mis à jour le

Le Joola, retourné au large de la Gambie, le 28 septembre 2002. REUTERS/STR New
Le Joola, retourné au large de la Gambie, le 28 septembre 2002. REUTERS/STR New

Les oubliés du «Titanic sénégalais»

Près d’une décennie après le tragique naufrage du bateau Joola au large des côtes gambiennes, le cauchemar continue. Même si un procès s'ouvre enfin en France.

Il y a neuf ans, le bateau Joola sombrait au large des côtes gambiennes. Au Sénégal, près d’une décennie après la catastrophe, le deuil n’est toujours pas fait. Et les blessures tardent à cicatriser. Les familles des victimes se battent contre l’oubli et l’impunité.

Mais une lueur d’espoir commence à poindre. Le dossier, classé sans suite au Sénégal, connaît une évolution en France où un procès en correctionnel va s’ouvrir pour situer les responsabilités de sept responsables civils et militaires sénégalais visés par un mandat d’arrêt émis par le juge d’instruction du tribunal d’Evry.

Le cordon ombilical de la Casamance

Construit en Allemagne, le Joola, du nom de la principale ethnie de Casamance, assurait la liaison maritime entre Dakar et Ziguinchor, via l’île de Carabane. Le MS/Joola était un transbordeur d’eaux côtières de 1.532 tonnes, pouvant transporter 550 tonnes de marchandises, dont une dizaine de véhicules. Depuis sa mise en service, en 1990, on se bousculait pour embarquer à bord du ferry, qui s’est imposé au fil des années comme un véritable «cordon ombilical» entre la région du Sud et le reste du pays.

Immobilisé en septembre 2001 pour des problèmes mécaniques, le ferry avait repris la liaison un an plus tard, du fait de fortes pressions politiques.

Les quatre minutes de l’horreur

Le 26 septembre 2002, le Joola quitte le port de Dakar à 13h30 pour effectuer sa troisième rotation depuis sa mise en service, avec officiellement à son bord 809 passagers et 25 militaires, membres de l’équipage.

Il était 18h quand le bateau mouille à Carabane et appareille avec 185 passagers de plus ainsi que des marchandises. Durant cette escale, les gens embarquent dans le bateau par pirogue, car il n’y a pas de quai sur l’île.

Sous un ciel menaçant, le Joola, bondé, est incliné à tribord. A 23h, un violent orage éclate alors que le navire traverse les eaux de la Gambie. La vitesse du vent est de 50km/h et le ferry tangue gravement. Pour s’abriter, les passagers se massent à bâbord, ce qui déséquilibre encore le bateau.

Il ne faut que quatre minutes à l'embarcation pour se retourner. L’eau s'infiltre par les hublots. Les passagers sur le pont tombent à l’eau. La plupart se noient. A l'intérieur, les voyageurs tombent les uns sur les autres. Dans l’obscurité, très peu réussissent à s’extraire du navire en brisant les hublots. Le seul radeau de survie déployé n’a pu recueillir que 25 personnes. Vingt-deux autres réussiront à grimper sur la coque retournée.

La marine nationale est alertée le lendemain matin par des pêcheurs. Les pirogues de pêche et les chalutiers apportent les premiers secours. Jusqu’aux environs de 16h30, le paquebot flottait encore à 4 mètres au-dessus de l’eau. On pouvait encore entendre les cris et les pleurs des femmes et enfants coincés sous la coque, appelant désespérément à l’aide. A 17h, les cris cessent. Le bateau coule. La marine sénégalaise arrive sur les lieux à 18 heures. Le bilan est catastrophique: 2.000 morts, 64 rescapés.

Pourquoi le Joola a coulé

Selon le rapport de l'enquête de la commission militaire et de la marine effectuée après le naufrage du ferry, le MS/Joola a repris service après le remontage du moteur bâbord et malgré la «non satisfaction de la demande de rénovation du second moteur formulée par la lettre n°281/PN/CAB/TP du 28 juillet de la primature».

Ce rapport stipule aussi que le bateau avait eu des «difficultés de manœuvre» à 31,1 kilomètres de la pointe de Saniang (Gambie), lorsqu’il est surpris par des vents violents qui provoquent, cinq minutes plus tard, son naufrage.

Débordés, les membres de l’équipage n’ont pu déclencher les équipements de sauvetage. Pourtant, lors du dernier contact établi entre le bateau et la marine nationale (22 heures), aucun incident n’a été signalé.

Mais le rapport indique que la vacation de minuit ne s’est pas produite. Et que depuis «cette heure jusqu’à 7 heures, aucune action d’envergure n’a été prise pour assurer l’alerte par tous les moyens mis à la disposition des armées».

L’alerte pour le déclenchement du plan de secours n’a été envoyée au poste de contrôle qu’à 8 heures; le message de détresse «AVIR NAV» à 9h10; et le déclenchement du plan de secours à 11h45.

