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Des Congolaises dans un camp de déplacés à Kichanga, RDC / REUTERS
Des Congolaises dans un camp de déplacés à Kichanga, RDC / REUTERS

RDC: la guerre permanente au Congo, ce sont les viols des femmes

L'idée selon laquelle les violences sexuelles sont inévitables est bien ancrée dans les esprits.

Léonie Kyakimwa Wangivirwa est une femme menue, aux traits tirés, et dont l'existence a été ponctuée par la violence. Sur le haut de son bras, une cicatrice chéloïdienne rappelle combien sa peau a un jour été violemment tiraillée lors d'une arrestation, motivée par son travail d'éducation aux droits auprès de femmes congolaises. Un activisme inspiré, en partie, par sa survie à plusieurs actes de viol: comme elle, et depuis maintenant près de deux décennies, des milliers et des milliers de femmes ont été la cible de violences sexuelles perpétrées par des hommes en République Démocratique du Congo.  

Mais, contrairement à la majorité des cas dont parlent les médias occidentaux, Wangivirwa (photo ci-dessus) n'a pas seulement été violée par des combattants, mais aussi par ce qu'il est courant d'appeler des «civils ordinaires». Un groupe incluant des hommes passés un jour ou l'autre par l'armée ou les milices, mais qui les ont aujourd'hui quittées ou qui ont été démobilisés. Un groupe qui comporte aussi des hommes n'ayant jamais fait partie des forces armées. Des hommes mariés. Des hommes ayant des enfants, parfois même des filles. Des hommes qui, dans certains cas, sont les voisins, amis et même peut-être les partenaires de leurs victimes.  

En d'autres termes, l'histoire de Wangivirwa ne colle pas bien avec celle des «viols comme armes de guerre» qu'on raconte souvent pour décrire le malheur des femmes du Congo. Et son histoire est loin d'être unique.

Dans une récente interview, un représentant du Fonds des Nations unies pour la population (FNUAP), posté dans l'est du Congo, faisait état d'une augmentation dramatique des viols civils depuis 2011: plus de 77% des agressions répertoriées en 2013 ont été perpétrées par des civils (selon la FNUPA, un rapport sur la question sera publié en mars, sans davantage de précisions). Quand on remonte dans le temps, une étude Oxfam de 2010 révélait que le nombre de viols civils au Congo avait été multiplié par 17 entre 2004 et 2008. Pour autant, difficile de savoir si de telles statistiques signifient que les viols commis par des civils sont en réelle augmentation, ou si ce sont les plaintes qui se multiplient.

L'«excuse» de la guerre

Face au dévastateur problème des viols civils, «les estimations sont extrêmement dures à donner», explique Sandra Sjögren, coordinatrice pour le Congo de l'organisation humanitaire Physicians for Human Rights.

«C'est énorme. Tellement énorme qu'on ne se représente même pas les composantes culturelles qui y sont liées.»

Sjögren, qui évalue à seulement 2% le nombre de femmes violées portant effectivement plainte au Congo, affirme que l'état de guerre permanent que connaît le pays sert désormais d'excuse –un moyen, en apparence, de vouloir mettre fin à l'épidémie de violence contre les femmes, sans admettre l'étendue et la profondeur du phénomène.

«C'est plus facile de se retrancher derrière le conflit car, dans ce cas, le phénomène passe pratiquement pour une anomalie, sur le mode “avec la paix, nous n'aurons plus de violences sexuelles”.»

D'autres experts sont du même avis. Ils estiment que la problématique du viol comme «arme de guerre» obscurcit la véritable réalité de la situation et que les causes d'une violence contre les femmes aussi endémique n'ont pas suffisamment été analysées en profondeur.

De fait, l'idée que la violence sexuelle serait en quelque sorte acceptable –ou, du moins, prévisible– est désormais profondément ancrée dans la psyché nationale. «Beaucoup de gens seraient susceptibles de dire: “Ouais, des violences sexuelles sont commises par des groupes armés ou par les Rwandais”. Mais beaucoup de violences sexuelles sont aussi commises par des Congolais sur des Congolaises», affirme Alejandro Sanchez, spécialiste des violences sexuelles au sein de la Mission de l’Organisation des Nations unies pour la stabilisation au Congo (la Monusco).

Sanchez explique aussi que le Congo connaît actuellement «une forte augmentation des viols de civiles commis par des civils»; il y voit «le résultat des inégalités dont sont victimes les femmes dans la société. C'est l'impunité qui crée les violences sexuelles. Les chances d'obtenir justice sont minimes».

