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Un groupe d'Algériens nettoie le quartier de Belcourt à Alger le 8 octobre 1988 STF/AFP
Un groupe d'Algériens nettoie le quartier de Belcourt à Alger le 8 octobre 1988 STF/AFP

Octobre 1988: retour sur un «Printemps algérien»

Le 5 octobre 1988, l'Algérie a connu un soulèvement. Etait-ce le début du printemps arabe?

Pourquoi l’Algérie ne «bouge-t-elle» pas alors que nombre de pays arabes sont ébranlés par l’élan de contestation populaire né des révolutions tunisienne et égyptienne? Cette question, on ne cesse de me la poser, comme si les Algériens étaient, une nouvelle fois, en retard à un rendez-vous fixé par l’Histoire. Comme si, de par leur passivité —apparente, j’insiste là-dessus—, ils engendraient une certaine déception du fait d’une résignation qui serait contraire à leur tempérament.

A chaque fois que l’on m’interpelle sur ce sujet, je pense aussitôt aux émeutes d’octobre 1988. Nombreux sont celles et ceux qui ignorent ce que cela représente dans l’imaginaire des Algériens, notamment ceux qui sont nés avec l’indépendance.

Commençons donc par dire que ce fut l’un des événements majeurs des années 1980, un tournant dont les conséquences politiques mais aussi sociales et économiques se font encore sentir aujourd’hui. Ce fut un «printemps» avant les autres, qu’il s’agisse de la chute du mur de Berlin ou de celui que vit actuellement le monde arabe. Ce fut aussi une espérance brisée car la séquence historique, enclenchée avec les émeutes et la libéralisation politique qui a suivi, a finalement débouché sur une terrible guerre civile (1992-2000) dont l’Algérie ne s’est toujours pas relevée quoiqu’en disent ses dirigeants actuels.

Réformateurs et vieille garde du FLN

Tout a commencé durant l’été 1988. A l’époque, l’Algérie vit encore sous le règne du parti unique du Front de libération nationale (FLN). Le multipartisme est interdit, la presse est muselée et les services de sécurité, la Sécurité militaire (SM) mais aussi la Direction générale de la sureté nationale (DGSN, police) veillent au grain. Les opposants, qu’ils soient de gauche (communistes ou trotskistes), berbéristes (défenseurs de la culture berbère) ou islamistes sont surveillés de près, y compris ceux qui vivent en exil. L’été 1988 est l’un des plus pénibles de la décennie. Canicule, pénuries de produits alimentaires de base, flambée des prix, coupures d’eau de plusieurs jours dans la plupart des grandes villes du pays: la population est d’autant plus excédée que radio-trottoir lui apprend qu’un grave détournement de fonds a eu lieu à la Banque extérieure d’Algérie (BEA) et que l’un des fils du président Chadli Bendjedid —un colonel désigné par ses pairs en 1979 pour succéder à Houari Boumediene— serait mêlé à l’affaire.

Au sommet du pouvoir, la situation est très tendue. L’Algérie, dont les revenus extérieurs proviennent à 99% de la vente d’hydrocarbures, est frappée de plein fouet par le contre-choc pétrolier (pour mettre à genou l’Iran des mollahs, l’Arabie saoudite a augmenté sa production d’or noir ce qui a fait chuter les prix du baril). Sous le regard des militaires qui se gardent bien de prendre position, une bataille oppose les réformateurs du FLN contre la vieille garde du parti. Deux ans plus tôt, les émeutes de Constantine ont pourtant montré les dangers du statu quo mais rien ne s’est passé. La «famille révolutionnaire», celle qui estime qu’elle a tout les droits parce qu’elle a libéré le pays, ne veut rien lâcher.

Le 19 septembre, le président Chadli prononce un discours d’une rare violence. Il y dénonce les «blocages» et, surtout, s’en prend à la «passivité» du peuple. Dès le lendemain, la rue algérienne gronde. Dans une atmosphère à couper au couteau, l’agitation sociale s’accroît notamment dans les centres industriels de Rouiba de la banlieue est d’Alger. A partir du 30 septembre, des rumeurs annoncent une «grève générale» pour le 5 octobre. Certaines parlent même de «coup d’Etat». Le 4 octobre, à Alger, des émeutes de jeunes embrasent les quartiers populaires d’El-Harrach et de Bab-el-Oued. Très vite, l’agitation gagne tout le pays, d’autant plus que les chaînes de télévisions françaises captées par les antennes paraboliques relaient l’information (à l’époque, pas de Facebook ou de Twitter…).

