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  Des Tunisiens viennent acclamer Erdogan le 14 septembre 2011Zoubeir Souissi / Reuters
Des Tunisiens viennent acclamer Erdogan le 14 septembre 2011Zoubeir Souissi / Reuters

Après la Révolution, les islamistes?

Qui sera au pouvoir après les Révolutions en Tunisie, en Egypte et en Libye? Les islamistes ont le vent en poupe mais rien n’est joué. Premier test avec les élections du 23 octobre en Tunisie, un pays qui donnera une fois de plus le ton dans le monde arabe.

 

La vague verte islamiste déferlera-t-elle sur l’Afrique du Nord avant la fin de l’année? La question est sur toutes les lèvres, au sud de la Méditerranée mais bien sûr aussi (et peut-être surtout) au nord de la «Mare nostrum».

L’année 2011 est d’ores-et-déjà une de ces années charnières, date pivot dans l’Histoire avec un grand H, pour le monde arabo-musulman et bien au-delà. Et c’est la petite Tunisie qui a enclenché le mouvement, qui a fait bouger les plaques tectoniques, qui a fait mentir les esprits chagrins affirmant que la «rue arabe» devait être tenu par un chef nécessairement autoritaire.

Révolution aussi en Egypte, avec le départ d’Hosni Moubarak. Révolution plus douloureuse en Libye, avec une intervention armée franco-britannique qui a renversé (mais pas capturé) le fantasque Mouammar Kadhafi.

Révolutions dans le sang en cours en Syrie et au Yémen, Oussama ben Laden tué par les Américains, dix ans après attentats du  11 septembre aux Etats-Unis. Le monde en ce mois d’octobre ne ressemble déjà plus à celui du mois de janvier. Et ne ressemblera pas à celui de décembre. L’Histoire s’accélère, c’est indéniable.

Retour sur le calendrier des prochains scrutins qui façonneront dans les semaines à venir le monde arabo-musulman de demain.

Tunisie, la tentation du modèle turc

Les sondages donnent le parti islamiste Ennahda grand favori, avec plus de 20% des votes, des élections du 23 octobre pour une assemblée constituante. Belle revanche pour ce mouvement, interdit sous l’ancien régime et légalisé le 1er mars. Son leader Rached Ghannouchi est rentré au pays fin janvier, après 20 ans d’exil à Londres.

Pourquoi Ennahda tire-t-il son épingle du jeu? Tout d’abord, parce que ce mouvement, créé en 1981, peut revendiquer une certaine légitimité historique, dans l’opposition au régime de Ben Ali. Il a d’ailleurs souvent placé en tête de liste des responsables ayant connu la prison pour leurs activités politiques.

Il apparaît souvent comme le plus structuré, le mieux organisé des partis, dont de nombreux ont été créés dans l’euphorie de la Révolution mais n’ont pas vraiment de base populaire ni de colonne vertébrale. Et les islamistes se distinguent donc aisément dans le paysage politique tunisien. Pour les élections du 23 octobre, il y a près de 10.000 candidats, 1.600 listes, 105 partis…

Les responsables d’Ennahda déploient la plus grande énergie pour rassurer, à commencer par les nombreux journalistes occidentaux. Non, assurent-t-ils, ils ne veulent pas instaurer un Etat islamiste aux frontières sud de l’Europe, mais seulement lutter contre le chômage et la corruption. Le discours est bien rodé et fonctionne bien.

Mais des observateurs soulignent que si les dirigeants d’Ennahda affichent volontiers leur modération devant la presse, se réclamant ouvertement du «modèle turc», la base du mouvement est nettement plus conservatrice.

De nombreux militants réclament que les règles de l’Islam soient strictement respectées dans ce pays, où les classes moyennent vivent souvent à l’occidentale et où le statut de la femme compte parmi les plus avancé dans le monde arabe. Ils surfent également sur les scandales de corruption ayant marqué le long règne de Ben Ali pour réclamer un tour de vis.

Ils profitent également de la situation sociale du pays, qui s’est encore détériorée ces derniers mois avec la stagnation économique. Le taux de chômage a fait un grand bond en avant: passant selon les chiffres officiels de 14% en 2010 à près de 20% en 2011. Officieusement, il est encore plus élevé.

Tous ces jeunes sans emploi, sans perspective sinon embarquer dans une embarcation de fortune pour l’Europe, constituent un énorme réservoir d’électeurs pour Ennahda. Ils sont nés et ont grandi sous le régime autoritaire de Ben Ali, n’ont rien à perdre et sont prêts à tenter autre chose, un autre modèle qui n’a jamais été expérimenté  depuis l’indépendance.

Le chef d’Ennahda a d’ailleurs accueilli à l’aéroport de Tunis le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan, venu adouber le parti islamiste tunisien, en affirmant qu’ «islam et démocratie n’étaient pas contradictoires». En Turquie, le parti de la Justice et du Développement (AKP, islamo-conservateur), est au pouvoir depuis 2002. 

