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Hissène Habré quitte le tribunal de Dakar, en novembre 2005 / REUTERS
Hissène Habré quitte le tribunal de Dakar, en novembre 2005 / REUTERS

Hissène Habré, comment les Occidentaux ont soutenu un tortionnaire sanguinaire

Grâce à la ténacité d'un homme et de quelques survivants, l'ex-dictateur tchadien doit répondre de ses atrocités devant la justice.

La nuit du 30 novembre 1990, la tension était palpable à N’Djamena, la capitale du Tchad. Le président Hissène Habré, qui s’était emparé du pays par la force huit ans plus tôt, était toujours au pouvoir mais l’étau se resserrait.

Les rebelles affluaient vers la ville à bord de pick-up Toyota sur lesquels des mitrailleuses avaient été installées. Les véhicules débordaient de soldats, protégés de la poussière et du sable par leurs turbans, armés jusqu’aux dents et hurlant durant toute leur turbulente traversée du désert tchadien. Equipés et financés par la Libye, ils avaient parcouru le Tchad depuis leur base à la frontière soudanaise, plus de 1.000 km à l’est, et étaient dirigés par l’ancien conseiller militaire de Habré: Idriss Déby. Le moment était plutôt mal choisi pour un dîner diplomatique.

Les réjouissances avaient été organisées au dernier moment par le consul libanais, riche et bien intégré, à la demande personnelle et urgente d’un ministre clé du gouvernement de Habré. La présence d’une vingtaine de membres de l’élite tchadienne, d’hommes d’affaires français et d’expatriés notables, n’était qu’une ruse pour inviter le seul invité qui comptait vraiment: le colonel David G. Foulds, l’attaché militaire américain.

Le ministre attira Foulds dans un coin tranquille. «Il fumait ses cigarettes à la chaîne, il était extrêmement anxieux et tout son corps tremblait», se rappela Foulds. Les forces de Habré avaient déjà repoussé les rebelles de Déby une fois auparavant, et le consensus, notamment à Washington, où les prouesses militaires de Habré le précédaient depuis longtemps, était qu’elles auraient l’avantage encore une fois.

Mais les Américains ne connaissaient guère plus que l’aperçu optimiste que le camp de Habré leur dépeignait. Le ministre en savait bien plus. Les rebelles pourraient atteindre la capitale ce soir-là, expliqua-t-il, bien plus tôt que ce qui avait été prévu.

«Le guerrier du désert par excellence»

Foulds s’excusa et courut informer l’ambassadeur, Richard Bogosian, et le responsable de la CIA au Tchad. Ils contactèrent immédiatement Washington pour obtenir des instructions et, si possible, de l’aide. «L’essentiel, c’était qu’il méritait d’être sauvé», déclara Bogosian à propos de Habré. «Il nous a aidé comme peu aurait accepté de le faire.»

Tout au long des années 1980, celui que la CIA avait surnommé «le guerrier du désert par excellence» («the quintessential desert warrior») était une pièce maîtresse de l’effort secret de l’administration Reagan pour ébranler l’homme fort de la Libye, Mouammar Kadhafi, devenu une menace de plus en plus importante et compromettante pour les Etats-Unis à cause de son soutien au terrorisme international. 

Malgré les échos persistants et de plus en plus alarmants d’exécutions extrajudiciaires, de disparitions forcées et de conditions inhumaines de détention perpétrées par le régime Habré, la CIA et le bureau Afrique du Département d’Etat avaient armé Habré en secret et formé son service de sécurité en échange de l’assurance qu’il pilonnerait sans relâche les troupes libyennes qui occupaient alors le nord du Tchad. Si Habré était renversé, cet effort vieux de près d’une décennie aurait été vain.

L’inévitable déferlement d’agents de renseignement libyens dans N’Djamena constituait également une menace bien plus immédiate: malgré le refus véhément de quelques officiels américains, la CIA avait équipé Habré d’une douzaine de missiles Stinger, l’arme anti-aérienne portable dont rêvaient tous les rebelles et terroristes du monde. Kadhafi avait déjà démontré sa volonté d’abattre des avions civils. Les Stingers ne devaient en aucun cas tomber entre ses mains.

