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Campagne électorale de Paul Biya à Yaoundé, le 24 septembre 2011. © AFP / STR
Campagne électorale de Paul Biya à Yaoundé, le 24 septembre 2011. © AFP / STR

Cameroun: l'impossible alternance

Le politologue Achille Mbembe explique pourquoi l'élection présidentielle du 9 octobre 2011 n'apportera aucun changement majeur au Cameroun. Interview.

SlateAfrique - Les Camerounais se rendent aux urnes le 9 octobre. Peuvent-ils espérer une alternance politique?

Achille Mbembe - Dans les circonstances actuelles, aucune alternance par la voie des urnes n'est possible au Cameroun. L'alternance dans ce pays sera le produit soit d'un mouvement armé s'appuyant ou non sur une formation politique et sur des forces étrangères (comme on l'a vu en Côte d'Ivoire); soit le résultat de la mort naturelle de l'autocrate ou de son assassinat; ou encore d'un coup de force par des fractions dissidentes de l'armée. Pour le reste, les voies d'un changement pacifique orchestré par les Camerounais eux-mêmes sont fermées. La prochaine consultation électorale constitue donc, de ce point de vue, un non-événement.

SlateAfrique - Comment expliquer une telle longévité de Paul Biya, au pouvoir depuis vingt neuf ans?

A.M. - Ayant très tôt compris que pour rester le plus longtemps possible au pouvoir il fallait surtout ne rien faire, il a mis en place un système de gouvernement fort inédit et que j'appelle le gouvernement par l'immobilisme. Il a beaucoup étudié Machiavel dont il s'est efforcé, avec succès, d'adapter les leçons à une situation typiquement africaine. Le génie de Paul Biya est d'avoir découvert que le pouvoir n'a d'autre but que le pouvoir. Le but de ceux qui ont le pouvoir n'est pas d'accomplir quoi que ce soit de grandiose. C'est tout simplement d'être au pouvoir. Et donc gouverner, c'est surtout ne pas gouverner.

Diviser pour ne pas régner

SlateAfrique - A 78 ans, Paul Biya est-il toujours en état de gouverner le Cameroun?

A.M. - Oui, bien entendu. Il est certes sénile. Mais, il a inventé cette formule magistrale qu'est le gouvernement spectral. C'est une formule qui marche à tous les coups. Il n'a même pas besoin d'être vivant pour gouverner. Puisqu'il s'agit surtout de transformer le pouvoir en pouvoir de ne rien faire, je parie qu'il serait en mesure de gouverner même en étant mort. 

SlateAfrique - Comment expliquer que l’opposition ne parvienne pas à se mettre d’accord sur un nom ?

A.M. - Il faudrait, pour commencer, que l'opposition existe. Or, strictement parlant, elle n'existe pas. La raison est toute simple. Au cours des cinquante dernières années, c'est toute la société qui a fait l'objet d'une progressive émasculation. L'autoritarisme s'est enkysté dans la culture. 

Le régime a largement réussi à imposer une tonton-macoutisation généralisée des esprits. Objectivement, il n'a plus besoin d'utiliser la force physique. Ayant procédé au «déforcage» de la société, il tient le peuple tout entier par les couilles.

SlateAfrique - Comment expliquer que le président Biya soit aussi souvent absent? On dit qu’il passe l’essentiel de son temps hors du Cameroun. Et que plusieurs mois peuvent s’écouler avant qu’il n’organise un conseil des ministres.

A.M. - Cela est vrai. Lorsque —chose rare— il est au Cameroun, il passe l'essentiel de son temps dans son village. Sinon, il préfère vivre en Europe, en Suisse notamment. Il y a, chez lui, une conception très libidinale du pouvoir. Le pouvoir, c'est fait pour toutes sortes de jouissances. D'où l'importance qu'il attache a la villégiature et aux bains de jouvence.

Une opposition exsangue

SlateAfrique - Pourquoi ses absences prolongées ne provoquent-elles pas davantage de réactions de l’opinion publique?

A.M. - Les gens sont complètement épuisés. Ils consacrent le peu d'énergie qu'ils ont encore aux luttes quotidiennes pour la survie. Ou encore lorsqu'il leur vient à l'idée de se battre, c'est en général contre leurs voisins immédiats. Leur rage et leur colère ne sont pas dirigées contre un système, mais souvent contre d'autres plus misérables qu'eux-mêmes.

SlateAfrique - Peut-on parler d’exercice solitaire du pouvoir? Qui gouverne en son absence?

A.M. - Il s'est entouré d'une centaine de vieillards qui ne tiennent pas à mourir seuls. Ils veillent donc sur divers cercles concentriques et attisent haines et jalousies parmi les cadets sociaux qu'ils dominent. Mais comme dans les satrapies anciennes, Paul Biya  a surtout perfectionné l'art de la manipulation. Les gens vivent suspendus a l'espoir d'être nommés, un jour prochain, à un haut poste où ils jouiraient des honneurs et des prébendes que sont censées procurer les positions de pouvoir au sein de l'appareil d'Etat. Il utilise ce sombre désir comme une ressource pour littéralement envoûter et paralyser la société. Nominations, révocations, disgrâces, déchéances et emprisonnements, puis retours spectaculaires en grâce, voila des recettes qui s'avèrent, à tous les coups, porteuses.

SlateAfrique - Les opposants peuvent-ils s’exprimer librement au Cameroun?

A.M - La parole est relativement libre au Cameroun, et souvent, les gens ne se privent pas de dire exactement ce qu'ils pensent. Mais cela n'a aucun impact sur le cours des choses. Toute manifestation publique est en revanche durement réprimée. Des entraves de divers ordres —brimades, intimidations, coups— sont opposées à tout effort d'organisation oppositionnelle. Je crains que l'on n'aie atteint un point de surdité irréversible et que la force soit désormais la seule manière de sortir ce régime de son sommeil. Ceci dit, les groupes sociaux capables d'y recourir ne sont pas organisés.

SlateAfrique - Des observateurs affirment que la France est en train de lâcher Paul Biya. Pensez-vous que ce soit une réalité? Si oui, pourquoi?

Non, la France ne lâche jamais ses amis africains. 

Propos recueillis par Pierre Cherruau

 

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Pierre Cherruau

Pierre Cherruau a publié de nombreux ouvrages, notamment Chien fantôme (Ed. Après la Lune), Nena Rastaquouère (Seuil), Togo or not Togo (Ed. Baleine), La Vacance du Petit Nicolas (Ed. Baleine) et Dakar Paris, L'Afrique à petite foulée (Ed. Calmann-Lévy).

Ses derniers articles: Comment lutter contre le djihad au Mali  Au Mali, la guerre n'est pas finie  C'est fini les hiérarchies! 

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