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Les Siestes @ Brazzaville, by Romain Bernardie James © Tous droits réservés
Les Siestes @ Brazzaville, by Romain Bernardie James © Tous droits réservés

De la techno à Brazza

Invité par le festival français Les Siestes Electroniques, le label parisien Fool House est parti voir si les musiques occidentales avaient leur place sur les terres de la rumba congolaise et du ndombolo.

Il y a cinq ans, j’ai entendu dans un squat ivoirien un morceau incroyable, sorte d’hybride mal maîtrisé d’éléments techno et coupé-décalé. J’apprendrai plus tard que le titre en question était le fameux Tropical Mix (Sous les Cocotiers) de Bab Lee, un tube irrésistible plusieurs fois compilé.

Je me suis depuis pris de passion pour ce qu’on peut appeler la «dance music africaine», bien que l’idée même d’une dance music africaine, symétrique à la dance music occidentale, reste évidemment discutable —et qu’elle sera d’ailleurs discutée ici.

Comment cette dernière est-elle reçue par les Africains urbains —s’ils la reçoivent? À quoi ressemble vraiment, au-delà de quelques vidéos YouTube, au-delà du numérique lui-même, la culture des clubs et des «musiques dansantes» dans les villes d’Afrique noire?

De la solvabilité de la techno en milieu congolais

La question majeure, avant le départ, était de savoir si la dance music occidentale —la house, la techno, l’electro, appelez ça comme vous voulez— allait plaire aux Congolais. Et la réponse que nous avons reçue a été quasi unanime: oui, ça marche, et même très bien.

Personnellement, je ne m’attendais pas à ce que les gens réagissent aussi bien à toutes ces musiques si postindustrielles, si occidentales. Je me disais que ce groove mécanique allait leur sembler trop sage ou trop linéaire. En fait, pas du tout: les Brazzavillois l'ont pris comme une musique plus ou moins cousine de celle qu’ils peuvent écouter habituellement.

Ils reconnaissent un air de famille tout en sentant qu’il y a un truc différent —même si ce n’est pas non plus comme s'ils n’avaient jamais entendu la moindre mesure de dance music occidentale, puisque les tubes de Sinclar, Guetta, voire des Daft Punk sont parfois diffusés par les DJ locaux, et que le R&B mâtiné de dance à la Rihanna est clairement plébiscité.

Les différentes soirées du festival ont ainsi été des réussites, et l’idiome techno n’a pas semblé si étranger, même si sa réception, elle, se différencie quand même assez radicalement de la nôtre.

Les Congolais, en général, se concentrent beaucoup moins sur le kick que sur les contretemps, charleys, stabs de claviers; ils anticipent plus qu’ils ne suivent. Pas grand-chose à voir, donc, avec les gestuelles souvent balourdes des dancefloors français ou européens.

Les Brazzavillois ne dansent pas non plus animés par une sorte de mouvement d’ensemble, comme à l’unisson; ils ont plutôt tendance à bouger isolément les uns des autres, quand ils ne se lancent pas carrément dans des enchaînements de figures parfois très sophistiquées, au milieu d’un cercle, comme dans le hip-hop. Et même les mouvements qu’ils effectuent n’ont que peu à voir avec nos hochements de tête bien appuyés, épaules en mouvement haut-bas, et mauvais déhanchements.

Les gestes sont finalement sobres, la nuque bouge peu, les bras restent tendus le long du corps, légèrement en arrière, et accompagnent la discrète rotation pieds et épaules. Les plus audacieux osent quelques routines comme on en voit dans certains clips de coupé-décalé ou de ndombolo, et on sent d’une façon générale que c’est la danse qui prime, pas le flux musical. Ce n’est pas le DJ qui est roi, ce sont les danseurs.

Du dialogue culturel

L’autre projet qui nous animait en venant à Brazzaville, c’était notre envie d’essayer de mêler idiome techno et idiomes locaux. La rencontre de deux langages musicaux a priori peu familiers n’est pas toujours heureuse. Dans le cas des tentatives de fusion de musique électronique et de sonorités africaines, les résultats n’ont été que rarement convaincants —sinon carrément insoutenables.

Du coup, évidemment, nous arrivions dans un esprit de relative méfiance quant aux pseudo-utopies des mélanges afro/electro, ayant en tête le spectre d’une soirée de fin de séjour au Club Med. Mais l’inattendu s’est produit.

Le premier soir, le live de Paul «Mondkopf» au Centre culturel français de Brazza (CCF) s’est transformé en duo Paul (live au laptop, donc, puis mix house/electro) + Akramo (djembé et voix). Comment décrire ce que j’ai alors ressenti?

En toute honnêteté, si j’avais vu ça en France, dans une soirée Mondomix ou Nova, je serais certainement allé boire un verre au bar, blasé. Alors que là, je suis resté simplement ébahi par l’émulation entre les deux artistes, l’état de transe dans lequel se trouvait Akramo, la densité rythmique de l’ensemble, la joie de découvrir leurs sensibilités musicales respectives...

D’un point de vue strictement esthétique-musical, la performance ne me parlait pas forcément, mais tout le contexte —la fluidité de leur association, ce qu’elle avait d’informel et de non maîtrisé, l’incongruité même de certaines combinaisons entre les percus et les tracks joués— m’a mis dans tous mes états. Le public aussi d’ailleurs, puisqu’il est resté danser jusqu’à la dernière mesure —et a accessoirement écoulé l’intégralité du stock de bières de l’Awalé, la cafétéria du CCF où se déroulait la soirée.