Mais dans les milieux laïques et intellectuels, on craint qu’une chape de plomb s’abatte sur le pays, en cas de victoire des islamistes, avec des restrictions sur la liberté d’expression, des femmes moins libres et moins indépendantes. Pas sûr non plus que les touristes, dont de nombreux Français, reviennent en masse si  l’«ordre islamiste» devient trop pesant…

De plus, Ennahda, si le mouvement n’a vraiment rien à cacher, devrait être plus transparent concernant ses financements, notamment en provenance des riches Etats pétroliers du Golfe.

 

Les Frères musulmans, nouveaux pharaons?

Comme en Tunisie, les islamistes occupent le devant de la scène avant les législatives, qui se déroulent en trois étapes (28 novembre, 14 décembre et 3 janvier). Une alliance électorale dirigée par les Frères musulmans vient de faire plier le Conseil suprême des forces armées (CSFA, au pouvoir), qui a dû amender la loi électorale selon leurs vœux.

 

Sur la place Tahrir, les islamistes attisent chaque vendredi les braises de la colère contre l’armée, pilier du régime du président déchu Hosni Moubarak. Ils reprochent  aux militaires de gérer la transition de manière opaque, de perpétuer la répression, bref d’avoir volé leur révolution.

Le mouvement des Frères musulmans est considéré comme le mouvement le mieux organisé. Implanté de longue date, il a tissé un réseau d’entraide sociale particulièrement efficace, qui le rend particulièrement populaire dans l’électorat de l’ «Egypte d’en bas». Fin septembre, un sondage donnait le parti des Frères musulmans à 35%.

Comme en Tunisie, le futur Parlement devra rédiger une nouvelle Constitution pour le pays avant l’organisation d’une présidentielle l’été 2012. Si les Frères musulmans confirment dans les urnes le bon score que leur prédisent les sondages, ils auront une influence considérable sur le nouveau texte fondamental du pays le plus peuplé (80 millions d’habitants) du monde arabe.

Ils devront répondre alors à des questions cruciales: l’islam doit-elle la seule religion de l’Etat, les femmes doivent-elles être égales en droit que les hommes? Quelle place pour la minorité chrétienne copte? Quelles relations avoir avec le voisin israélien et avec les Etats-Unis, principal bailleur de fonds?

Maroc: les islamistes poussent

Le Maroc, qui a pour l’instant habilement géré le Printemps arabe, n’échappe pas à la fièvre électorale qui traverse l’Afrique du  Nord. Des législatives sont prévues le 25 novembre. Elles avaient été initialement prévues en septembre 2012 mais ont été avancées par le roi Mohammed VI pour qu’un futur Premier ministre soit nommé au sein du parti vainqueur.

Le Mouvement de contestation du 20 février, coalition hétéroclite allant de militants d’extrême gauche laïques à des islamistes purs et durs, s’essouffle et peine désormais à mobiliser. Mais là encore, les islamistes d’Al Adl Wal Ihsane (Justice et Bienfaisance), mieux organisé et structuré, pourraient tirer leur épingle du jeu. Qu’ils boycottent ou non les prochaines législatives.

 

Libye, des islamistes au CNT

La Libye doit faire mentir son dirigeant déchu Mouammar Kadhafi, toujours en fuite quelque part dans les dunes du Sahara, à la frontière de l’Algérie ou du Niger. «Après moi, le chaos et Al-Qaïda», martelait-il.

Le nouveau pouvoir ne contrôle toujours pas l’ensemble du territoire, les derniers bastions pro-Kadhafi, notamment Syrte, résistant avec l’énergie du désespoir. Et le nouveau gouvernement promis depuis plusieurs semaines à la communauté internationale n’est plus d’actualité.

L’exécutif provisoire vient d’être reconduit, au moins jusqu’à la victoire finale. Un aveu d’échec, tant les rivalités sont vives au sein du Conseil national de transition, les libéraux contenant avec peine les exigences de plus en plus grandes des islamistes, dont certains ont dans le passé été proches d’Al-Qaïda.

Les islamistes ciblent particulièrement le chef de l’exécutif Mahmoud Djibril, soutenu par la communauté internationale, qui a même présenté sa démission avant de, finalement, revenir sur sa décision. Dans la situation actuelle, encore très fragile, il est bien sûr prématuré de parler d’élections .

De la Tunisie à l’Egypte en passant par la Libye, ces trois pays voisins connaissent une poussée islamiste qui risque de changer la donne géopolitique dans l’ensemble de la région.

A Tunis comme au Caire, les islamistes veulent entrer dans le jeu démocratique par la voie des urnes. Il leur appartiendra, en cas de victoire, de confirmer, comme le dit le leader turc, qu’Islam et démocratie ne sont pas contradictoires.

Adrien Hart

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Adrien Hart

Adrien Hart est journaliste, spécialiste de l'Afrique.

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