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Idrissa Seck, 23 février 2007, Dakar, REUTERS/Finbarr O'Reilly
Idrissa Seck, 23 février 2007, Dakar, REUTERS/Finbarr O'Reilly

«Le président Wade est un déséquilibré!» (2/2) (Màj)

Candidat à la présidentielle sénégalaise de février 2012, Idrissa Seck, 52 ans, règle ses comptes avec Abdoulaye Wade, le chef de l'Etat: celui qui a été longtemps son mentor politique.

Mise à jour du 16 octobre: Samedi 15 octobre, Idrissa Seck est officiellement entré en lice pour l'élection présidentielle de février 2012 au Sénégal. Il a lancé sa coalition «Idy4president» formée de 40 partis et organisations de la société civile.

***

SlateAfrique - Selon le quotidien sénégalais Le Pays vous auriez accepté une mallette de 100 millions de francs CFA (1,5 million d’euros) remise par Robert Bourgi en 2000 pour «trahir» Abdoulaye Wade. Que répondez-vous à ces allégations?

Idrissa Seck - (Eclats de rires). J’ai aussitôt appelé Robert Bourgi pour lui dire de me remettre mon argent. Et, il a rigolé. C’est d’un ridicule incroyable! Cette capacité à mentir m’effraie. C’est un mensonge plat. Au demeurant, s’il était venu à l’esprit de Jacques Chirac de me donner 100 millions de francs CFA (1,5 million d’euro), ce serait très bien pour financer ma campagne. Parce que dans ce sens-là, c’est concevable, parce que la France est un pays riche et le Sénégal un pays pauvre. Dans le sens solidarité riche/pauvre, cela se comprend. Mais ce qui est incompréhensible, c’est dans l’autre sens. C’est quand on pille le continent pour donner en France ou ailleurs. Ou lorsqu’on prend des mallettes d’argent pour les remettre à un représentant du Fonds monétaire international (FMI): en fait, c'est un scandale international et qui est devenu l’affaire Alex Segura

Le démenti de Bourgi a été négocié

SlateAfrique - Robert Bourgi dément désormais l’implication des Wade père et fils dans l’affaire des mallettes d’argent qu’il aurait apporté à des hommes politiques français?

I.S. - Aujourd’hui, tout s’arrange. Ce n’est pas crédible. Je ne crois absolument pas à ce démenti-là. Il s’agit d’un démenti négocié.

SlateAfrique - Vous donnez du crédit aux premières déclarations de Robert Bourgi?

I.S. - Absolument. Je crois évidemment à ses premières déclarations. Parce que l’histoire du comportement de corrupteur de ces gens-là, de Wade et son fils, est établie dans l’affaire Ségura.

SlateAfrique - A Dakar, la presse évoque des «révélations de Wikileaks», ayant trait à du blanchiment d’argent à grande échelle au Sénégal. Cela vous parait-il plausible?

I.S. - Mais parfaitement! Il y a un institut britannique qui a établi que 40% des dépôts étrangers dans les banques occidentales sont d’origine africaine contre 3% seulement pour l’Asie. L’argent lié aux trafics de toutes sortes en direction du Sénégal représenterait 8,2 fois le PIB du pays, y compris le narcotrafic et autres. C’est dans un rapport du Congrès américain.

SlateAfrique - Pensez-vous que les rumeurs sur le développement du narcotrafic au Sénégal soient fondées?

I.S. - C’est plus que des rumeurs. C’est une réalité et une vraie menace qu’il faudra traiter, exactement au même titre que la menace Aqmi (al-Qaida au Maghreb islamique). Ce narcotrafic est même plus dangereux, plus pernicieux. Avec cette masse d’argent, avec ces montants en jeu, on peut modifier totalement la structure de la société et la structure du gouvernement.

SlateAfrique - Peut-on facilement imaginer comme en Amérique Latine que les narcotrafiquants soient tentés de «présenter» leur propre candidat à l’élection?

I.S. - Mais bien évidemment. C’est de cela dont il est question.

SlateAfrique - Pour en revenir à votre candidature, vous êtes populaire à Thiès, ville dont vous êtes le maire mais votre parti a-t-il une envergure nationale?

