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Effigie d'Abdel Fatah al-Sissi / REUTERS
Effigie d'Abdel Fatah al-Sissi / REUTERS

Pourquoi les intellos égyptiens sont fans de Sissi

Ils ont accepté le retour des militaires alors qu'ils ont soutenu la révolution qui a chassé Moubarak du pouvoir.

«Avec le maréchal Abdel Fattah Al-Sissi au pouvoir, n’est-ce pas un retour à la case départ, l’ultime trahison de la révolution?» Ma question est  provocante et sur Skype, à des milliers de kilomètres de Paris, elle irrite l’intellectuelle égyptienne à laquelle je parle ce dimanche 8 juin alors que le Caire investit son nouveau président.

«Sissi nous a sauvés du fascisme religieux des Frères musulmans. Ce n’est pas un dictateur. Il a été élu au terme d’un scrutin libre avec 96,2% des suffrages exprimés. Et il est  très populaire. Décidément, répond fermement mon interlocutrice, vous les Occidentaux ne comprenez rien de rien à ce qui nous arrive.»

Tewfick Aclimandos, un historien égyptien d’origine copte, qui vit et travaille entre Paris et Le Caire enfonce le clou:

«En France, un certain nombre de vos hommes politiques ou de vos intellectuels pensent trop de bien de l’islam politique. Certes il faut parler aux islamistes, mais sans se faire d’illusions, c’est une erreur de croire qu’ils vont se “démocratiser”.»

Du Caire, Yasmine (un prénom d’emprunt), sait pourtant qu’en France, Alexandre Adler ou Bernard-Henri Levy, ont très tôt exprimé de fortes réticences à l’égard des Frères musulmans. (Quelques jours après le coup d’Etat militaire, le second publie cependant une  lourde charge contre les militaires égyptiens.) Jugés proches d’Israël, ces penseurs ne pèsent cependant pas tant que cela aux yeux de la communauté intellectuelle égyptienne, dite libérale, au sein de laquelle les sentiments antisionistes sont historiquement  très forts. 

Les Occidentaux peuvent-ils comprendre?

Les «libéraux» égyptiens cherchent plutôt l’appui des spécialistes du monde arabe européens ou américains. Or, la partie semble difficile: l’islamologue français François Burgat, qui étudie les mouvements islamistes contemporains, déclare par exemple que «Al-Sissi est pire que Morsi»; et la chercheuse américaine Michele Dunne dénonce les mesures répressives prises par le maréchal Al-Sissi, «officiellement» pour «stabiliser» le pays alors qu’elles conduiront au résultat inverse, dit-elle.

A Paris, Londres, Berlin ou Istanbul, lors de plusieurs conférences consacrées à ce sujet, j’ai assisté à des face-à-face entre Egyptiens et Occidentaux qui viraient quasiment au dialogue de sourds, illustrant le fait que depuis un an de nombreux intellectuels cairotes, comme Yasmine, ne se sentent pas soutenus, et encore moins compris, par leurs interlocuteurs de l’autre côté de la Méditerranée.

Ces derniers s’interrogent: comment ces «libéraux» égyptiens ont-ils pu accepter le retour d’un militaire au pouvoir alors qu’ils ont soutenu la révolution de janvier 2011, exigé et obtenu le départ du président Hosni Moubarak puis le retrait de l’armée? Comment peuvent-ils même s’en féliciter alors qu’ils se dressaient il y a trois ans et demi contre  l’ancien régime dont provient Al-Sissi?

Nombre de ces intellectuels égyptiens n’avaient-ils d’ailleurs pas bon an mal an admis qu’il fallait donner une  chance au «candidat des Frères musulmans», Mohammed Morsi, élu le 24 juin 2012 avec 51,4% des voix?

De fait, comptant sur les prédicateurs, les milieux théologiens et savants qui leur sont affidés, «les Frères égyptiens n’ont pas compris que la bonne stratégie était de s’allier aussi très vite avec les intellectuels “libéraux” comme cela a été fait en Turquie», observe le politologue Jean Marcou qui  connaît bien les deux pays pour y avoir a vécu et travaillé.

Et quelques mois à peine après l’élection de Morsi, les «libéraux» égyptiens dénoncent le nouveau chef d’Etat égyptien, son coup de force constitutionnel et «son incompétence, cette façon de sacrifier l’identité égyptienne au profit de l’Oumma et de nous faire revenir à la dictature dont nous nous étions débarrassés», résume Yasmine. Ils signent la pétition géante  de la campagne «Tamarrod» (la rébellion, en arabe, dont l’enquête du journaliste Benjamin Barthe dans le Monde révèle la face cachée) réclamant le départ du chef de l’Etat et des élections anticipées; puis défilent le 30 juin 2013 avec plusieurs millions d’opposants.

