La Françafrique n'est pas morte

Le politologue camerounais Achille Mbembe explique pourquoi la Françafrique n'a pas dit son dernier mot. Et pourquoi la France ne représente plus «le soleil» des Africains.

Sarkozy en visite à Benghazi, le 15 septembre 2011. REUTERS /Esam Al-Fetori

SlateAfrique - Nombre d’observateurs ont prédit que le printemps arabe pourrait gagner l’Afrique subsaharienne. Est-ce une réalité?

Achille Mbembe - Ils se trompent. L'Afrique subsaharienne devra inventer ses propres modèles de la lutte. Rien ne sera acquis par procuration.

SlateAfrique - Pensez-vous que la présidentielle ivoirienne et son issue ait fait avancer la démocratie en Afrique?

A.M. - Ce qui s'est passé en Côte d'Ivoire est une farce doublée d'une tragédie.

Pour une gestion africaine des conflits

SlateAfrique - L’ONU a-t-elle eu raison de certifier les résultats du scrutin ivoirien? Devra-t-elle certifier d’autres résultats à l’avenir?

A.M. - Le temps est venu de réfléchir très sérieusement aux modalités des interventions onusiennes en Afrique. L'absence d'une puissance hégémonique continentale capable de déployer sa force économique, militaire et diplomatique sur le reste du continent fait de l'Afrique le ventre mou du monde. Je suis de ceux qui pensent que l'Afrique doit devenir son propre centre, sa force propre. Pour l'heure, nous sommes bien loin de cet idéal. La faiblesse des institutions continentales et l'absence d'un cadre juridique contraignant et négocié par les Etats africains —tout cela complique les choses, notamment quand il s'agit d'intervenir militairement dans les affaires d'un autre Etat. Ceci dit, je suis, comme bien d'autres, opposé aux interventions militaires étrangères sur le continent. Elles n'avancent ni la cause de la paix, ni celle de la démocratie, encore moins celle du progrès économique.

SlateAfrique - Une grande partie des pays africains —notamment dans le Sahel et en Afrique australe— ne reconnaissent pas le CNT (Conseil national de transition). Comprenez-vous cette position?

A.M. - Ils finiront bien par le reconnaître. Soit librement, soit parce que les pressions exercées par les parrains du CNT seront devenues irrésistibles. Ceci dit, le traitement réservé aux populations d'origine subsaharienne au cours de ce conflit préoccupe à juste titre une grande partie de l'opinion africaine. Cette dernière se pose également des questions quant à la nature démocratique de cette «libération» qui est un mélange de guerre civile et d'intervention armée étrangère.

La tentation néocolonialiste

SlateAfrique - Comment expliquer qu’une partie de l’opinion africaine soutienne Kadhafi? Est-ce un héros pour une partie de l’Afrique?

A.M. - Beaucoup d'Africains sont opposés à la manie occidentale qui consiste à utiliser la force pour imposer la chute de régimes qu'ils ont soutenus dans le passé, mais avec lesquels les Occidentaux ont fini par se brouiller. Puis, à vouloir maquiller de tels projets cyniques sous les dehors du droit, quitte à instrumentaliser l'ONU. Il me semble que ce souci est bien plus important que le soutien présumé à Kadhafi. Très peu, en Afrique, même parmi ceux qui ont bénéficié de ses faveurs, se méprennent sur ce qu'aura été sa dictature.

SlateAfrique - A la suite des interventions françaises en Côte d’Ivoire et en Libye peut-on parler de néocolonialisme?

A.M. - Depuis les guerres d'Irak, des coalitions de puissances généralement externes aux régions concernées prennent sur elles la responsabilité de faire le droit et d'utiliser la force au nom d'une moralité généralement sélective. Au passage, elles signent la destruction quasi-complète des infrastructures et des institutions des Etats et des régimes qu'elles entendent renverser.

Puis, comme en un tour de main, elles se posent comme les architectes de la reconstruction en s'octroyant l'ensemble des marchés ainsi conquis, souvent sans aucune concurrence que ce soit et dans l'opacité générale. Strictement parlant, ce mélange de mercantilisme, de militarisme et d'humanitarisme n'est pas sans rappeler les pratiques impérialistes au XIXe siècle. Mais il ne suffit pas de les dénoncer. Dans le cas de l'Afrique en particulier, il faut créer de nouveaux rapports de force tels que la France et ses «alliés» y réfléchissent à deux fois avant de se lancer dans de telles aventures.

SlateAfrique - Comment ces interventions sont-elles perçues en Afrique? Notamment en Afrique du Sud, le pays où vous enseignez?

A.M. - Elles font largement l'objet de réprobation, sauf chez ceux des Africains qui, dans l'immédiat, en profitent.

La France n'est plus le miroir de l'Afrique

SlateAfrique - La Françafrique est-elle morte?