I.S. - Je suis le candidat régional qui a la base régionale la plus vaste et la plus solide parce qu’elle est effective et massive. Dans mon fief, j'ai écrasé le président en exercice, mais j’ai aussi la base nationale la plus large après celle de Wade. Et si Wade est out, c’est un boulevard pour moi. Le seul qui obstrue mon chemin, c’est Wade lui-même, parce qu’il a encore l’appareil d’Etat. Il peut encore acheter des voix, manipuler l’Etat, etc. Mais dans une compétition ouverte, je n’ai pas de concurrents.

«J'intègre déjà le second tour»

SlateAfrique - Le Parti Socialiste est-il votre principal adversaire pour prendre le leadership de l’opposition?

I.S. - Pas du tout. Le PS est à 10%, je les ai déjà battus en 2007.

SlateAfrique - Pourtant un sondage vous crédite d’à peine 5% des intentions de vote?

I.S. - Suivez-moi dans les rues du Sénégal et de France et vous verrez. Les gens, ils peuvent raconter ce qu’ils veulent mais moi je crois aux élections et je connais le peuple sénégalais. Je pratique l’électorat depuis l’âge de 15 ans.

SlateAfrique - Lors de la manifestation de l’opposition organisé à Dakar le 23 juillet, l’accueil a été un peu houleux. Vous avez été sifflé.

I.S. - Ah non, ce n’est pas cela la vérité. Quand je suis arrivé, l’accueil a été enthousiaste et extraordinaire. C’est au moment de ma prise de parole que quelques militants de Macky Sall (ex-Premier ministre d’Abdoulaye Wade, devenu opposant) m’ont hué. Mais, tout cela est normal. Macky Sall est un frère pour moi. Il a commis quelques maladresses à mon encontre en se laissant entraîner, lui comme Cheikh Tidiane Gadio (ex-ministre des Affaires étrangères, devenu opposant au régime de Wade), dans le complot d’Etat de Wade. Aujourd’hui, c’est normal, nous sommes concurrents pour le premier tour. Les militants des uns et des autres s’envoient quelques amabilités. Mais moi, je ne peux pas m'arrêter à cela. J’intègre déjà le second tour où ils n’auront d’autres choix que de me soutenir.

SlateAfrique - Si vous accédez au second tour, quel peut être votre adversaire?

I.S. - Deux cas de figure: si Wade persiste, viole la loi, manipule le Conseil constitutionnel et se présente, il y a de fortes chances que cela soit face à lui. Si Wade ne se présente pas, c’est sûr que je serai face à un candidat de Bennoo (s’unir en wolof, coalition de partis d’opposition), ce qui n’est pas encore garanti. Ousmane Tanor Dieng (secrétaire général du Parti Socialiste) plus probablement, il est à 13% alors que Moustapha Niasse (ex-Premier ministre d’Abdoulaye Wade, dirigeant de l’Alliance des forces de progrès) est à 3%. Mais si eux-mêmes s’atomisent, il est probable que je me retrouve en face de Macky Sall (ex-Premier ministre d’Abdoulaye Wade).

SlateAfrique - Dans tous les cas, vous êtes persuadé de passer au second tour?

I.S. - Comment penser à autre chose. C’est impossible. (Rires).

SlateAfrique - Votre discours est-il suffisamment fédérateur pour devenir président. Vous multipliez les références religieuses. L’un des principaux reproches adressés au président Wade étant sa proximité revendiquée avec la confrérie mouride.

I.S. - Les dérives sont impossibles avec moi. Nous sommes un pays musulman à 95%, qui a été dirigé par un président catholique pendant 20 ans. Mon Islam est un Islam de tolérance, d’ouverture. Je suis musulman et je l’assume. C’est cela mon choix et je respecte celui de tous les autres. Le Coran dit qu’il n’y a pas de distinction entre les prophètes. J’ai fait toute ma scolarité dans une école catholique. J’ai failli devenir prêtre: on a voulu m’admettre au séminaire. Si on gomme les symboles, les textes et les valeurs de paix et de respect mutuel que véhiculent les religions sont les mêmes. Je n’aime pas le mot tolérance, parce que cela suppose déjà une petite peine à être tolérant, je préfère le terme de respect. La laïcité n’est pas synonyme de l’extinction des fois, elle signifie le respect de toutes les fois y compris la non foi. 

