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DSC_0104, by Sara&Joachim via Flickr CC
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Le Togo exhume son passé politique brutal

Chargée de rapprocher les Togolais entre eux, la Commission Vérité, Justice et Réconciliation (CVJR) mise en place par le président Faure Gnassingbé peine à convaincre.

Après les villes de Lomé, Dapaong, Kara et Sokodé, de nouvelles audiences publiques de la Commission Vérité Justice et Réconciliation (CVJR) du Togo se sont ouvertes jeudi 13 octobre à Atakpamé, dans la région des plateaux. 

Les audiences publiques de la dite commission doivent permettre de panser les plaies liées aux violences politiques perpétrées de 1958 à 2005, notamment durant les périodes électorales. C’est une étape de taille et douloureuse car elle rappelle les atrocités subies et replongent le Togo dans les pages sombres de son histoire.

L’installation officielle de la CVJR par décret du chef de l’Etat, Faure Gnassingbé, s’inscrit dans son vœu de réconciliation du peuple togolais. Le 29 mai 2009 est l’aboutissement d’un processus dont les causes immédiates sont les violences liées au scrutin présidentiel de 2005 qui a amené l’homme fort de Lomé au pouvoir et qui ont fait «entre 400 et 500 morts», selon un rapport des Nations unies.

Il faut rappeler qu’au Togo, durant de nombreuses années, l’armée est quasi-réservée à l’ethnie Kabyé. C’est celle du président Etienne Gnassingbé, père du président actuel, qui a tenu le Togo durant 38 ans sans aucun partage. Et, durant les années 1990, de nombreuses contestations politiques et civiles ont été matées dans le sang. «Si la CVJR réussit, cela dépendra avant tout des militaires» affirme Emmanuel, retraité.

«Il suffit que l’armée dise c’est fini, on tourne la page, et qu’elle se comporte enfin de manière plus confraternelle.» 

D’ici là, les Togolais ont toujours le regard tourné vers les auditions de la Commission.

Après Atakpamé, la CVJR se rendra à Tsévié, Aného, Kpalimé, et pour finir, à Lomé, fin octobre. C’est là qu’elles ont débutées, le 6 septembre dernier. Là aussi que les premiers problèmes de la CVJR ont commencé.

Les mensonges de l’armée

A Lomé, Me Joseph Koffigoh, ancien Premier ministre, a tenu à livrer sa part de vérité sur deux évènements de 1991: les 28 corps repêchés dans la lagune de Bè et celui de l’attaque de la Primature, alors qu’il était en poste. Sans détour, il met en cause les Forces Armées Togolaises (FAT) dans les deux cas.

Le lendemain, quatre individus issus des FAT apportent leur droit de réponse pour la lire, comme la procédure le prévoit, au siège de l’institution.

Le lecteur du texte, un des quatre corps habillés, refuse de prêter serment, comme c’est le cas habituellement, avant de lire le document issu du bureau de la communication des FAT. Ce dernier nie les accusations en bloc, tout en dédouanant les forces armées de l’époque.

«Dans leurs justifications, les FAT ont honteusement menti devant la Commission, cela n’augure rien de bon», estime Koffi, chauffeur de taxi-moto.

Non loin de là, une dame tient à s’exprimer. «Est-ce qu’ils ont des preuves de leurs allégations? Ils mentent comme toujours». Le malaise est palpable.

Autre question: est-il possible que leurs supérieurs hiérarchiques, le général Atcha Titikpina, chef d’état major, et le chef de l’état –le ministère de la défense est rattaché à la présidence– n’aient pas été informés de cette sortie tapageuse ?

«Si le chef de l’Etat savait que l’armée allait intervenir et qu’il a laissé faire, c’est inadmissible. S’il l’ignorait, cela veut dire qu’il ne contrôle pas son armée, et c’est tout aussi grave», s’inquiète un anonyme.  

Pour l’homme de la rue, en tout cas, le travail de la commission est largement mis à mal par cette intervention intempestive.