A.M. - Ce fut une histoire passablement sale. Elle n'est pas encore morte et enterrée. Mais elle est condamnée à terme. Un cycle historique malheureux est sur le point de s'achever. Nous assistons à ses derniers soubresauts. La vérité est qu'aujourd'hui, la France ne représente plus «le soleil» des Africains. Elle le représentera encore moins dans le futur. Elle n'est plus le miroir où vient se refléter leur vie, leur travail et leur langage. Le dynamisme du continent a ses sources ailleurs, alors qu'une autre géographie se met en place. Il nous faut prendre acte de ces déplacements de fonds et tourner le dos aux anachronismes.

SlateAfrique - Que vous inspirent les récentes déclarations de l'avocat Robert Bourgi sur la Françafrique?

A.M. - Elles confirment ce que tout le monde savait. Que nul ne les trouve scandaleuses et qu'elles ne fassent l'objet d'aucune enquête internationale en Afrique et en France en dit long sur où nous en sommes. Les pratiques de corruption mutuelle entre certains dirigeants français et des dirigeants africains relèvent de crimes très graves —aussi graves que ceux pour lesquels on n'hésite pas à traîner devant la Cour pénale internationale tel dictateur déchu.

Propos recueillis par Pierre Cherruau

 

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6 réactions
uen farce et une tragédie
Soumis par fabienne pompey, le 28/09/2011 à 17h59

On aurait aimé qu'Achille Membe développe un peu sa vision d'une Côte d'Ivoire entre farce et tragédie.

farce et tragedie oui
Soumis par Saryteny, le 30/09/2011 à 10h55

La farce c'est pour eux ,ils se farcissent nos richesses en riant aux eclats ,la tragedie c'est pour nous Africains et Malgaches avec nos bacs à ordure pour nourriture ;et ils nous obligent à rire jaune ,pourquoi s'etonner alors que nous faisions appell aux Chinois

Il rêve ce type.
Soumis par frange, le 01/10/2011 à 19h12

Lorsqu'en Afrique tous les pays seront des parangons de démocraties, en ce moment précis les idées d'Achille seront pris en compte sinon pour le reste j'aurais voulu qu'il développe ce qu'il voulait dire sur la Côte d'Ivoire.
Car qu'est-ce que ça veut dire entre farce et ? Gbagbo à t-il eu tort de s'accrocher ou bien il n'aurait pas du envoyer les mercenaires libériens dans les quartiers d'Abidjan ? car il ne pourra pas dire que Gbagbo a gagné ses élections. Aussi j'aurai voulu qu'il nous donne son jugement sur la formidable durée de pouvoir de Paul Biya. Comment arrive t-il à se maintenir.

La franceAfrique n`est pas morte ?
Soumis par coconate, le 01/10/2011 à 20h14

C`est la raison pour laquelle l`Afrique souffre, car on ne les laissent pas tranquille,

La France c`est la premiere pays qui soutiennent les putchistes , et quand un pays ne joue pas les jeux de le france, ce pays la aura la guerre cyvile.

Malheureusement, la FranceAfrique n`est pas bien morte, c`est la cause de la famine, la guerre , les sans emploie, les exploeions sociales... en Afrique

Pourquoi l'Asie est respectée et l'Afrique humiliée ?
Soumis par adamajo, le 05/10/2011 à 23h14

La majorité des Africains ne connaissent pas les origines de leurs problèmes parce qu'ils ne les recherchent pas et foncent sans réfléchir dans des solutions éphémères et inadéquates.Les occidentaux respectent et craignent ceux qui ont montré leurs capacités à construire des pays stables, développes ou en voie de développement.Pendant la colonisation, les anthropologues occidentaux ont bien identifiés les faiblesses des Africains à travers les divisions ethniques et leur incapacité à s'unir.La France a toujours joué de cette division pour amener au pouvoir les présidents qui continueront à assurer ses intérêts.Il ne faut pas en vouloir aux français parce que tout le monde profite de la grande intelligence tactique des Africains (Chinois, Américains...).Mettez vous un peu à la place des occidentaux et des Chinois, qui sont appelés par des gens dont les sous-sol sont bourrés de matières premières qu'ils sont incapable d'exploiter eux même et qui leur promettent une grosse partie en leur richesse en demandant de les aider à rester au pouvoir et de les protéger des ennemies issus de l'autre ethnie? Pourquoi la Françasie n'existe pas? et comment ont fait les pays comme la Corée du sud,Taiwan,Singapour pour passer en 30 ans de pays sous développés en pays très développés ?

SARKAFRIQUE
Soumis par alonso, le 15/10/2011 à 16h45

Le petit président français n'est pas à la hauteur ... Il a dec... à Dakar, il a placé Bongo Junior sur le trône, a chassé Gbagbo du pouvoir par amitié pour Bolloré, chassé ... Khadafi, oubliant les milliards offerts à sa cause par le tyran, remis des sommes énormes au Rwanda pour laver le sang des Toutsis, et degager du TPI les sieurs Juppé, Védrine, Léotard, et consors ...etc ...

La France ne sort pas grandie apres 4 ans de présidence .. l'mbre de Foccart est toujours présente !

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mise à jour 30/09/2011, 6 réactions (réagir)

 
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