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Libya's new flag, by khalid Albaih via Flickr CC
Libya's new flag, by khalid Albaih via Flickr CC

Pas de quartier pour les insurgés

En Libye, le régime de Kadhafi continue d'abattre les manifestants. Son fils Seif el Islam a annoncé des «rivières de sang» si le mouvement ne cessait pas.

Tout comme l'opinion arabe, les autocrates arabes se suivent mais ne se ressemblent pas. Il y a ceux qui ont tenté —dans la violence— de négocier jusqu'au bout, comme Ben Ali et Moubarak, et ceux qui ne négocient pas mais gardent leur arme dans la ceinture, comme Bouteflika.

Mais il existe un troisième profil de serial dictator, celui qui ne négocie rien et tire dans la foule, à vue, tel Kadhafi, qui vient de passer en quelques jours du statut de clown international à celui de boucher national.

La méthode Kadhafi: pas de quartier

On ne sait pas s'il a vraiment donné cet ordre, mais les sources médicales de Benghazi, citées par Quryna, le quotidien libyen le moins fermé, annonce de sévères ruptures de médicaments et de sang. Au plus fort moment des affrontements entre insurgés et forces de sécurité, notamment à Benghazi, le «Guide» libyen aurait ordonné aux hôpitaux du pays de ne pas donner de sang ni prodiguer de soins aux manifestants blessés.

La méthode est simple: «pas de quartier»; comme dans les guerres de gangs, il s'agit de frapper vite et fort, pour choquer les foules et leur enlever toute envie de résister. Les estimations annoncent près de 300 morts, mais aucun bilan officiel n'est disponible. Cinq jours après les premiers évènements, plutôt que de s'adresser directement à son peuple, Kadhafi a préféré envoyer son fils, Seif Al Islam, faire une allocution télévisée.

Plus fin que son père, le politicien de 41 ans, tout en déplorant les morts libyens a brandi le spectre d'une guerre civile de 30 ans et expliqué les troubles par un complot de l'étranger. Américain bien sûr, mais aussi Egyptien et Tunisien —deux pays qui se prépareraient à envahir la Libye.

Le message a été très clair:

«Les forces armées sont avec lui [son père], des dizaines de milliers de Libyens sont avec lui, nous combattrons jusqu'au dernier homme, la dernière femme et la dernière balle.»

Pendant que les deux autres fils de Kadhafi sont dans la rue pour mener la contre-révolte, Seif Al Islam, selon le site libyen qui rassemble l'opposition à l'étranger et dans le pays, a approché les avocats et les juges du territoire, parties prenantes de la révolte dans ce pays sans Constitution, en leur demandant quelles étaient leurs revendications. Ceux-ci lui ont répondu qu'ils souhaitaient principalement le départ de Kadhafi... et de ses enfants.

Dans au moins une dizaine de villes du pays, les manifestations se poursuivent encore, et mêmes les Touaregs libyens du Sud —ceux de Ghat, à la frontière algérienne, et Ubary— ont attaqué des commissariats et des édifices publics. L'hostilité au régime des premiers jours s'est transformée en hostilité à Kadhafi lui-même.

A El-Beïda, sur la côte, à l'Est de la capitale Tripoli, la propre maison du «Guide de la Révolution» aurait été détruite par des insurgés, aux cris de «La Libye est la patrie d'Omar Mokhtar et pas celle d'Abou Minyar». Un slogan opposant le célèbre indépendantiste qui a mené la guerre à l'Italie (ex-puissance colonisatrice en Libye) et Kadhafi, de son vrai nom Mouammar Abou Minyar al-Kadhafi.

Benghazi, capitale de l'opposition

Tout a commencé il y a 5 ans, à Benghazi, 1.000 kilomètres à l'Est de Tripoli et deuxième ville du pays. Voulant protester devant le consulat italien à la suite d'une déclaration hostile à l'islam d'un ministre de Berlusconi, des habitants de Benghazi se font sauvagement disperser par la police libyenne; qui tire dans le tas.