Le jeudi 5 octobre, est un jour de chaos à Alger. Magasins d’Etats, ministères, symboles du FLN sont saccagés et parfois même incendiés. La suite n’est que drames, sang et pleurs.

Voici un extrait de l’ouvrage «Les 100 portes du Maghreb» (que j'ai co-écrit avec Benjamin Stora, Editions de l’Atelier, 1999). Il résume ainsi les événements:

«Au bout de quelques heures, l’armée et la police interviennent et les émeutes sont réprimées dans le sang. Le 6 octobre, l’état de siège est décrété à Alger et dans ses environs. Des chars rentrent dans la capitale et d’importantes rafles sont organisées en plusieurs endroits de la capitale. Dans des casernes, des jeunes Algériens sont horriblement torturés, tandis que les arrestations dans les milieux syndicaux et communistes se multiplient. Au total, et selon des sources hospitalières, le bilan de ces cinq journées d’émeutes aurait atteint plus de 400 morts (le bilan officiel est de 159 morts). Le 10 octobre, c’est le drame. A l’appel du leader islamiste Ali Benhadj, une marche rassemble 20.000 personnes de Belcourt à la place du 1er mai dans le centre d’Alger. De retour vers Bab el Oued, les manifestants se dispersent dans le calme lorsqu’une fusillade éclate au niveau du siège de la police. On relèvera 36 morts et 200 blessés. Le soir, le président Chadli Bendjedid s’adresse au pays et, tout en justifiant l’usage de la force, il promet des réformes politiques. Le calme va revenir peu à peu dans le pays. L’état de siège est levé le 12 octobre.»

Le «printemps algérien»

Le calme à peine revenu, le mécanisme des réformes s’enclenche très vite. Le 3 novembre, un amendement constitutionnel permet la séparation des pouvoirs entre le président et son Premier ministre. Le 23 février 1989, une nouvelle Constitution est approuvée par les électeurs (73% des suffrages) qui autorise le multipartisme et met fin au dogme socialiste.

Très vite, une centaine de partis politiques se créent, les opposants rentrent au pays, la presse indépendante fait son apparition (les journalistes travaillant pour la presse étatique bénéficient de deux ans de salaire pour créer leurs titres) et la chaîne de télévision algérienne découvre les débats contradictoires. Sur le plan économique, les réformateurs font passer plusieurs lois d’importance, dont celle qui consacre l’indépendance de la Banque d’Algérie, plusieurs années avant la naissance de la Banque centrale européenne (BCE)…

Les investisseurs étrangers sont appelés à la rescousse et les projets foisonnent. L’Algérie respire mais la montée en puissance des islamistes inquiète déjà tandis que l’Occident ne veut guère aider le pays à faire face au poids écrasant de sa dette extérieure. Pour autant, de 1989 à 1992, l’Algérie donnera l’impression d’être enfin un pays en mouvement.

Je ne sais toujours pas quelle est la cause réelle des émeutes du 5 octobre. Je ne cesse de m’interroger à leur sujet, même si depuis, l’Algérie a connu hélas d’autres drames. Il est évident que le ras-le-bol de la population a été exacerbé durant l’été 1988. Il est évident aussi que le discours de Chadli avait pour but de précipiter les événements. Mais de nombreuses questions demeurent. Sont-ce les réformateurs qui ont provoqué ces émeutes pour isoler la vielle garde? Est-ce cette dernière qui a préféré prendre les devants? L’Algérie a-t-elle été déstabilisée, comme l’ont assuré des responsables de l’époque, parce qu’elle allait accueillir un congrès de l’OLP (Organisation de libération de la Palestine) où Yasser Arafat a annoncé (déjà!) la création de l’Etat de Palestine?

Bien entendu, les rumeurs qui se sont propagées dans Alger à propos de la grève générale, ont certainement été orchestrées par une branche des services secrets algériens. Reste à savoir laquelle et pour quelles raisons.

Il faut dire qu’il n’y a eu aucune enquête officielle à propos des événements d’octobre 1988 et personne n’a jamais été jugé ou inquiété quant à l’usage de la force à l’égard des civils ou encore pour les actes de tortures commis à l’encontre des personnes arrêtées. Si des intellectuels algériens se sont rassemblés dans un Comité contre la torture, leurs revendications n’ont jamais été prises en compte par le pouvoir et, à ce jour, l’impunité des tortionnaires est demeurée totale. De même, le président Chadli —dont il se dit qu’il se prépare à publier ses mémoires— ne s’est jamais expliqué sur ces événements ni même sur la période qui a suivi et encore moins sur les trois années (1989-1992) qui ont précédé sa démission forcée après la victoire du Front Islamique du Salut (FIS) aux élections législatives du 26 décembre 1991.

