques administrées localement, appelé xeer, qui ressemble à la démocratie, et dans lequel les anciens (tout homme adulte, bien que l'âge avancé et le charisme les rendent plus influents et respectés) décident collectivement des questions concernant le clan selon les anciennes traditions. Leur code de conduite privilègie l’honneur, l’hospitalité et l’esprit de revanche.

Même si les concepts de tribu et de loi tribale peuvent sembler dépassés et même primitifs, les tribus sont une réalité dans le monde musulman, tout comme les grandes nations et provinces qui portent leur nom: l’Arabie Saoudite fait référence aux al-Saud, l’Afghanistan aux Afghans, le Baloutchistan aux Baloutches, et le Waziristan aux Wazirs. Les tribus ont tendance à mépriser la hiérarchie, et c’est pourquoi elles résistent tellement à un gouvernement central. Elles font partie des populations les plus égalitaires du monde musulman aujourd’hui. Les Somaliens, nommés ainsi d’après leur ancêtre mythologique Samaale, constituent l’un des peuples les plus claniques sur terre. C’est précisément pour cette raison qu’il a été si difficile d’instituer un gouvernement hiérarchisé, partant du sommet pour descendre vers le bas dans le pays, car la Somalie fonctionne à l’inverse, en allant de la base vers le sommet.

Ce système est resté en place depuis mille ans, malgré les aléas de l’impérialisme européen, une démocratie naissante mais imparfaite dans les années 60, et la dictature militaire de Mohammed Siad Barre. Ce dernier, comme d’autres avant lui, a tenté d’infléchir la loi tribale en faveur d’un gouvernement central. Mais son pouvoir a implosé à cause des résistances tribales et de l’effondrement de l’ordre public. Les anciens ont profité de la chute en 1991 du gouvernement de Siad Barre pour bâtir un Etat «de la base vers le sommet» dans la région du Somaliland, au nord du pays. Aujourd’hui, la région est relativement calme, et bien qu’elle soit aride et inhospitalière, la famine y est moins sévère que dans le sud.

La loi islamique chevauche la loi tribale, et elles sont parfois en contradiction. D’un point de vue historique, la loi islamique a été appliquée dans les sultanats sur la côte, comme à Mogadiscio, mais rarement à l’intérieur des terres. Les exceptions sont intervenues lors de période de grande crise et de rupture sociale, durant lesquelles les dirigeants religieux ont pu consolider et étendre leur autorité sur une large zone. Cela n’est arrivé que quelque fois dans l’histoire, et cela se reproduit aujourd’hui avec le règne d’al-Shahab: un groupe religieux qui s’est radicalisé durant le chaos qui a suivi l’invasion et l’occupation par l’Ethiopie, soutenue par les Etats-Unis en 2006 et 2007. Une guerre menée pour ne poursuivre que trois suspects d’al-Qaida.

Contrastant avec l’Islam soufi traditionnel de la région et les anciens sultans érudits somaliens, al-Shabab semble mettre en œuvre les aspects les plus cruels et les plus violents de sa compréhension de l’islam. Loin d’unifier le peuple somalien, le groupe est désormais devenu un catalyseur pour davantage de mort et de destruction.

Aujourd’hui, la Somalie fait face à une crise existentielle. Des niveaux stupéfiants de famine, de destruction et de dislocation ont conduit à une immense désintégration sociale. La loi tribale et les anciens, qui unifiaient la société, sont contestés comme jamais. Le pays est encore plus marginalisé, tant par le gouvernement central soutenu par l’Occident qui s’est souvent appuyé sur des infâmes «seigneurs de guerre» de l’époque de Siad Barre, que par des groupes religieux comme al-Shabab, qui condamnent la loi tribale comme étant anti-islamique. Al-Shabab a été le plus habile des deux à négocier avec les anciens et à gagner leur soutien. Mais ce soutien peut être très superficiel. En effet, al-Shabab a arrêté et même tué des anciens qui s’opposaient à lui.

Le poids de la guerre contre le terrorisme

La tragédie humaine de la Somalie est exacerbée par son statut de champ de bataille dans la guerre contre le terrorisme. Avec les Etats-Unis mettant en place ce que le Washington Post a appelé «une constellation» de bases de drones dans la région, le conflit en cours a toutes les chances de monter en puissance. Les Etats-Unis ont déjà financé et équipé une force armée importée d’autres pays africains, sous la bannière de l’Union Africaine, pour combattre al-Shabab, et souvent par le biais de prestataires privés. Le statut de la Somalie «en guerre contre le terrorisme» complique l’aide contre la famine pour la pléthore d’agences humanitaires travaillant dans le pays, qui ont peur d’enfreindre des lois anti-terroristes des Etats-Unis en nourrissant la population.