Pas d'argent du contribuable aux lutteurs et aux marabouts

SlateAfrique - Si vous êtes élu, tous les Sénégalais seront–ils traités de la même façon? Le président Wade a déclaré qu’il avait été élu par les mourides et qu’il était donc avant tout le président des mourides. En sera-t-il de même avec vous?

I.S. - Pas du tout. Et je l’ai dit partout: à Touba (ville sainte des mourides), Tivaoune (ville sainte des tidjanes), chez les chrétiens. Je serai à équidistance de toutes les fois. Aujourd’hui, il y a une direction de l’enseignement privé catholique au Sénégal, dans le ministère de l’Education nationale. Je transformerai cela en une direction de l’enseignement privé confessionnel, prenant en charge l’enseignement privé catholique, musulman, protestant et même animiste, s’il existe. Mais je donnerai l’opportunité à toutes les fois de s’exprimer dans la liberté et dans la sécurité. 

SlateAfrique - Donc, pour être concret, vous n’envisagez pas de faire adouber vos électeurs par le Khalife général des mourides comme l’a fait Wade?

I.S. - Pas du tout. Je vous l’ai dit, je respecte toutes les familles religieuses. Et cet enseignement est celui du fondateur du mouridisme. Au cours d’une rencontre, il a loué l'équité dans le traitement des affaires communes au sein de la culture occidentale, dont il était pourtant un adversaire. Et il a donné un exemple à ses fidèles, notamment à un de ses sages qui s’appelait Issa Diène, qui lui demandait comment traduire cette recommandation d’imiter les occidentaux dans leur traitement équitable de tous. Il dit alors: «si vous étiez responsable d’un train et que tous ceux qui voyagent dans le train viennent s’installer et qu’à l’heure le train part. Mais, au moment du départ, vous apercevez mon fils qui accourt, que feriez-vous? Le vieux Issa Diène lui dit: «j’arrête le train et je l’attends parce que c’est votre fils». Et le marabout lui répond que ce n’est surtout pas la chose à faire. Que ce n’est ni de l’équité, encore moins du respect.

SlateAfrique - Considérez vous donc que le président Wade a été trop loin dans son soutien?

I.S. - Mais le président Wade est un déséquilibré! Il est déséquilibré dans tout. Moi, je suis un homme d’équilibre, de respect de l’équité et des valeurs fondamentales. Il est impossible que je fasse du favoritisme en direction de qui que se soit. Ce sont tous des citoyens, ils seront traités comme tels. A Touba, j'ai dit que je ne serai pas le président de la République qui distribuera de l’argent à des marabouts ou des passeports diplomatiques. D’ailleurs, lorsque j’ai dit cela, les Wade ont dit que je m’étais suicidé. Ce n’est pas vrai puisque ces marabouts-là, en tout cas ceux d’entre eux qui sont sérieux, savent que ce n’est pas sérieux de leur donner l’argent du pays, de galvauder la respectabilité de notre passeport national en le distribuant sans aucune raison.

SlateAfrique - Vous ne donnerez pas de l’argent du contribuable sénégalais aux lutteurs et aux marabouts?

I.S. - Non. L’argent du contribuable sera dépensé pour garantir la sécurité des personnes et des biens sur l’ensemble du territoire national. Je ne donnerai pas d’argent à quelques groupes d’influence pour des soutiens ridicules. Je ne dirai que la vérité aux Sénégalais et quand les Sénégalais auront testé la vertu dans la conduite des affaires publiques, ils me remercieront. Que les lobbyistes me barrent la route s’ils le peuvent. Mais, ils ne le peuvent pas. Les Sénégalais sont réveillés et ils sont déterminés à imposer à leurs dirigeants le respect des valeurs.

Propos recueillis par Pierre Cherruau et Lala Ndiaye

La première partie de l'interview d'Idrissa Seck

 

 

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