Aujourd’hui encore, je ne peux m’empêcher de penser que cette violence et cette impunité ont préparé les années de feu. L’usage des armes à feu contre la jeunesse, ces enfants que l’on a enlèvés et torturés, ces syndicalistes passés à tabac pour des émeutes qu’ils n’ont pas provoquées, tout cela n’a peut-être été qu’un prélude à la «décennie noire». J’y pense à chaque fois que j’entends les supporters de l’USMA ou du MCA, deux clubs de football de la capitale, entonner ce chant qui me serre la gorge: «Bab el Oued! Bab el Oued! Bab el Oued Echouhada! Bab el Oued!», les martyrs de Bab el Oued, c'est-à-dire ces jeunes fauchés par les armes automatiques. Impossible d’oublier. Et comment pardonner? Combien de leurs frères et amis ont-ils rejoints par la suite les maquis islamistes?

La révolte confisquée

L’Algérie a donc connu son «printemps» en octobre 1988 et c’est pourquoi nombre de mes compatriotes font un peu la fine bouche par rapport à la révolution tunisienne ou même égyptienne (ne parlons même pas de ce qui s’est passé en Libye…). Nous aimerions que cette primauté soit plus souvent rappelée et reconnue par nos voisins. Sentiment humain que nombre de Tunisiens assimilent à de la jalousie… Cela étant dit, il faut tout de même reconnaître qu’Octobre —car c’est ainsi que l’on désigne cette période historique— a un goût d’inachevé. Il aurait fallu chasser le président Chadli et exiger une vraie transition démocratique. Certes, il y a eu comme acquis le multipartisme et la liberté de la presse, mais peut-on parler de nouvelle donne quand le dictateur de la veille se transforme soudain en réformateur? Aujourd’hui, je comprends les Syriens qui ne veulent pas qu’Assad reste au pouvoir. Ils veulent la chute de son régime et ils ont raison. Quand le système garde les rennes, il intrigue pour que rien ne change ou, pire encore, pour que «les choses changent afin que rien ne change», pour faire écho à la fameuse phrase du roman «Le guépard» de Giuseppe Tomasi di Lampedusa (petite note de l’auteur du présent article: trop souvent, il est fait mention du film et non du roman, ce qui est bien dommage...).

Mais la société algérienne n’a pas voulu aller plus loin dans la contestation. Les classes moyennes, apeurées par tant de violence, ont cru naïvement que le système, soudainement vertueux, allait leur accorder plus de libertés et de démocratie. Elle a cru —nous avons cru— que les tortionnaires allaient se transformer en démocrates. Quelle erreur! Le «printemps algérien» était condamné alors qu’il avait à peine commencé. Il aurait fallu plus de courage, plus de détermination. Mais il est certainement facile d’affirmer cela plus de vingt ans plus tard.

La révolte récupérée

J’en reviens maintenant à l’interrogation à propos du calme qui règne en Algérie. Commençons d’abord par rappeler que le pays est loin d’être tranquille. La tension sociale est importante, les mouvements de protestation sont nombreux même s’ils restent localisés et qu’ils ne s’inscrivent pas dans une dynamique nationale. Mais ce qu’il y a de plus étonnant, c’est d’entendre des responsables algériens affirmer eux aussi que l’Algérie a connu son «printemps» avec octobre 1988. Ce fut le cas, il y a trois semaines, du ministre des Affaires étrangères Mourad Medelci au micro de Jean-Pierre Elkabach sur Europe1. Voilà une étrange reconnaissance vis-à-vis d’événements qu’un ambassadeur algérien en poste en France avait qualifié jadis de «chahut de gamins». Le plus insupportable et le plus indécent dans l’affaire, c’est que cela donne l’impression qu’il y a eu une rupture et que le système politique algérien a changé depuis cette date. Or, comme indiqué ci-dessus, cela n’a pas été le cas. Les crimes d’octobre 1988 n’ont jamais été punis. Le pouvoir algérien est toujours lové dans la même matrice depuis l’indépendance de juillet 1962 et les Algériens attendent encore de pouvoir enfin prendre leur destin en main.

Akram Belkaïd


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Akram Belkaïd

Akram Belkaïd, journaliste indépendant, travaille avec Le Quotidien d'Oran, Afrique Magazine, Géo et Le Monde Diplomatique. Prépare un ouvrage sur le pétrole de l'Alberta (Carnets Nord). Dernier livre paru, Etre arabe aujourd'hui (Ed Carnets Nord), 2011.

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