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Asmara, by ctsnow via Flickr CC
Asmara, by ctsnow via Flickr CC

Asmara ferme les yeux sur les révoltes dans le monde arabe

En Erythrée, aucun média n'a été autorisé à évoquer la Révolution du jasmin ou la chute de Moubarak.

La colonisation italienne n'a pas laissé à Asmara, la capitale érythréenne, que les bâtiments futuristes de l'architecture de l'ère mussolinienne, ou les somptueuses petites villas fleuries, les fontaines et les colonnades de la fin du XIXe siècle. Elle a également laissé une trace politique.

Le chef de l'Etat érythréen, le terrifiant dictateur Issaias Afeworki, connaît son latin. Il sait qu’«Arx tarpeia Capitoli proxima», autrement dit «Il n'y a pas loin du Capitole à la roche tarpéienne». Dans l'Antiquité, la roche tarpéienne était cette crête rocheuse située à l'extrémité sud-ouest du Capitole, à Rome, où l'on exécutait les criminels en les précipitant dans le vide.

Bref, qu’après les honneurs, la déchéance peut venir rapidement. Demandez à Ben Ali. Demandez à Moubarak. Issaias Afeworki ne veut pas vivre pareille mésaventure.

La peur de la révolte

Sans doute par goût pour le contrôle de l'information —mais aussi par crainte de voir poindre un mouvement de contestation similaire à celui du Nord de l’Afrique— le gouvernement érythréen a décidé d’organiser un black-out médiatique sur les événements en Tunisie et en Egypte.

La chaîne publique Eri-TV, la radio Dimtsi Hafash (La Voix des Masses), et le quotidien Hadas Eritrea, seuls médias tolérés dans le pays et tous étroitement contrôlés par le ministère de l'Information —une forteresse située sur une colline surplombant la capitale— n'ont pas dit un mot sur la Tunisie. Pas un. Pour Asmara, Zine-el-Abidine Ben Ali se porte bien.

Pas davantage de reportages ou de commentaires sur l'Egypte. La place Tahrir n'existe pas. Il faut dire que la chute du raïs du Caire doit rendre Issaias Afeworki bien triste. Ce dernier s'était trouvé un allié solide en la personne d'Hosni Moubarak. En proie à un différend avec l'Ethiopie à propos du partage des eaux du Nil, l'Egypte voulait contrer l'influence croissante d'Addis Abeba, l'ennemi historique d'Asmara.

Finalement, bien obligée de prendre acte de sa démission, la chaîne nationale érythréenne a annoncé la chute du président égyptien en une seule phrase laconique: «Les médias nationaux en Egypte annoncent que le président Hosni Moubarak a quitté le pouvoir».

Le «printemps des peuples arabes» a ceci d'intéressant qu'il donne des frissons à plusieurs tyrans d'Afrique subsaharienne. Il révèle que des dictatures reconnues comme très autoritaires sont parfois fragiles, et que des chefs d'Etat en apparence indéboulonnables peuvent en réalité être renversés. Ils sont plusieurs présidents à découvrir la peur de leur peuple —s'il venait à être gagné par un soulèvement, une révolte.

L'anniversaire de la censure totale

Le 24 mai prochain, les Erythréens célèbreront les vingt ans de leur libération du joug éthiopien. Beaucoup penseront également à un plus triste anniversaire, quelques mois plus tard: celui du 18 septembre 2001.

Ce jour-là, irrités par les revendications démocratiques du G15, un groupe de 15 ministres et généraux influents, Issaias Afeworki et son ministre de l'Information de l'époque, Naizghi Kiflu, ordonnent de grandes rafles dans la capitale. A l'issue de cette opération de «nettoyage politique», une partie du gouvernement, dont plusieurs anciens compagnons d'armes, sont jetés en prison. Directeurs et rédacteurs en chef sont également arrêtés. Les quelques journaux indépendants qui paraissaient à Asmara sont tous suspendus. C'en est fini de la presse privée dans ce pays.

Un black-out médiatique absolu

Depuis cette date, toute critique du régime est taxée de «trahison» et condamnée pour «atteinte à la sécurité nationale».

Depuis cette date, plusieurs dizaines de journalistes croupissent en prison, dans des conditions d'une cruauté inouïe. Ils sont au moins une trentaine, aujourd'hui, détenus soit à l'isolement, soit dans des cellules souterraines ou des containers au métal que les autorités laissent griller au soleil.

Depuis cette date, l'Erythrée est l'un de ces rares pays au monde où le seul fait de prononcer «liberté de la presse» est absolument impensable. Tabou. Si vous le faites, c'est que vous êtes un xulul, un fou.

Pour lutter contre le black-out imposé par Asmara et offrir une information alternative au peuple érythréen, une petite station de radio, basée à Paris et animée par un réseau de journalistes en exil, émet en Erythrée par satellite. Radio Erena (Notre Erythrée) a largement couvert les révoltes du Nord de l'Afrique.

Et lorsque vous interrogez ceux qui l'animent sur leur couverture des événements en Tunisie et en Egypte —mais aussi en Libye et au Yémen où vivent d'ailleurs de nombreux réfugiés érythréens— ils vous répondent: «Ne pensez-vous pas que les Erythréens ont le droit de savoir?» Tout simplement.

Akberom Petros pour Reporters sans frontières

Reporters sans frontières

"Sans une presse libre, aucun combat ne peut être entendu" Dans certains pays, un journaliste peut passer plusieurs années en prison pour un mot ou une photo. Parce que emprisonner ou tuer un journaliste, c’est éliminer un témoin essentiel et menacer le droit de chacun à l’information, Reporters sans frontières, fondée en 1985, œuvre au quotidien pour la liberté de la presse.

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