Pire, cela risque aussi d’effrayer les personnes encore susceptibles de venir témoigner à visages découverts dans les autres localités prévues. «Cela ne va pas non plus encourager les gens à aller dans le sens du pardon, ce fut encore et toujours le même comportement brutal qu’on leur connait», juge Timothée, étudiant à l’université de Lomé.  

Toutefois, dans un souci d’apaisement, le chef de l’Etat a reçu, dans la foulée, une audience groupée des membres de la CVJR, des officiers des FAT et Me Koffigoh. A la suite de cela, Faure Gnassingbé, d’habitude peu prolixe, a tenu à présenter «sa compassion aux familles des victimes des violences politiques commises au Togo entre 1958 et 2005». Il a aussi invité les familles, selon un communiqué, à accepter la vérité pour mieux aller à la réconciliation.

Une Commission qui n’inspire pas confiance

Pourtant la méfiance togolaise ne date pas de cet épisode mais est beaucoup plus ancienne. Tout d’abord, en dehors de Monseigneur Nicodème Barrigah-Bénissan, président de la CVJR, la Commission est composée de onze membres dont certains sont fortement contestés.

C’est le cas de la vice-présidente, Kissem Tchangaï-Walla, qui a proclamé les résultats contestés de l’élection présidentielle de 2005 en tant que présidente de la Commission Electorale Nationale Indépendante. «Madame Tchangaï-Walla a les mains tâchées de sang», estime un observateur avisé de la scène togolaise. «Je n’ai pas confiance en cette dame et je ne sais d’ailleurs pas quels critères ont guidés le choix de telle ou telle personnalité» ajoute Emmanuel.

Pourtant, des garde-fous existent pour garantir l’indépendance de l’institution. Pour exemple, les «membres sont tenus à l'obligation de réserve et ne peuvent divulguer aucune information, à moins que leur mission ou une loi les y oblige», comme l’indique le site Internet de la CVJR. Malgré cela, il est bien loin le temps où, à sa genèse, la Commission a pu susciter quelques espoirs au sein de la population. Notamment car le président de la commission est un homme d’église, dans un pays où la 2e religion est le catholicisme, avec environ 26% des Togolais.

Les doutent persistent et s’ils restent nombreux, c’est aussi parce que cette Commission plante son décor dans un pays qui n’a pas connu d’alternance politique depuis plus de 43 ans. Le fils ayant succédé au père sous la bannière du même parti politique, le Rassemblement du Peuple Togolais (RPT).

«Pour moi, la CVJR n’était pas nécessaire sur le champ» affirme Sylviane, commerçante. «Avant cela, il fallait d’abord l’alternance. Dans la situation actuelle, on se dit que même si Commission réussit sa mission, le pardon sera encore contrôlée par les mêmes toujours en place et ca va les aider à se maintenir au pouvoir», poursuit-il.

Victoire, la cinquantaine, ajoute, plus tranchante: «Comment nos anciens bourreaux peuvent aujourd’hui travailler à découvrir des vérités qui les mettent eux-mêmes en cause? C’est impossible».

Ailleurs dans le monde, comme ce fut le cas en Afrique du Sud, de telles commissions sont mises en place après un changement majeur à la tête de l’état. Ce n’est pas le cas au Togo. Ce qui repose le problème, déjà soulevé à la naissance de l’institution, du moment opportun pour effectuer un tel travail historique.

Autre point important de tension, son action se limite aux portes du palais de justice. Selon ses attributions, la CVJR n’a qu’un pouvoir de propositions pour des réformes constitutionnelles et institutionnelles. En somme, «des mesures susceptibles de favoriser le pardon et la réconciliation nationale», selon le site Internet. Elle émettra des recommandations au chef de l’Etat qui ne seront nullement contraignantes pour lui.

«Le chef de l’Etat pourra demander à la CVJR de reprendre son travail et la mandater pour qu’elle applique ses propres recommandations, notamment en termes de réparations. Mais Faure Gnassingbé pourra tout aussi bien ranger ce rapport dans un coin de son bureau et ne plus jamais y toucher et l’évoquer. Et la Commission n’aura plus voix au chapitre» explique un journaliste, sous couvert d’anonymat.

Christelle Mensah


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Christelle Mensah. Journaliste togolaise. Spécialiste de l'Afrique.

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