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Manifestation de soutien à Paris au rappeur Lhaqed. By Mamfakchorganique via Flickr CC
Manifestation de soutien à Paris au rappeur Lhaqed. By Mamfakchorganique via Flickr CC

Lhaqed, rappeur «enragé», embastillé pour lèse-majesté

Mouad Belghouat, alias Lhaqed (l’enragé), jeune chanteur contestataire vient de sortir de prison

Mise à jour du 28 juillet 2012: La cour d’appel de Casablanca a confirmé la peine d’un an de prison pour le jeune rappeur marocain Mouad Belghouat.

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Au Maroc, le credo est d’être patriote et monarchiste. Autrement le pouvoir vous catalogue de «nihiliste». Un «national monarchisme», identitaire et chauvin loin de tout esprit critique qui mine le débat sur l’avenir des institutions et qui tue dans l’œuf toute créativité et esprit d’ouverture. Le jeune Mouad Belghouat, alias Lhaqed (l’enragé), rappeur contestataire et militant de la section casablancaise du Mouvement du 20 février l’a appris à ses dépens.

Une voix dissonante et révolutionnaire

Sa voix dissonante exprimée dans ses chansons engagées lui a valu à maintes reprises d’être accusé de trahir les «constantes de la Nation». Comme d’autres, intellectuels, journalistes, acteurs associatifs, artistes et esprits libres qui critiquent les pesanteurs politiques et sociales du royaume, il était dans le collimateur du régime depuis le début des manifestations qui font écho au Maroc aux révoltes arabes.

Dans la soirée du 9 septembre, la police l’arrête dans son quartier populaire de Casablanca où il a l’habitude de distribuer des tracts annonçant les marches et sit-in du Mouvement du 20 février.

Selon les autorités, Lhaqed avait fait l’objet d’une plainte déposée par un membre de «l’alliance des royalistes», un groupuscule de jeunes casseurs de manifs qui s’oppose au 20 février. Le plaignant l’accusant de l’avoir agressé.

Plusieurs témoins qui ont relaté la scène ont une autre version des faits :

« Mouad El Maârouf, entend depuis la fenêtre de sa chambre des cris et du brouhaha dans son quartier d’El Oulfa à Casablanca. Quelqu’un profère des insultes à son égard. Il s’agit de Hamouda, alias Taliani, l’un des anti-20 février les plus notoires du pays. Ce dernier est venu à plusieurs reprises pour l’insulter publiquement (…) cela devenait insupportable», rapporte le site communiste ossi.org.    

«C’est en fait Lhaqed qui a le premier porté plainte au commissariat de Casablanca contre les provocations du jeune contre-manifestant, connu dans le quartier pour être proche des autorités locales» a  assuré son avocat à l'AFP

«L’art fait peur !... Arrêtez nous tous !»

En réaction à sa mise en garde à vue, des dizaines de personnes se sont rassemblés devant le Parlement à Rabat pour demander la libération. Le bloggeur Larbi en a publié les images.

Les manifestants ont scandé des slogans en solidarité avec le chanteur et avec le Mouvement du 20 février : «L’art fait peur!»  «Nous sommes tous Mouad, arrêtez nous tous!» ont rapporté plusieurs médias, qui comme Le Soir s’interroge sur les véritables motifs de son arrestation, invoquant la thèse d’un «coup monté» par les autorités.

Depuis la tenue du référendum instituant la nouvelle Constitution, les manifestations organisées par le Mouvement du 20 février ont été contrées par des groupes de jeunes «royalistes» encadrés par les forces de l’ordre à l’image des «batajiyas» de la Place Tahrir du Caire.

Après son passage devant le procureur le 12 septembre, El Haqed a été mis en état d’arrestation et poursuivi sans qu’aucune date n’a été encore fixée pour l’ouverture de son procès. Le juge d'instruction a rejeté pour sa part sa demande de mise en liberté provisoire alors qu’il «n'a pas d'antécédents judiciaires» fait remarquer sa défense.

Du rap d’une rare audace

«Lhaqed semble plus payer le prix de ses morceaux de rap , dont les propos anti-gouvernement, d’une rare audace, font le tour de la Toile. De son clip «Khitab» (Discours) qui parodie ironiquement les discours royaux, à son clip «Klab Dawla» (Les chiens de l’Etat) où il traite la police de «lèche-bottes» en passant par «Mgharba 3i9o» (Marocains, prenez conscience !), invitant les Marocains à se secouer face aux nantis «assoiffés d’argent et de pouvoir», Lhaqed a la langue haineuse et gêne beaucoup de personnes anti-20 février» peut-on lire dans un texte largement repris sur la Toile.

Depuis, la mobilisation s’organise pour dénoncer son cas. Un groupe Facebook «pour la libération de Lhaqed» a été ouvert. Il compte déjà quelques milliers de membres. Des associations de défense des droits de l’Homme et de nombreux artistes déplorent une insulte à «la liberté artistique pourtant nouvellement garantie par l’article 25 de la Constitution».

Le célèbre humoriste Bziz, connu pour ses sketchs raillant la monarchie, est également convaincu qu'il s'agit-là d'une affaire politique: «Je connais Lhaqed. C'est un artiste non violent. Il s'agit d'une affaire politique», a-t-il indiqué, rapporte l'AFP.

Une intimidation «suicidaire» 

«Que peut on attendre d’un pays qui met ses artistes en prison?», s’inquiète Réda Allali, chanteur et guitariste du groupe Hoba Hoba Spirit sur son mur Facebook.

«La question que je me pose aujourd'hui, à l'heure où tous les tyrans tombent les uns après les autres, quel résultat attendent les autorités de ces arrestations arbitraires? La peur a changé de camp. Vouloir intimider les manifestants me parait suicidaire puisque cela ne fait que renforcer la crédibilité du mouvement et cristalliser la haine des citoyens contre le régime. Mais est-ce que le roi est informé de ces arrestations arbitraires qui vont à l'encontre de ses intérêts? Est si oui, quelle est sa réaction ou sa position sur la question, lui qui nous a habitué à de beaux discours soporifiques sur la place de la jeunesse dans la société et les efforts qui vont être entrepris en sa faveur» s’insurge pour sa part Don Aminos sur son blog.

Ali Amar

Ali Amar

Ali Amar. Journaliste marocain, il a dirigé la rédaction du Journal hebdomadaire. Auteur de "Mohammed VI, le grand malentendu". Calmann-Lévy, 2009. Ouvrage interdit au Maroc.

Ses derniers articles: Patrick Ramaël, ce juge qui agace la Françafrique  Ce que Mohammed VI doit au maréchal Lyautey  Maroc: Le «jour du disparu», une fausse bonne idée 

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