La première fois que Wangivirwa a été violée, c'était en 2006.

L'histoire de Wangivirwa

Elle faisait partie d'un groupe de six femmes prises pour cible par plusieurs hommes, portant pour certains l'uniforme du parc national des Virunga. Elle était en train de cueillir des haricots dans son champ de Beni, à une trentaine de kilomètres de la frontière ougandaise. Les hommes furent arrêtés et rapidement relâchés. Craignant pour sa sécurité, Wangivirwa prit alors la fuite pour Oicha, dans la province du Nord-Kivu, où elle espérait pouvoir refaire sa vie.

Trois ans plus tard, elle fut pourtant de nouveau violée.

Ce jour-là, aux alentours de 6 heures du soir, elle est encore aux champs quand un groupe de trois hommes en habits civils décide de l'approcher.

A cette époque de sa vie, Wangivirwa faisait ce qu'on appelle communément de la «sensibilisation» sur la Journée internationale des droits des femmes et avait récolté un peu plus de 35 euros auprès de villageoises des environs. Le but, c'était de s'acheter du tissu et fabriquer des tenues assorties que les femmes porteraient tous les ans lors des célébrations du 8-Mars. Ce soir-là, dans le champ, c'est pour cet argent que sont venus les hommes qui s'avancent vers elle.

«On sait que tu l'as», hurlent-ils.

Frappée, jetée à terre, et traînée dans les buissons, Wangivirwa s'entend dire qu'elle va être tuée. L'un des trois hommes, se rappelle-t-elle, crie alors:

«Non, venez, on va la violer.»

Chacun leur tour, ils la violent, tandis que les deux autres la tiennent par le cou et le front. Puis ils recommencent, jusqu'à ce qu'elle perde connaissance. La croyant morte, et de peur que le grand-père d'un des hommes, propriétaire du champ en question, ne trouve le cadavre au matin, ils la traînent sur le bord d'une route.

Des heures plus tard, sous une pluie battante, un homme la découvre dans la boue. Il l'accompagne chez un chef local qui lui donne de l'argent. Ensuite, elle est conduite vers l'antenne régionale de la Sofepadi, une association nationale qui fournit des soins médicaux, psychosociaux et autres aides juridiques aux survivantes de viol. Wangivirwa avait entendu parler de la Sofepadi à la radio.

«Vous n'avez aucune valeur»

Le visage de Wangivirwa se tord. Des années après, elle souffre encore de la violente luxation de son bassin occasionnée par ce viol. Elle se demande si les hommes qui l'ont violée –après l'avoir volée– ne l'ont pas fait «parce que je faisais campagne pour les femmes. Peut-être que ça les énervait, qu'ils étaient jaloux». Elle ajoute:

«Dans ma culture, les femmes n'ont pas le droit de s'exprimer.»

Pendant son agression, Wangivirwa a eu conscience de ne «pas mériter d'être en vie. Vous pensez que vous n'êtes rien. Que vous n'avez aucune valeur dans ce monde».

Au cours de notre entretien, j'ai demandé à notre interprète, Micheline Muzaneza, coordonnatrice de projet au sein du réseau Sonke Gender Justice, basé en Afrique du Sud, pourquoi les hommes violaient des femmes comme Wangivirwa, en plus de les voler. «Pourquoi les gens fument-ils dans votre pays?», m'a-t-elle rétorqué. En d'autres termes, c'est aussi incompréhensible, mais aussi courant que le fait d'inhaler des substances que vous savez mortelles.

En RDC, la dépréciation des femmes et des filles commence dès la naissance et des croyances traditionnelles, mêlées aux horreurs de la guerre, sont un bouillon de culture des plus fertiles pour des stéréotypes de genre littéralement malsains. Le père de Wangivirwa, explique-t-elle, l'a rejetée parce que sa mère ne donnait naissance qu'à des filles.

«J'ai grandi avec ce traumatisme.»

Carine Novi Safari, avocate et porte-parole de la Sofepadi, secoue la tête quand on lui demande les raisons d'une telle brutalité envers les femmes. Avec Muzaneza, elles citent toute une série de croyances traditionnelles contribuant à l'omniprésence des viols commis par des civils. Une liste qui inclut des croyances dans la sorcellerie, enseignant que les hommes couchant avec des vierges obtiendront la richesse, guériront le VIH, voire deviendront suffisamment forts pour tuer.

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La rédaction de Slate Afrique.

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