Une dernière question préoccupait les Américains. La CIA avait bâti une base secrète à quelques kilomètres de la capitale, où elle formait une garde de soldats libyens anti-Kadhafi –au moins 200 hommes avec entre leurs mains des armes fournies par la CIA, notamment des tanks soviétiques. L’agence n’allait pas l’abandonner si facilement. Une bataille dans la capitale entre les combattants de Déby soutenus par Kadhafi et les forces anti-Kadhafi de la CIA se transformerait en bain de sang.

Dans les heures qui suivirent le dîner, la panique se propagea dans les rues à mesure que N’Djamena était gagnée par les rumeurs de l’effondrement des forces de Habré. Les rivalités tribales –variable dangereuse de la mosaïque ethnique d’un Tchad postcolonial habité de chrétiens au Sud et de musulmans au Nord, chacun ayant ses allégeances et ennemis respectifs– avaient brusquement ressurgi.

La fuite en Mercedes et en Lockheed L-100 Hercules

L’ethnie de Habré, les Goranes, avait bien vécu pendant son règne et cherchait à fuir en masse à bord de véhicules chargés de butin avant l’entrée des soldats zaghawas de Déby, poussés eux à la rébellion par la répression sanglante du régime de Habré.

A l’ambassade américaine, Foulds arborait désormais un gilet pare-balles et gardait à sa portée un fusil de chasse chargé. De peur que l’ambassade ne soit prise, il s’appliqua, avec son coordinateur des opérations à détruire des documents confidentiels et des équipements sensibles de communication alors même que la première vague de rebelles entrait dans la ville. Le chef de l’antenne de la CIA faisait de même à un autre étage.

Pendant ce temps, Bogosian recevait un appel urgent de Washington: deux avions de transport militaire C-141 avaient été chargés d’armes, de munitions et d’autre matériels et étaient prêts à décoller des Etats-Unis pour venir à la défense de Habré. «Ils étaient sur le tarmac, prêts à partir», se souvint Bogosian. «Nous avons rappelé et dit: "Laissez-tomber. Il est déjà trop tard."»

Habré, qui n’était pourtant pas connu pour fuir les combats, savait que son temps était venu. Tard cette nuit-là, le «guerrier du désert par excellence» se serait mis au volant de sa Mercedes et l’aurait conduite directement jusque dans un avion de transport Lockheed L-100 Hercules qu’il avait obtenu des Etats-Unis. Il aurait fait monter ses adjoints les plus proches et aurait décollé. 

Après une escale au Cameroun, il atterrit à Dakar, au Sénégal, un exil qui aurait été organisé par les services secrets français. Le Tchad est l’un des pays les plus pauvres d’Afrique, mais son ancien dirigeant aurait utilisé ce qu’il aurait dérobé au Trésor public de son pays pour se créer un luxueux réseau de sécurité à Dakar –pots-de-vin aux politiciens, chefs religieux, journalistes et policiers– et deux villas. Là, il serait en sécurité pendant de nombreuses années.

Mais pas pour toujours. Alors que le matin suivant, les principaux guerriers de Déby consolidaient leur contrôle sur N’Djamena, de nombreux détenus des prisons secrètes de Habré sortirent simplement de leurs cellules, qui n’étaient plus gardées par les hommes de main de Habré. Une foule de prisonniers politiques se déversa ainsi dans les rues, leurs visages émaciés, couverts de marques de torture, et débordant de récits d’exécutions, de charniers et de traitements innommables. 

Ce matin-là, l’un de ces hommes chancelant dehors était Souleymane Guengueng. Autrefois comptable, il était désormais presque aveugle, à peine en vie après deux ans et demi de détention et de torture. En 2013, il s’avérerait être celui qui allait provoquer la ruine de Habré.

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