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Mouammar Kadhafi à Rome. Août 2010 © REUTERS/Max Rossi
Mouammar Kadhafi à Rome. Août 2010 © REUTERS/Max Rossi

Que faire de Kadhafi?

La Cour pénale internationale (CPI) a lancé un mandat d’arrêt contre Mouammar Kadhafi? Mais que faire de l’encombrant dirigeant libyen? L’arrêter pour le juger? Le mettre à l’isolement dans une oasis du Sahara? L’exiler à l’étranger? Ou bien l’éliminer?

Mise à jour du 20 octobre 2011. Les forces du nouveau régime en Libye affirment avoir pris le contrôle de Syrte, le dernier bastion du régime déchu de Mouammar Kadhafi, après plus d'un mois de combats meurtriers. Selon le CNT (Conseil national de transition), le colonel Kadhafi serait mort.

 

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Arrêter Kadhafi pour le juger?

La Cour pénale internationale (CPI) a sans surprise annoncé, le 27 juin, qu’elle lançait un mandat d’arrêt international pour «crimes contre l’humanité» contre le Guide de la Révolution libyenne, qui résiste toujours aux insurgés comme aux bombardements de l’OTAN.

Mais que cela change-t-il concrètement? L’autre président en exercice à être poursuivi par la CPI, le Soudanais Omar el-Béchir, officiellement «recherché» pour génocide, parcourt le monde sans être inquiété, en narguant chaque jour davantage le procureur de la juridiction internationale Luis Moreno-Ocampo.

Il vient de faire une escale surprise en Iran avant de se rendre en Chine. Il y a encore beaucoup de pays dans le monde qui ne reconnaissent pas la CPI… Et le tribunal ne dispose d’aucune force propre et dépend entièrement de la volonté des Etats signataires du Traité de Rome, son fondement juridique, pour faire exécuter ses décisions.

La délivrance d’un mandat d’arrêt contre lui ne devrait donc pas faire trembler le dirigeant libyen, qui en a vu d’autres en quarante-deux ans de règne sans partage.

Mais les Occidentaux espèrent que certains de ses proches, sentant le vent du boulet de la justice internationale se rapprocher, le lâcheront, voire faciliteront son arrestation lors d’un soulèvement «spontané» dans son bastion de Tripoli. Rien n’est moins sûr.

Le procès de Kadhafi à La Haye, sur le modèle de l’ex-président du Liberia Charles Taylor, n’est pas pour demain.

Kadhafi à l’isolement?

Le Guide libyen, âgé de 69 ans, ne veut pas quitter son pays. Certains stratèges de l’OTAN proposent donc de le mettre à l’isolement dans son propre pays. Comme l’ancien homme fort égyptien Hosni Moubarak qui vit reclus dans un hôpital de Charm el-Cheikh, sur les rives de la mer Rouge. Atteint d’un cancer de l’estomac, selon son avocat, il attend son procès qui doit s’ouvrir en août. Mais Moubarak a été lâché par son armée et les Etats-Unis avant de pouvoir plonger le pays le plus peuplé du monde arabe dans la guerre civile.

En s’accrochant avec l’énergie du désespoir à son siège, Kadhafi a jeté son pays dans la guerre. Les antagonismes politiques et ethniques sont à vif. On imagine mal le Guide libyen, fils de berger, né sous une tente  dans le désert de Syrte, couler une retraite paisible dans une oasis, entouré de ses fidèles amazones.

L’exil pour Kadhafi?

Laisser Kadhafi en Libye serait trop dangereux pour la stabilité du pays. L’exil semble alors une solution envisageable, même si officiellement le Guide refuse cette option. La Turquie, seul pays musulman de l’Alliance atlantique, et qui ne participe pas aux opérations militaires en Libye, lui a offert des garanties pour un exil. Tripoli n’a pas donné suite, estimant sûrement que la situation n’est pas si catastrophique que cela.

La voie de l’exil a été prise par le premier dirigeant arabe à avoir succombé à la montée de fièvre du Printemps arabe: le Tunisien Ben Ali, réfugié avec sa famille en Arabie saoudite. Mais Ben Ali entretenait de bonnes relations avec ses collègues arabes, ce qui n’est pas le cas du bouillant et imprévisible dirigeant libyen.

En revanche, Kadhafi compte encore des alliés sur le continent noir, où il rêvait de mettre en place ses «Etats-Unis d’Afrique», où il s’est fait couronner «roi des rois traditionnels». Ses voisins sahéliens, qui ont souvent profité de ses largesses, ne lui sont pas hostiles. Le Malien Amadou Toumani Touré est le plus critique par rapport aux bombardements de l’OTAN, prenant une position radicalement opposée de celle adoptée par son voisin sénégalais Abdoulaye Wade, qui a très vite reconnu diplomatiquement les insurgés. Mais ces pays sahéliens sont fragiles et doivent déjà faire face aux raids des combattants d’Al-qaïda au Maghreb islamique (Aqmi). Kadhafi serait un bien encombrant cadeau…

Reste l’Afrique du Sud, poids lourd économique du continent et qui donne de plus en plus de la voix, via son impétueux président Jacob Zuma, pour critiquer les opérations de l’OTAN. L’Afrique du Sud a déjà accueilli pendant sept ans l’ex-président haïtien Jean Bertrand Aristide, qui est revenu à Port-au-Prince en mars dernier. Il vivait à Prétoria, où il travaillait au département de neuro-linguistique de l’université d’Afrique du sud (Unisa). Il était même docteur en langues africaines.

L’intérêt de Kadhafi pour la linguistique africaine est un secret jalousement gardé mais Zuma pourra-t-il refuser d’accueillir son «frère» libyen, après en avoir été le plus ardent défenseur sur le continent?

Eliminer Kadhafi?

C’est bien sûr la solution la plus radicale. Les opposants aux opérations de l’OTAN en Libye accusent les Occidentaux de vouloir tuer le dirigeant libyen, avec des bombardements très ciblés. L’Alliance atlantique s’en est toujours défendue. Mais le président sud-africain a cru bon de rappeler le 26 juin que la résolution 1973 de l’ONU, utilisée par l’OTAN en Libye, n’autorisait pas un «changement de régime ou un assassinat politique».

Il est vrai que l’élimination physique, par les Occidentaux, du Guide libyen créerait une onde de choc énorme dans le monde arabe et en Afrique. Le pourtant très modéré président de la Commission de l’Union africaine, le Gabonais Jean Ping, a été clair à ce sujet, faisant même un lien avec le Congolais Patrice Lumumba, héros des indépendances africaines, tué par des militaires belges.

«Si Kadhafi est tué dans les bombardements, on dira qu’il a été touché par hasard. Ne serait-ce pas plutôt le retour à l’assassinat politique qui était chose courante auparavant quand les présidents étaient assassinés chez eux, en Amérique latine, en Afrique?», a-t-il mis en garde.

«L’assassinat politique a été abandonné pour de multiples raisons. Si on y revient, c’est, pour nous, un retour 50 ans en arrière, à l’époque de l’assassinat de Patrice Lumumba», selon lui.

Kadhafi, nouveau martyr de l’Afrique? Le Guide libyen le répète à l’envi: il n’abandonnera jamais et mourra les armes à la main. Si tel est le cas, cela ne serait pas nécessairement une bonne nouvelle.

Adrien Hart

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Adrien Hart

Adrien Hart est journaliste, spécialiste de l'Afrique.

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