Selon la Ligue libyenne des droits de l'Homme, 27 personnes ont été tuées et Benghazi n'a toujours pas oublié ce 17 février. Cinq ans plus tard, les internautes libyens choisissaient cette date pour le lancement du «Jour de la colère».

Sans attendre le 17, Benghazi s'enflamme dans la nuit du 15 au 16 février. La police disperse par la force une manifestation qui réclame la libération d’un avocat représentant des familles de prisonniers tués en 1996 dans une fusillade à la prison d’Abou Salim à Tripoli, et qui avait fait plus de 1.000 morts.

Après de nouvelles victimes, Benghazi s'enflamme et le reste du pays suit, aux cris de «Benghazi tu n'es pas seule» et «Avec notre sang et nos âmes, nous nous sacrifierons pour toi Benghazi». Actuellement, selon l’agence italienne d’information Ansa, Benghazi est totalement hors de contrôle. Les insurgés ont tout pillé et tout détruit, y compris les bâtiments gouvernementaux et institutionnels. Il n’y a personne dans les rues, pas même la police. Le vide a remplacé le trop-plein.

Vers un massacre général

Contrairement à ses homologues arabes, retranchés dans leur bunkers avec une immense peur de la foule, Kadhafi est d'une autre trempe. Au lendemain de la grosse manifestation du 17 février, il est descendu dans la rue affronter ses adversaires, à armes inégales bien sûr. La situation, très tendue, s'est compliquée et les Libyens craignent maintenant un massacre général, notamment après le discours du fils de Kadhafi, qui a annoncé des «rivières de sang».

A la manière de la Tunisie, les forces libyennes ont déjà déployé des snipers dans la capitale, à la Place Verte, à Souk Al Jumu'a et sur le grand boulevard Omar El Mokhtar. Sans aucune retenue —pour utiliser le langage diplomatique— elles utilisent des roquettes anti-aériennes et tirent à partir d'hélicoptères.

La situation est devenue incontrôlable: deux policiers qui tentaient de disperser une manifestation à Al Bayda ont été capturés par des manifestants et pendus. Quryna annonce que 1.000 prisonniers de droit commun se sont échappés de la prison de Benghazi, alors que d'autres sources affirment qu'ils ont été libérés pour mater les insurgés.

La chaîne d'informations saoudienne Al Arabiya annonce les Kadhafi partis dans un jet privé à destination du Vénézuela ou du Brésil. A Al Bayda toujours, un groupe d'extrémistes islamistes qui se fait appeler Emirat islamique de Barka retient en otage des éléments des services de sécurité et des citoyens, qu'ils ne comptent relâcher qu'après la levée de l'état de siège sur le pays. Un haut dignitaire religieux, Shaikh Sadiq Al Ghernayi, a annoncé à Al-Jazeera:

«C'est maintenant une obligation religieuse pour tous les Libyens de sortir dans les rues et protester.»

Une autre source, reprise par le Guardian annonce que 150 soldats et officiers qui ont refusé de tirer sur les manfiestants seront exécutés, pendant que de nombreux éléments de l'armée auraient pris fait et cause pour les insurgés. Enfin, 50 chefs musulmans libyens —des intellectuels et des chefs de tribus— ont lancé un appel (adressé à l’agence Reuters) à toutes les forces de sécurité pour arrêter le massacre.

C'est la grande question: qui pourrait l'arrêter maintenant? Un dessin paru dans un quotidien algérien montre le roi d'Arabie saoudite appelant Kadhafi après le récent coma de Ben Ali, et qui lui dit: «Y a une place qui se libère».

Chawki Amari

Chawki Amari

Journaliste et écrivain algérien, chroniqueur du quotidien El Watan. Il a publié de nombreux ouvrages, notamment Nationale 1.

Ses derniers articles: L'effroyable tragédie du FLN  Cinq parallèles entre le Mali et l'Afghanistan  Bigeard, le tortionnaire vu comme un résistant 

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