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Un jeune Algérien tient une pierre durant les affrontements avec la police à Alger, dans le quartier de Bab el-Oued, le 6 janvie
Un jeune Algérien tient une pierre durant les affrontements avec la police à Alger, dans le quartier de Bab el-Oued, le 6 janvie

Alger, où plus personne ne veut avoir 20 ans

L'Algérie s'embrase, Alger se déchaîne. Dans ce pays habitué aux violences, l'Etat commence à paniquer.

Touchant une vingtaine de villes et toutes les régions Nord, des émeutes ont éclaté simultanément dans la majorité de l'Algérie. Selon le journal arabophone El Khabar, un jeune homme de 18 ans serait mort, tué par balle lors d'un affrontement avec la police à Ain Lahdjel dans la région de M'sila. Un homme de 34 ans serait également mort à Bou Smail. Le régime, pourtant habitué depuis des années aux contestations violentes, panique. Car il s'agit d'Alger, le centre névralgique. Là où la vitrine du pays ne doit pas être cassée.

16°C au thermomètre, un soleil radieux inonde Alger en cette matinée du vendredi 7 janvier.  Le calme est précaire, la ville est en préchauffage en ce troisième jour d'émeute. Le jour, chacun vaque normalement à ses occupations, fait ses courses ou débat du bien-fondé de cette révolte, laissant la nuit aux jeunes et aux émeutiers. Aux portes de Belouizdad, quartier populaire du centre d'Alger, trône le ministère de la Jeunesse, dont toutes les vitres ont été cassées la veille par des jets de pierre. Devant lui, 5 camions anti-émeute flambant neuf et des groupes de policiers en état d'alerte. «Enfin un investissement qui se voit», commente ironiquement Hamid, un quadragénaire habitant du quartier.

Depuis la fin du terrorisme, dans les villes et villages de l'intérieur du pays, les émeutes sont nombreuses et quasi quotidiennes, pour le logement, le raccordement au gaz de ville, pour l'état des routes, le chômage, l'eau ou pour rien. Quelques centaines d'émeutes plus tard, le régime a mis de l'argent dans du matériel anti-émeute, près de 45 millions d'euros pour la dernière commande, et la semaine dernière, a décidé d'augmenter les salaires des 180.000 policiers du pays de 50%, avec effet rétroactif depuis 2008. Ils touchent aujourd'hui près de 40.000 dinars par mois (350 euros) pour les plus bas échelons, soit le salaire d'un médecin. «Comme si l'Etat avait senti que les policiers allaient devoir travailler encore plus en ce début d'année», poursuit le riverain, rieur et impassible.

L'Etat a de l'argent. L'Algérie a dépensé en deux plans de relance successifs près de 300 milliards de dollars, l'équivalent de la dette globale africaine. Mais les injections de ressources sont mal réparties et victimes de ponctions des réseaux de prébende bien installés dans et autour de l'Etat. La majorité des Algériens sont sous-payés, sans compter le chômage, officiellement ramené à 10% pour 2010 mais officieusement à 30, avec une inflation de 5% pour la même année, chiffres invérifiables tant les méthodes de calcul sont devenues pernicieuses. Tout comme l'austère Premier ministre Ahmed Ouyahia, invisible depuis le début des émeutes, les yeux rivés sur les indicateurs macroéconomiques en bon élève du FMI, qui avertit depuis des années des conséquences sur l'inflation de toute augmentation de salaire. Résultat, une équation fermée, niveau de vie en baisse.

Une guerre de vieux par émeute de jeunes interposée

Au troisième jour d'émeute, alors que les violences reprenaient à Alger et contaminaient la Kabylie et la grande majorité des grandes et moyennes villes, le ministre de la Jeunesse s'exprimait à la télévision d'Etat, la seule. Unique officiel à s'exprimer, avec un unique mot, la manipulation. Sans dire d'où elle vient, sans la définir ni l'identifier, il entrait ainsi de plain pied dans l'une des thèses à la mode à Alger, cette guerre larvée entre le président Bouteflika, vieux, absent et fatigué, et le général Toufik, vieux et fatigué aussi mais patron indéboulonnable des services secrets, faiseur et défaiseur de rois, le premier voulant mettre le deuxième à la retraite, le second voulant faire partir le premier. Une guerre de vieux par émeute de jeunes interposée.

Y a-t-il une force en Algérie capable de faire sortir tout le pays dans la rue? Un certain nombre de gens pensent que oui, d'autres estiment au contraire que la jeunesse est déjà au bord de la crise de nerfs et il ne faut pas grand-chose pour que les jeunes dérapent. Vie chère, absence de perspective professionnelle et de loisirs, dans un pays pris en sandwich entre la bureaucratie et la corruption de l'Etat et la pression moralisante et castratrice des islamistes, l'Algérie est probablement l'un des rares pays où personne ne regrette de ne plus avoir 20 ans. Le record vient d'ailleurs d'être franchi, au 2 janvier 2011. Dans la foulée de la nouvelle vague harragas, littéralement les «brûleurs», boats people qui s'embarquent clandestinement dans des barques bondées à destination de l'Espagne ou l'Italie, un enfant de 9 ans a réussi la traversée, très dangereuse en cette saison. Accompagné de son grand frère bien sûr. De 20 ans.

