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"Je suis contre les tribunaux militaires pour les civils" Amr Dalsh/Reuters
"Je suis contre les tribunaux militaires pour les civils" Amr Dalsh/Reuters

Moubarak est mort, vive Moubarak?

Moubarak a quitté le pouvoir le 11 février dernier, mais le système est toujours là. Les partisans d'Hosni Moubarak s'apprêtent-t-il à faire leur retour sur la scène politique?

Centre du Caire. «Yasqot, yasqot hokem el a’skar!», scande la foule en descendant la rue Talat Harb. «A bas, à bas, le pouvoir militaire!» La chaleur est écrasante en cet après-midi de septembre, et les manifestants – de jeunes adultes, pour la plupart – ont l’air extenués. Leurs rangs sont clairsemés; leurs  voix, fatiguées. Pour la communauté des militants égyptiens, l’été a été long, chaud et décevant. Le Conseil suprême des forces armées peine à satisfaire les exigences d’un peuple enhardi par la révolution; aussi s’est-il rabattu sur une tactique pour le moins familière: la répression.

«Je fais le tour des prisons, des centres de détention militaires et, parfois, des procès militaires pour soutenir mes amis. Je n’aurais jamais cru que les choses en arriveraient là sept mois après le départ de Moubarak, m'explique Noor Ayman Nour, militant politique et fils du candidat à la présidence Ayman Nour. Je manifeste depuis que j’ai 14 ans, mais les pires actes de violence dont j’ai été le témoin ou la victime datent de l’après-Moubarak.»

S'opposer à l'armée, c'est révolutionnaire!

En Égypte il est particulièrement dangereux de critiquer l’armée et ce depuis longtemps: elle est arrivée au pouvoir en 1952, déposant le dernier monarque du pays au lendemain coup d’État. Mais selon un grand nombre de militants, l’opposition déclarée au pouvoir militaire est encore plus risquée depuis la révolte des dix-huit jours, qui a mis un terme au régime Moubarak et a vu le CSFA prendre les rênes du pouvoir. «Je sais qu’il y a un risque», déclare Ahmed, un manifestant. «Il y a eu beaucoup d’arrestations, mais je ne peux pas me résoudre à laisser le maréchal Mohamed Hussein Tantaoui et l’armée mettre un terme à la révolution.»

Tantaoui,chef du CSFA et dirigeant de facto de l’État égyptien, fut longtemps ministre de la défense du président Moubarak. A la tête du CSFA, il a dissous le Parlement, supervisé un référendum national qui a amendé la Constitution égyptienne, un document vieux de quarante ans, et a accepté avec une certaine réticence de juger Moubarak ainsi que plusieurs de ses hauts fonctionnaires. Mais le maréchal règne sans partage, et peu de mécanismes constitutionnels l’obligent à répondre de ses actes. Dans un tel contexte, Tantaoui a jugé opportun d’étouffer les manifestations et de réprimer la contestation à tel point que de nombreux Égyptiens redoutent fort, désormais, que le maréchal et d’autres membres du CSFA refusent de retourner dans leurs casernes au lendemain des prochaines élections.

La mise au pas

L'armée n'en démord pas: cette sévérité est «nécessaire pour ramener les choses à la normale», pour reprendre l'expression employée en avril dernier par un collègue de Tantaoui, le général de division Adel Emarah. Une position qui alimente la colère  et le doute  chez les militants. «Le CSFA dit qu'il a protégé la révolution, et cette affirmation sert de justification à l'ensemble de ses actions», remarque Nour; «l'armée continue donc de faire taire ses détracteurs et de violenter ou d'emprisonner des militants. Pour moi, la révolution a commencé le jour où Moubarak a quitté le pouvoir.»

«Les dix-huit premiers jours étaient une révolte; aujourd'hui, c'est une révolution».

 

Les médias et les civils sous le joug de la justice militaire

Si Moubarak est parti, une large part de sa politique répressive reste en place. Depuis son arrivée au pouvoir, le CSFA a jugé près de 12 000 civils dans ses tribunaux militaires; soit (selon Human Rights Watch) plus que le nombre total des procès militaires tenus en trente ans de présidence Moubarak. Ahmed Yousry est chercheur auprès du Centre juridique Hisham Moubarak, un cabinet spécialiste des questions relatives aux droits de l'homme. Selon lui, ces procès «ne respectent aucune procédure. Ils vous attrapent dans la rue; pendant une manifestation, par exemple. Puis vous croupissez dans une cellule en attendant de passer devant un tribunal militaire. La sentence est à la discrétion du juge: vous pouvez écoper de cinq ans, de dix ans... comme ça lui chante. Pas de témoins oculaires. Rien.»