Bien sûr, al-Shabab n’est pas exempt de blâme. Des dirigeants du groupe ont annoncé leur opposition à cette aide et leur méfiance, tout comme des responsables talibans avaient condamné l’aide occidentale en la désignant comme un complot anti-islamique, après le tremblement de terre et les innondations au Pakistan de l’an dernier. Et pourtant, une telle opposition au Pakistan n’avait pas empêché une immense campagne américaine et internationale qui avait sauvé des centaines de milliers de vies pakistanaises. Il faut que la même chose se produise en Somalie.

Des actions audacieuses et une vraie gouvernance sont nécessaires pour gérer une crise sociale d’une telle ampleur. Le monde musulman doit modifier sa façon de voir la Somalie et mettre sur pied une opération d’aide massive, écoutant ainsi l’appel de Recep Tayyip Erdogan.

Les efforts américains et internationaux doivent eux aussi augmenter de manière importante. Ils devraient annoncer un moratoire sur les combats jusqu’à ce que la famine soit résolue. Il devrait inclure l’arrêt des frappes par les drones (les Etats-Unis ont lancé une série d’attaques par ces drones sur des cibles somaliennes le 25 septembre) ainsi que les attaques menées par le gouvernement somalien soutenu par les Etats-Unis et par les troupes de l’Union Africaine.

Une cause commune pour empêcher une mort massive

La confiance pourrait ainsi se créer entre toutes les factions qui ont pour cause commune de conjurer une mort massive. Il faudra donc travailler avec les administrateurs d’al-Shaba et avec les anciens des tribus. La volonté affichée des occidentaux de ne travailler qu’avec le gouvernement central doit être mise de côté, car le vrai pouvoir se trouve ailleurs, comme il l’a toujours été. Si les lois anti-terroristes des Etats-Unis restreignent légalement l’accès à toute partie influente par les Etats-Unis, les agences humanitaires qui ne sont pas américaines, les Nations Unies, le gouvernement somalien, les Turcs ou les Saoudiens, peuvent travailler avec eux à la place des Américains.

Le Président américain Barack Obama devrait organiser une levée de fonds à la Maison Blanche avec de grandes entreprises et de hauts dignitaires étrangers,  et il devrait, accompagné de la Première dame, se rendre en Somalie, ou au moins visiter les camps de réfugiés au Kenya pour se rendre compte par lui-même de la situation. Il est un peu étrange que Barack Obama se soit rendu en Irlande pour y rendre hommage à ses lointains ancêtres irlandais, mais qu’il ne soit pas revenu dans le pays de son père, un pays qui souffre tant.

Les problèmes de la Somalie sont impressionnants et presque décourageants. Ils mettent au défi l’ensemble de notre monde. Mais les pays musulmans et les acteurs internationaux doivent tracer une nouvelle voie politique pour le pays, et cela ne peut se produire que s’il existe une compréhension objective de la Somalie et de la manière dont la société y fonctionne. Ils peuvent s’appuyer sur le travail et l’expertise de spécialistes exaspérés qui ont passé leur vie à étudier la Somalie et qui voient que ce sont les mauvaises décisions qui sont prises, encore et encore. Ainsi, l’anthropologue anglais I.M. Lewis a vilipendé l’Occident pour avoir imposé un gouvernement hiérarchisé du haut vers le bas aux Somaliens, au lieu de «construire une hiérarchie qui comprendrait de plus en plus de groupes locaux». Un choix désastreux qu’il a surnommé «Alice au pays des merveilles».

La crise humanitaire en Somalie constitue une sorte de test particulier pour le monde musulman. Alors que nous entendons tellement parler du besoin de venir en aide à la communauté mondiale musulmane ou ummah qui souffre, à travers le jihad (la guerre sainte contre l'Occident), le monde musulman doit redécouvrir les notions plus fortes de la compassion et de la miséricorde islamiques. Et surtout, étant donné cette tragique lassitude de la compassion pour la Somalie dans les pays non-musulmans comme les Etats-Unis, le monde musulman ne peut tout simplement pas se permettre de laisser se poursuivre cette mort au ralenti de tout un peuple. Les responsables musulmans peuvent-ils dormir en paix la nuit, lorsque les paroles de cette femme somalienne résonnent encore à leurs oreilles?

Akbar Ahmed, Frankie Martin

Foreign policy

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Traduit par Sandrine Kuhn

Akbar Ahmed est le président de l’institut des Etudes Islamiques d’Ibn Khaldun à l’Université américaine de Washington. Il est l’auteur de Journey into America: The Challenge of Islam. Frankie Martin est chercheur à l’institut des Etudes Islamiques d’Ibn Khaldun à la School of International Service de l’Université américaine de Washington.

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Les articles signés Foreign Policy ont d'abord été publiés en anglais sur le site Foreign Policy, magazine en ligne américain de Slate Group, spécialisé dans les affaires étrangères et l'économie.

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