Alger le jour, Alger la nuit

Vendredi soir, le ministère de la Jeunesse est sous haute surveillance. L'immeuble est cassé, mais personne n'y est entré. Dans les quartiers populaires d'Alger, les gens de bonne famille, les femmes, les vieux et les enfants sont rentrés chez eux. Comme prévu, la jeunesse a repris les affrontements avec les forces de l'ordre, ces derniers ayant reçu l'ordre de la contenir tout en évitant la provocation. La situation est explosive et il faut gérer cette émeute globale, premier grand test pour le nouveau patron de la DGSN, direction générale de la sûreté nationale, le général Hamel, en poste depuis six mois seulement.

Après d'intenses tractations entre la présidence, l'armée et les services de renseignement qui ont duré des mois et laissé la place vacante, c'est un militaire qui contrôle la police, après l'assassinat de son prédécesseur Ali Tounsi au début de l'année dernière dans des conditions troublantes. En temps normal, 25.000 policiers quadrillent Alger, pour 4 millions d'habitants. Mais des renforts ont été déployés dans la capitale, quitte à laisser certaines régions livrées à elle-mêmes, au pillage et à la casse. Samedi matin, le bilan provisoire est donné, des centaines de blessés sur tout le territoire national, des dégâts matériels considérables et des arrestations par centaines, sauf à Alger.

Les cibles ont été diverses dans la capitale, l'opérateur de téléphonie mobile public, un garage Show Room Renault, quelques dépôts de farine, un centre commercial, un commissariat et quelques tribunaux, et surtout, l'œil de l'état, ces centaines de caméras de surveillance installées l'année dernière pour surveiller la capitale.

Les émeutes de 1988

A l'abri des regards, on discute. Samedi matin, la vie reprend son cours, sous le même soleil insolent. Dans les cafés, on commente les affrontements de la veille. Avec cette question, pourquoi maintenant? L'augmentation des prix des produits alimentaires a peut-être été un facteur déclenchant mais il n'y a pas que ça: «Je ne sais même pas combien coûte la farine ou l'huile», explique un émeutier, «comme si c'était le problème!»

Traditionnellement, ce sont les enfants, petites filles surtout, qui vont chez l'épicier du coin acheter ce qu'il manque à la maison. L'exemple tunisien? «Ils sont mieux organisés que nous, explique un Algérois non émeutier. Nous sommes surtout connus pour la violence, les Tunisiens ne font pas beaucoup d'émeutes mais arrivent à faire passer leur message.» A vérifier, les émeutes sont légion en Algérie, près de 200 l'année dernière, localisées certes, mais avec souvent des résultats à la clé, réfection de route, électricité ou promesses de recrutements.

A tel point que des entreprises algériennes veulent s'assurer contre les émeutes: «Les Tunisiens sont en retard, poursuit encore un autre, hésitant entre l'action et la réflexion. Il y a une vingtaine de jours, des émeutes ont éclaté dans la banlieue algéroise pour des histoires de logement. Le centre d'Alger a suivi, même si c'est pour d'autres raisons.» Sauf que maintenant, au point de cet embrasement généralisé, personne ne sait ce qu'il va se passer. Les informations sont rares et l'Etat intervient au compte-goutte, laissant tout le monde dans l'attente.

Heureusement, il y a Internet, Youtube, Facebook ou les autres réseaux sociaux, et les journaux électroniques qui font le plein, informant heure par heure du déroulement de la plus grosse émeute du pays depuis vingt ans. Au ministère de la Jeunesse, il ne s'agit d'autre chose. Il faut tenir jusqu'au retour au calme, en attendant les directives d'en haut ou un remaniement ministériel. Dehors, Hamid, le quadragénaire attentif, parle lui aussi des émeutes géantes d'octobre 1988, ici même à Alger, auxquelles tout le monde aime à comparer celles d'aujourd'hui et qui avaient forcé le régime à s'ouvrir, autorisant le multipartisme et la création de journaux privés.

Le 5 octobre 1988, l'immeuble du ministère de la jeunesse était dévasté par les jeunes Algérois en colère et le ministre avait dû être évacué par hélicoptère à partir du toit, comme une défaite américaine au Vietnam. Hamid était là, il avait 20 ans.

Chawki Amari 

À regarder également: le Grand Format Colère algéroise sur Slate.fr

Chawki Amari

Journaliste et écrivain algérien, chroniqueur du quotidien El Watan. Il a publié de nombreux ouvrages, notamment Nationale 1.

Ses derniers articles: L'effroyable tragédie du FLN  Cinq parallèles entre le Mali et l'Afghanistan  Bigeard, le tortionnaire vu comme un résistant 

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