De la réception du public en général

S’il y eut bien quelques moments de liesse au CCF et au cercle Sony Labou Tansi, le public congolais se montre parfois très exigeant. I-Dance, la troupe de danse hip-hop qui se produisait au Sony en début de soirée, n’a par exemple pas déclenché l’hystérie, alors que les gars se débrouillaient franchement bien. Les gens sont restés muets face à la plupart des acrobaties, qui pourtant avaient clairement de quoi impressionner, et seules les figures vraiment effrayantes semblaient éveiller l’enthousiasme du public —peut-être plus parce qu’il réalisait les risques pris par les danseurs.

Le MC de la soirée, Carlos, dont le style pouvait certes un peu agacer, voyait souvent ses exhortations ne recevoir aucune réponse, quand il ne se faisait pas carrément siffler par certains.

Et la performance de Musée d’Art (qui intégrait ce soir-là une boîte à rythmes prêtée par Paul, et programmée de façon assez dingue par celui qui est habituellement leur clavier), sorte de marathon percussif aussi millimétré qu’hypnotique, agrémenté de la boîte à rythmes actionnée par le batteur, ne s’est pas achevée par une ovation mémorable, alors même que ce type de show ne doit pas être si courant dans la scène brazzavilloise actuelle. Dans un festival européen ou une salle parisienne, je suis prêt à parier que les applaudissements auraient duré de longues minutes, évidemment suivis d’un ou plusieurs rappels.

Mais je ne dis pas que les Brazzavillois méprisent tout ça, ni qu’ils s’en fichent. C’est simplement que le principe d’un artiste charismatique, dont le public attend qu’il l’électrise, a l’air nettement moins prégnant là-bas qu’ici, ou en tout cas strictement réservé aux artistes confirmés, sinon aux seules grandes stars de la scène locale.

De la culture DJ

Même si cela n’a rien de très étonnant, l’idée occidentale contemporaine du DJ n’est absolument pas applicable à Brazzaville. Comme autrefois chez nous, la plupart des DJ servent essentiellement d’ambianceurs au service des danseurs. Leur sélection se doit d’être éclectique, «généraliste» comme on dit encore parfois, et organisée en séquences: 30 minutes de rumba, 45 minutes de zouk, 20 minutes de R&B, quelques tubes dance, une session ndombolo, puis on repart sur un peu de rumba...

Le tout agrémenté du voice-over du DJ, qui dédicace les gens tout juste arrivés, les bons danseurs, les étrangers de passage ou les filles qu’il sent bien. A peu près aucune boîte, donc, n’est spécialisée dans un seul genre, car elle perdrait certainement des clients. Il faut également savoir que les Congolais n’ont pas encore d’accès rapide à Internet (contrairement aux Zaïrois, par exemple) et disposent donc d’un choix trop limité en matière de musique pour pouvoir se déclarer pro-ndombolo ou pro-rumba —à l’exception des anciennes générations, qui elles n’ont grandi peu ou prou qu’avec la rumba.

 

Par ailleurs, bien que souvent équipés de logiciels de mix comme Virtual DJ, les DJ n’enchaînent pas toujours les morceaux, notamment parce que certains titres nécessitent d’être joués du début jusqu’à la fin, pour des raisons liées aux paroles, ou plutôt à l’alternance très codée de passages parlés, où la rythmique se calme, et de passages intrumentaux, conçus pour danser.

En ressort des sets congolais un style souvent décousu bien que dense, en tout cas très dépaysant pour l’auditeur occidental habitué aux crescendos typiques des DJ contemporains, à cette tension qu’ils font monter au fur à mesure des titres mixés. À Brazza, comme je le signalais plus haut, une heure frénétique de ndombolo peut être subitement interrompue par un titre lent de zouk ou de rumba, et personne ne s’en plaindra.

De la consommation différente de la musique

Au terme du festival, et après pas mal de conversations avec des artistes et mélomanes locaux, je constatai une chose: notre curiosité musicale semblait souvent un peu bizarre et injustifiée pour les gens auxquels nous parlions. Pour eux, il était étrange que nous cherchions à découvrir des artistes ou DJ locaux que nous aurions vu sur YouTube ou ailleurs.

La musique là-bas semble s'être tellement intégrée dans le quotidien, souvent bien loin de tout spectacle sacralisé (radios et lecteurs CD sont partout; dans les taxis, les boutiques, les restaurants, qui jouent parfois à volume très élevé, et les nganda, ces bars à ciel ouvert, sont presque tous amplifiés et les gens y dansent jusque tard dans la soirée), qu’il y a quelque chose de presque déplacé à vouloir isoler tel ou tel musicien pour l’enregistrer, ou simplement le rencontrer et le confronter à notre vision occidentale.

Ce qui n’a en revanche pas empêché la totalité des musiciens congolais que nous avons croisés de s’enthousiasmer sincèrement pour la musique que nous leur faisions découvrir, de nous réclamer des MP3 ou de réfléchir à des façons de collaborer à l’avenir.

De même, il semble très incongru pour pas mal de Congolais d’écouter de la musique chez eux, juste pour leur plaisir personnel. Comme nous l’a dit Akramo: «Moi je ne vais pas m’asseoir chez moi pour me passer un CD de Kofi ou de Bob Marley. Jamais.» Bref, on s’en doutait, notre culture de l’écoute individuelle semble extrêmement étrange dans un contexte africain.

Etienne Menu

Photos: Les Siestes @ Brazzaville by Romain Bernardie James © Tous droits réservés

Etienne Menu

Etienne Menu. Journaliste français. Spécialiste de la musique.

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