Les Égyptiens jugés pas les tribunaux militaires sont souvent des militants, arrêtés pour avoir osé  critiquer les chefs de l'armée. En avril dernier, le bloggeur Maikel Nabil Sanad a ainsi été condamné à trois ans de prison pour avoir «insulté l'armée». Son crime: avoir enquêté sur les mauvais traitements dont ont été victimes de nombreux manifestants aux mains des forces du CSFA. Asmaa Mahfouz, autre militante célèbre, n'a pas encore été jugée; elle a été accusée d'avoir «insulté les dirigeants militaires et d'avoir appelé à une opération armée». Cela après avoir posté quelques remarques incendiaires sur sa page Facebook.

Le 11 septembre, les forces de sécurité égyptiennes ont pris d'assaut les bureaux d'Al Jazeera Live Egypt, filiale de la chaîne de télévision qatarie du même nom, et ont arrêté l'un de ses techniciens. Le CSFA s'est justifié en expliquant que la chaîne opérait sans permis, mais la vraie raison de cette descente est évidente: la couverture consciencieuse qu’Al Jazeera a fait des manifestations. Plus inquiétant: le 21 septembre, le CSFA a décidé de prolonger l’application  des lois d’urgence promulguées il y a plusieurs dizaines d’années, qui permettent aux autorités d’arrêter et de placer qui que ce  soit en détention sans aucun chef d’inculpation. Ces lois controversées, qui étaient au cœur des revendications des révoltés du 25 janvier, ont même été étendues depuis que le CSFA a pris le pouvoir. Sont désormais punis les responsables d'infractions mineures (grèves, perturbation du trafic…). Elles resteront en place jusqu’en 2013.

Police d'Etat me revoilà!

Pendant ce temps, les services égyptiens de la sécurité de l’Etat (les tristement célèbres moukhabarat, ou "renseignements" du ministère de l’Intérieur, qui ont officiellement été dissous en mars dernier) ont été reconstitués sous le nom de «force de sécurité nationale», et continuent d’étouffer la liberté d’expression des citoyens. «Dans les universités, les interventions sont les mêmes que sous Moubarak. Ils écrivent des rapports secrets sur les membres du corps enseignant et sur leurs affiliations politiques», témoigne Khaled Fahmy, directeur du département d’histoire à l’Université américaine du Caire (UAC). «Au ministère de l’Intérieur, la culture de la corruption était endémique; rien n'a changé.» Le 24 septembre, Marie Duboc, une chercheuse française récemment engagée par le département de sociologie de l’UAC, a été expulsée du pays; dernier exemple en date de ce type d’ingérence. Selon Ahram Online, un site d’information d’Etat, cette expulsion serait due aux précédents travaux de recherche de Duboc, qui s’est intéressée au mouvement ouvrier égyptien.

A l'aube des élections législatives

Pourquoi les dirigeants militaires sont-ils si impatients de contrôler l’environnement politique? Sans doute à cause des élections législatives, prévues pour le mois de novembre prochain. Des intérêts économiques conséquents sont en jeux car l’armée contrôle entre 5 et 40% du PIB du pays; chez les généraux égyptiens, le spectre de la démocratie est donc un phénomène pour le moins déstabilisant. Par conséquent, «le CSFA oblige le peuple à choisir entre la répression et le chaos», comme l’explique Fahmy, qui remarque que la révolution rejetait précisément une telle équation. Nour ne dit pas autre chose: «Les gens souffrent de l’instabilité, et ils en viennent à regretter toutes les action positives qu’ils ont pu entreprendre mais dans certains cas, cette instabilité est créée de toutes pièces par le CSFA… Je ne serais pas surpris si les jours précédant les élections étaient marqués par de nombreux actes de violence et des effusions de sang – un bon moyen de faire passer l’envie de démocratie au peuple.»

La nouvelle loi électorale préparée par les dirigeants militaire vise de toute évidence à rétablir le système qui leur a permis de prospérer pendant cette dernière moitié de siècle. Par ailleurs, la clause réservant un tiers des sièges à des candidats sans affiliation politique est une manœuvre à peine voilée; elle devrait permettre aux anciens membres du Parti national démocratique de Moubarak  de refaire surface au Parlement. Elle prévoyait à l'origine de leur réserver la moitié des sièges, mais de nombreux partis politiques ont fait pression sur le Conseil pour réduire cette proportion. Le parti de l'ex-président compte encore plusieurs soutiens importants parmi la population, surtout dans l'arrière-pays, une région appauvrie, qui demeure en grande partie tribale. Les partisans l'ancien régime pourraient donc faire leur retour sur la scène politique.

Mais outre son opposition à la démocratie, le CSFA n'est pas parvenu à exposer sa conception de la politique au peuple égyptien. A ce jour, les décrets promulgués par le Conseil sont hasardeux, et la politique déployée demeure au mieux à courte vue. Khaled Fahmy résume la situation avec une moue de regret: «Le CSFA n'a aucun grand projet pour l'Égypte, il ne se projette pas sur les cinq ou dix ans à venir. C'est là une politique pour le moins alarmante, bancale, et incohérente.»

 

Ty McCormick

Traduit par Jean-Clément Nau

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