Tewfick Aclimandos explique:

«On a alors compris que les Frères avaient un dessein non démocratique, je dirais même totalitaire. Ils n’ont pas été très futés, ils auraient dû procéder plus en douceur, effectuer un recul tactique face à trop de résistance. Ils ont fait une mauvaise lecture avec une assurance d’eux-mêmes démesurée

Le 3 juillet 2013, le président Morsi est renversé par un coup d’Etat mené par le maréchal Sissi. «Qu’on l’appelle coup –c’en est techniquement un– ou pas, n’a aucune importance, l’essentiel est que la rue était du côté de l’armée», précise Yasmine, faisant fi des millions d’autres Egyptiens qui soutiennent toujours les Frères musulmans et le président Morsi.

«Le coup d’Etat était nécessaire, le problème, c’est que le mot est lourd de sens chez les Américains et les Européens aux yeux desquels la part que prend le droit dans les décisions politiques est de plus en plus grande», analyse Tewfik Aclimandos.

«Les Occidentaux s’en tiennent à une vision formaliste, selon laquelle puisque les Frères musulmans ont été élus démocratiquement, on doit les respecter, explique Hicham Mourad, rédacteur en chef d’Al-Ahram hebdo, une publication qui fait partie de la presse d’Etat. Non pas qu’ils soient les grands amis des islamistes, mais ils ont du mal à accepter que ces derniers soient renversés par des moyens extraconstitutionnels.»

Durant la  période transitoire, de juillet 2013 à mai 2014, le pays connaît une recrudescence d’attentats. Et quoiqu’il soit quasiment impossible de donner des chiffres précis et fiables, la répression contre les Frères musulmans aurait fait autour de 2.500 tués et 17.000 blessés; elle aurait causé quelque 16.000 arrestations, et conduit au terme de procès expéditifs à plus de 1.000 condamnations à mort, à propos desquelles de nombreux libéraux se rassurent en se disant que ces peines de mort ont été prononcées in absentia et seront commuées en peine de prison.

Rétablir l’ordre, au mépris de la démocratie?

«L'armée a redonné aux Frères leur auréole de martyrs et d'opposants, qui est dans le fond la seule posture qui leur convienne. Mais l'armée a aussi déconsidéré l'opposition aux Frères», critique l’islamologue français Olivier Roy.

Depuis le 8 juin, la boucle est bouclée: le maréchal Sissi a été investi président de la République en remplacement du «Frère» Mohamed Morsi. Un militaire est donc de nouveau au pouvoir en Egypte, qui à peine élu répète qu’il n’est pas question de négocier avec les Frères musulmans. 

En fait, les intellectuels égyptiens, dont l’activité dépend souvent des financements étatiques et qui ont traditionnellement joué un rôle dans la construction de l’Etat égyptien, ont été débordés par la précipitation avec laquelle l’armée, en accord avec les Frères musulmans, a décidé des élections de 2012. Ils se sont sentis, même s’ils n’en parlent pas spontanément, «abusés» par le massacre du 14 août 2013 un bain de sang, une «énorme bavure, un  événement tragique», selon Tewfick Aclimandos, commis par l’armée contre des milliers de manifestants pro-Morsi alors qu’ils avaient soutenu l’intervention militaire quelques semaines auparavant.

C’est ce double choc —allié à l’effondrement économique du pays— qui explique aussi la lassitude, le découragement et la démobilisation de ces intellectuels —et de très nombreux jeunes «révolutionnaires».

Rétablir l’ordre, au mépris de la démocratie? Yasmine comme la plupart aurait préféré qu’un civil soit élu à la présidence, mais elle se retranche derrière l’existence d’une «Sissimania» populaire sans s’attarder sur la forte abstention qui a entaché ce scrutin présidentiel. Même la perspective d’une remilitarisation sous Sissi lui semble toujours moins pire que ce que les Frères musulmans auraient fait du pays:

«De toute façon sous Morsi déjà, la Constitution donnait beaucoup de pouvoir à l’armée. Et dans le contexte régional, nous avons besoin de l’armée, on ne veut être ni la Libye,  ni la Syrie…»

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