Les autorités sénégalaises avaient sollicité la contribution des pêcheurs et chalutiers qui se trouvaient aux environs, jugeant la mesure était suffisante. Elles n’ont donc pas estimé nécessaire de déployer des moyens plus importants pour sauver les rescapés.

L’enquête de la marine a révélé que la photo-satellite prise à 23h le 26 septembre montrait un important amas de nuages au large de Banjul, la capitale gambienne. La brillance de l’amas démontrait de façon nette l’importance de la perturbation. Et lorsque ce genre d'événement survient, le commandant dispose d'une fréquence lui permettant d’obtenir les informations sur les prévisions météorologiques durant la traversée. Une précaution fondamentale, surtout en période d’hivernage, que le commandant de bord aurait négligé.

«L’officier de marine en question n’était pas habilité à opérer comme commandant de bord sur un navire marchand», a indiqué le rapport.

Enfin un procès équitable

Le Collectif de coordination des familles des victimes du Joola (CCVF-Joola) mis sur pied au lendemain de la catastrophe, exige un rapport détaillé des causes exactes du naufrage, et réclame en outre le renflouement de l’épave.

Une demande urgente et persistante des familles, qui estiment que cela les aideraient d’une part  à faire le deuil et d’autre part à récupérer des affaires personnelles de leurs proches disparus. Mais le président sénégalais Abdoulaye Wade déclare ne pas vouloir «causer un second traumatisme aux familles», malgré les efforts déployés par le CCVF-Joola pour remorquer l’épave.

En août 2003, le procureur de la cour d’appel de Dakar décide de classer le dossier du naufrage sans suite, puisque le commandant de bord, principal responsable selon lui, a péri dans l’accident. Il propose aussi d’indemniser les familles des victimes à hauteur de 10 millions de francs CFA (environ 15.000 euros) chacune. 

la suite de cette décision, les familles des victimes françaises saisissent la justice de leur pays. Le juge du tribunal d’Evry lance neuf mandats d’arrêt internationaux. Les pressions du Collectif commencent à déranger et le ministre de l’Intérieur sénégalais tente de le faire dissoudre.

Neuf hauts responsables sénégalais de l’époque, dont le Premier ministre, Mame Madior Boye et le ministre des Forces Armées, Youba Sambou, sont interpellés par le juge d’Evry. Mais les mandats sont finalement annulés, au motif que tous deux bénéficiaient au moment des faits d’une immunité liée à leur fonction.

L’instruction, ouverte le 1er avril 2003, tire à sa fin. Le procès devrait s’ouvrir début 2012 en France. Maître Assane Dioma Ndiaye, avocat sénégalais et membre de la Ligue des droits de l’homme, a salué la décision du tribunal d’Evry:

«Puisque la justice sénégalaise a refusé de situer les responsabilités techniques et politiques sur la plus grande catastrophe maritime au monde, la justice française, n’en déplaise à ceux qui crient au néocolonialisme, va faire la lumière sur ce qui s’est réellement passé afin que cela serve de leçon.»

Aujourd’hui, la liaison maritime Dakar-Ziguinchor a repris. La Banque européenne d’investissement a accordé à l’Etat du Sénégal un prêt de dix millions d’euros pour l’acquisition d’un bateau neuf, Aline Sitoé Diatta, après que le Willis (un bateau d’occasion affrété par le Sénégal) a interrompu la liaison.

Lala Ndiaye

Lala Ndiaye

Lala Ndiaye. Journaliste à Slate Afrique

Ses derniers articles: Karim Wade est-il un homme «persécuté»?  Dakar dans la hantise d’un péril islamiste  Apocalypse now! Vous voulez rire?! 

Abdoulaye Wade

Abdoulaye Wade

Pourquoi son retour inquiète Macky Sall

Pourquoi son retour inquiète Macky Sall

Gorgui

Les vraies raisons de son retour

Les vraies raisons de son retour

Atouts

Sénégal: Aminata Touré pourra-t-elle rester une Dame de fer?

Sénégal: Aminata Touré pourra-t-elle rester une Dame de fer?

bateau

AFP

Somalie: des pirates s'emparent d'un bateau iranien

Somalie: des pirates s'emparent d'un bateau iranien

AFP

Égypte: 56 condamnations pour le naufrage d'un bateau de migrants

Égypte: 56 condamnations pour le naufrage d'un bateau de migrants

AFP

Dix corps retrouvés sur un bateau au large des côtes libyennes

Dix corps retrouvés sur un bateau au large des côtes libyennes

Gambie

AFP

La Gambie veut tourner la page du tourisme sexuel

La Gambie veut tourner la page du tourisme sexuel

AFP

La crainte de Yahya Jammeh hante encore la Gambie

La crainte de Yahya Jammeh hante encore la Gambie

AFP

La Gambie attend le départ effectif en exil de Yahya Jammeh

La Gambie attend le départ effectif en exil de Yahya Jammeh